Amsterdam, 1740-1750, 5 vol. in
vous n'aviez eu la sottise de vous voir revivre avec éclat dans la postérité illustre que vous comptez qui naîtra de moi ? b
2"* Les lettres de galanterie sont remarquables. L'aateur n€ veut point que les femmes aient de l'amour, il aime mieux qu'elles n'aient que de la coquetterie. Je m'en étonne. M. de Saint-Marc est aigre et misanthrope, et les gens de ce caractère sont plus souvent amoureux que coquets. En général, cet écrivain montre peu d'estime pour les femmes, a Je me souviens, dit-il, d'une femme fort raisonnable; son ami avait pris pour une jolie femme, mais peu estimable, un goût de passage. La dame lui reprochait de certaines honnêtetés vives qu'il avait pour la petite bonne, et le monsieur s'en justifiait en l'assurant que, quoiqu'il fût attaché à elle d'une certaine manière, il était pénétré d'un souverain mépris pour elle. — Eh 1 monsieur, s'écria la dame, méprisez^moi aussi, je vous prie. »
3® Les Réflexions sur les différents genres de poésie composent la troisième partie de ce recueil. On y voit un million de paradoxes, et, comme l'auteur n'a pas une certaine étendue dans l'esprit, il ne parvient pas à leur donner de la vraisemblance. Cet écrivain s'acharne après La Mothe et Fontenelle ; c'est de l'ingratitude toute pure : sans eux il n'aurait jamais écrit et on sent aisément les efforts qu'il fait pour être leur singe. J'ai ouï dire à un homme de beaucoup d'esprit que M. de Fontenelle était nalurelletnent non-naturel.
On ne donnera pas cet éloge à M. Saint-Marc, ou si vous l'aimez mieux, on ne fera pas de lui cette critique.
A"" Les Dialogues des dieux sont la partie la plus brillante et la plus estimable des ouvrages de M. de Saint-Harc. Vous y trouverez des choses entortillées, des choses fausses, des choses étrangères, des choses dangereuses ; et, malgré cela, vous vous en amuserez.
M. de Saint-Marc a en général une fleur d'esprit qui plaît; mais cet esprit est étroit et borné, il a de la délicatesse, mais peu de force et de précision. Sa manière est extrêmement gaie, mais elle devient quelquefois ridicule et guindée ou rampante; vous serez étonnée qu'un écrivain qui a éminemment les vices de son siècle n'ait parlé qu'avec mépris de ses contemporains et avec admiration des écrivains de l'antiquité.
— H. Trochereau, secrétaire du maréchal d'Harcourt, vient
de nous donner la traduction en prose de quelques ouvrages anglais *. Sa préface est destinée à apprécier le mérite littéraire des Anglais et des Français. Il y a peu de goût, beaucoup de déclamation et une pédantesque profusion d'érudition dans ce long et ennuyeux morceau.
Le premier ouvrage traduit est VEssai sur la poésie de Buckingham ; c'est peu de chose en comparaison de Y Essai sur la critique de Pope, et moins que rien auprès deYArt poétique de Boileau, chef-d'œuvre de goût et de poésie. Ce duc de Buckingham est le même qui, étant obligé de quitter la cour, alla voyager avec le duc de Rochester dans les diverses provinces d'Angleterre pour chercher des aventures. Sur je ne sais quelle route, ils aperçurent un cabaret fermé où était cette inscription : Maison à louer. L'envie les prend tout à coup d'être cabaretiers et ils l'exécutent. D'abord ils se bornèrent à se réjouir des passants, et ensuite ils déclarèrent la guerre aux maris des environs; ils les invitaient, leur faisaient bonne chère; et quand ils les avaient enivrés, ils allaient à leurs filles et à leurs femmes. Bientôt on ne parla dans la province que de la générosité des deux cabaretiers, le bruit parvint jusqu'au roi qui eut la curiosité de voyager de ce côté-là pour voir ce qui en était : il reconnut les deux cabaretiers, les ramena avec lui et les admit plus que jamais à sa familiarité.
La Manière de traduire les poètes^ par mylord Roscomon, est le second morceau du recueil. Le défaut ordinaire aux auteurs anglais de ne pas lier les parties de leur ouvrage est sensible dans celui-ci, où il y a d'ailleurs du goût, de la poésie et de l'imagination. Roscomon était un des plus généreux et des plus sages seigneurs de son siècle. On dit qu'un soir qu'il se retirait fort tard, il fut attaqué par trois scélérats qui étaient apostés pour l'assassiner. Il se battit avec tant de courage qu'il perça le premier; un gentilhomme qui passait par hasard vint à son secours, désarma le second de ses assassins, et mit en fuite le troisième. Ce gentilhomme était un officier réformé, d'une bonne famille, fort estimé, mais extrêmement pauvre. Pénétré de la reconnaissance la plus vive, Roscomon présenta son brave défenseur au duc d'Ormond, vice-roi d'Irlande, et le supplia de per-
i Choix de différents morceaux de poésie. 1749^ iii-12.
mettre qu'il se démtt du poste de capitaine de ses gardes en faveur de son ami. Ce gentilhomme en jouit pendant trois ans; après sa mort, le duc d'Ormond le rendit à son généreux bienfaiteur. Durant les troubles du roi Jacques II, Roscomon se retira à Rome ; il disait à ses amis, à ce sujet, qu'il était beaucoup plus à propos d'être près de la cheminée quand la chambre était remplie de fumée.
M. Trochereau a traduit encore le poëme de la Renommée de M. Pope ; voilà en trois jours deux assez mauvaises traductions d'un bon ouvrage. Les autres mor<ceaux contenus dans le recueil que je vous annonce sont trop peu de chose pour mériter quelque attention.
— L'abbé Lenglet du Fresnoy vient de publier, sous le nom supposé d'abbé d'Artigny, un ouvrage intitulé Nouveaux Mémoires d histoire^ de critique et de littérature^. Ce sont des remarques recueillies de tous côtés sans goût, sur l'histoire ancienne, sur la chronologie, sur les rabbins, sur les éditions, sur les auteurs, etc. C'est véritablement un ouvrage à la mosaïque. Je n'ai trouvé dans toute cette compilation qu'un trait qui m'ait fait plaisir. Le voici : M. Bond, célèbre Anglais, avait fait traduire la Zaïre de Voltaire; les comédiens ayant différé de la représenter sous divers prétextes, cet homme passionné pour le théâtre se joignit à plusieurs de ses amis pour la jouer, et il se chargea du rôle de Lusignan. Les premiers actes furent exécutés avec un applaudissement universel. On attendait Lusignan ; il parut, et tous les cœurs commencèrent à s'émouvoir à la seule vue de ce grand prince. M. Bond lui-même se livra tellement à la force de son imagination et à l'impétuosité de ses sentiments que, se trouvant trop faible pour soutenir tant d'agitation, il tomba sans connaissance au moment qu'il reconnaît sa fille. On se figura d'abord que c'était un évanouissement contrefait et tout le monde admira l'art avec lequel il imitait la nature. Cependant la longueur de cette situation commençant à fatiguer les spectateurs, Ghatillon, Zaïre et Nérestan l'avertirent qu'il
1 Raynal prend poar an pseudonyme da sarant érudit le nom réel d'an antre érudit, Antoine Cachet d'Artigny, né en 1704, à Vienne en Daaphiné où il est mort en 1778. Ses Nouveaux Mémoires d^hittoire et de littérature ne devaient former que deux volumes; le succès encouragea Tauteur à en donner cinq autres (17(0- 1756).
était temps de finir. 11 ouvre un moment les yeux ; mais les fermant de nouveau, il tombe de son fauteuil sans prononcer une parole, il étend les bras, et ce mouvement fut le dernier de sa vie.
— M. Tabbé d'Olivet vient de publier trois volumes de poésies latines de différents auteurs ^ La plupart de ces ouvrages sont des poëmes didactiques de quatre ou cinq cents vers prononcés par les jeunes jésuites à l'ouverture des classes. Tout n'est pas du même prix dans ce recueil ; mais il y a des morceaux d'une grande beauté et d'une très^belle latinité. L'édition est une des plus jolies choses qui soient sorties depuis longtemps de nos presses.
— Les Comédiens français ont déjà donné cinq représentations d'une comédie nouvelle en trois actes et en vers de M. de Voltaire intitulée Nanine. £n voici le sujet : le comte d'Olban, promis à une baronne sa parente, prend du goût pour Nanine, jeune paysanne élevée chez lui, et la veut épouser. Il était tout occupé de ce mariage, lorsqu'on lui remet une lettre tout à fait tendre que cette jeune personne envoyait avec de Targent au village prochain à Philippe Hombert. Le comte, qui prend ce Philippe Hombert pour un rival qui lui est préféré, chasse de chez lui la jeune paysanne et renoue avec la baronne. Sur ces entrefaites arrive Philippe Hombert, qui se fait reconnaître pour le père de Nanine ; le comte, accablé de remords, rappelle Nanine et se marie avec elle.
On trouve des défauts considérables dans cette comédie : 1"^ la scène est dans le château du comte, où il ne paraît pas que la baronne puisse se trouver avec bienséance ; 2° le billet qui fait tout le nœud de la pièce est absurde, il n'y a que le comte qui y soit surpris ; tous les spectateurs voient d'abord qu'il s'adresse au père de Nanine ; ce qui fait qu'on prévoit de trop loin le dénoûment; 3*» il est contre toute vraisemblance qu'une paysanne qui écrit à son père ne l'appelle pas son père ; 4" le comte fait dépouiller et chasser Nanine, ce qui dément le caractère de philosophie qu'on lui a donné d'abord ; 5° il y a peu d'action dans la pièce, ce n'est presque qu'un dialogue, encore le dialogue n'est-il pas toujours bon ; 6<» le comique de cette
i* Potma didascalia nunc primum vel édita vel collecta. 1749, 3 vol. in-12. I. 21
pièce est bas, froid et ridicule. La partie tragique qui y domine est très-belle et digne de Voltaire.
Trois sortes de personnes se sont ouvertement déclarées contre cet ouvrage, qui n'a que peu de succès : 1* les gens de qualité, qui ne peuvent souffrir que Te comte, pour justifler la démarche qu'il fait d'épouser Nanine, prouve en très-beaiu vers et par des raisonnements très-lumineux que tous les hommes sont égaux, et que le préjugé qui établit une différence entre le noble et le roturier est ridicule; 2'' les amateurs de l'ancienne comédie, qui prétendent que c'est un spectacle destiné aux ris et non aux larmes ; 3^ les pères et les mères, qui craignent que leurs enfants n'adoptent les maximes cent fois répétées dans cette pièce: que dans les mariages on ne doit avoir nul égard au rang, au lieu, à la naissance, mais seulement au mérite et au goût.
LU
Un auteur inconnu, qui est dans l'usage de faire très-souvent de mauvais présents à la littérature, vient de publier un recueil de vers détestables sous ce titre : Poésies dune dame de qitalité^. Ce sont des épltres, des fables, des madrigaux, des odes, des cantates, des épigrammes. Jugez de toutes ces pièces par la chanson que vous allez lire ; elle m'a paru ce qu'il y avait de plus supportable dans ce recueil.
Chacun a son faible ici- bas:
L'un au vin trouve miUe appas; L'un est joueur, l'autre est avare; Un autre est esclave à la cour; Mais puisqu'il faut que Ton s'égare, Égarons-nous avec l'amour.
— Réflexions sur l'impiété prise du côté littéraire*. C'est le titre d'une brochure publiée par le P. Lombard, jésuite. Cet écrivain se plaint de ce que la poésie et la prose consacrée originairement à faire honorer la divinité, ne servent presque plus