‹ Correspondance littéraireChapitre 102 sur 179 · Par Trél)uchet.) S. 1., 1759, in · texte numérisé non relu

Par Trél)uchet.) S. 1., 1759, in

3. Celte facétie et cette épître se trouvent dans les OEuvres de leur auteur.

15 juin 1760.

Vous lirez avec plaisir le Café^ ou V Écossaise ^ comédie en cinq actes et en prose, traduite de l'anglais de M. Hume, qui ne l'a jamais faite, par M. de Voltaire, qui en est le véritable auteur. Le sujet de cette pièce est très-beau. Il était susceptible des plus grands mouvements et de la plus forte exécution, et l'on a peine à concevoir comment l'auteur en a pu sentir toute la richesse, et n'en faire qu'un ouvrage léger et croqué. Elle est écrite d'un style simple, élégant et facile; nul apprêt, nulle prétention^ point de tirades; mais le vice de quelques-uns des caractères a empêché que le dialogue ne fut toujours naturel et vrai. Le caractère de Fabrice est celui d'un bon homme, et il est bien; celui de Lindane, d'une femme tendre, honnête et fière, et il est très- bien; Monrose est un vieillard brusque et franc; Murray, un jeune homme vrai, officieux et ardent; mais je ne saurais supporter Polly. Il n'y a rien dans les mœurs qui lui ressemble, et Freeport n'en serait pas moins original, et n'en serait que plus vrai, si l'on eût tempéré sa rusticité. Pour Frelon et lady Alton, ils gâtent tout; Frelon n'est qu'un fripon subalterne qui ne fait et ne dit rien qui vaille, et lady Alton une extravagante moulée d'après M™^ de Groupillac et autres personnages moitié burlesques, moitié fantastiques, toujours faux et de mauvais goût. Si l'on voulait introduire un fripon dans cette pièce, il fallait lui donner une autre physionomie, en faire un fourbe profond, simulant la franchise et l'honnêteté, s'insinuant adroitement auprès de Lindane, surprenant son secret, la trahissant auprès de lady Alton et auprès de Murray, faux à tous les trois à la fois; mais M. de Voltaire a voulu calquer son Frelon sur M. Fréron, faiseur de feuilles et diseur d'injures, et cela lui a fait gâter son tableau. On voit dans cette comédie, et en général dans tous les ouvrages plaisants de M. de Voltaire, qu'il n'a jamais connu la différence du ridicule qu'on se donne à soi-même et du ridicule qu'on reçoit des autres. Voici comment il fait parler Frelon, lisant la gazette : « Que de nouvelles affligeantes!.. Des grâces répandues sur plus de vingt personnes!... aucune sur moi! Cent guinées de gratification à un bas-officier, parce qu'il a fait son devoir !

2Zt6 CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

le beau mérite !... Une pension à l'inventeur d'une machine qui ne sert qu'à soulager des ouvriers!... une à un pilote!... des places à des gens de lettres!.., et à moi, rien!... Encore! encore!... et àmoi, rien!... Cependant je rends service à l'État! j'écris plus de feuilles que personne; je fais enchérir le papier... et à moi, rien!... Je voudrais me venger de tous ceux à qui l'on croit du mérite; Je gagne déjà quelque chose à dire du mal ; si je peux parvenir à en faire, ma fortune est faite: J'ai loué des sots, j'ai dénigré des talents; à peine y a-t-il là de quoi vivre ; ce n'est pas à médire, c'est à nuire qu'on fait fortune'. » De bonne foi, jamais personne s'est-il parlé à soi-même aussi bêtement? Y a-t-il là une seule de ces finesses avec lesquelles la méchanceté et l'envie savent si bien se défigurer le m.érite des choses et des personnes? Pour faire sortir toute la fausseté de ce discours, il n'y a qu'à le mettre en dialogue. C'est en faisant tenir à un autre, à Fabrice, par exemple, la plupart des propos que Frelon se tient à lui-même, qu'on sentira combien ils sont déplacés et faux dans la bouche de celui-ci. Faisons-en l'essai.

Frelon, Usant la gazette, et Fabrice, balayant sa boutique :

Frelon. Que de nouvelles affligeantes!... Des grâces répandues sur plus de vingt personnes!... aucune sur moi!... Cent guinées de gratification à un bas-officier!

Fabrice. Parce qu'il a fait son devoir : le beau mérite!

Frelon. Une pension à l'inventeur d'une machine!

Fabrice. Qui ne sert qu'à soulager des ouvriers.

Frelon. Une à un pilote ! Des places à des gens de lettres !

Fabrice. Voilà, en effet, des hommes bien utiles!

Frelon. Et à moi, rien!

Fabrice. Cependant vous servez l'État; vous écrivez plus de feuilles que personne; vous faites enchérir le papier...

Frelon. Et à moi, rien!... Encore?... encore?... et à moi, rien! Oh! je me vengerai...

Fabrice. De tous ceux à qui l'on croit du mérite? ce sera fort bien fait, monsieur Frelon ; mais écoulez-moi. Vous gagnez déjà quelque chose à dire du mal; si vous pouvez parvenir à en faire, votre fortune est faite. Vous avez loué des sots, dénigré

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les talents, mais à peine y a-t-il de quoi vivre : ce n'est pas à médire, c'est à nuire qu'on fait fortune.

Si cette ironie est si forte dans la bouche de Fabrice qu'on conçoive à peine qu'elle puisse êire supportée par Frelon, comment Frelon peut-il s'en faire à lui-même un propos sérieux? Un tel persiflage n'est supportable que dans ces feuilles satiriques dont tout le mérite consiste dans la gaieté et dans la saillie. Fréron, en produisant ses titres pour succéder au P. Berthier au Journal de Trévoux^ peut dire : « Messieurs, je suis plus ignorant, plus impudent, plus menteur que jamais; » le P. Groust peut donner la bénédiction avec le mot : Pax Christi^ coquins; c'est le ton de l'ouvrage ^ ; la fausseté qui règne dans ces discours ajoute à la plaisanterie; mais la comédie veut d'autres propos; elle exige surtout une vérité sans laquelle il n'est pas possible de plaire aux gens de goût. M. de Voltaire a très-bien choisi le lieu de la scène; un café offre une multitude de tableaux vrais. C'est dommage que la plupart des scènes ne soient qu'ébauchées, et que la bouffonnerie y soit souvent mêlée aux discours sérieux. Quoi qu'il en soit, cette pièce a eu un très-grand succès ici. C'est que le sujet est fait pour toucher tout le monde, et qu'il y a peu de gens qui sentent les défauts et la faiblesse de l'exécution. On dit que les Comédiens français se proposent de la jouer sur leur théâtre.

— M. l'abbé Prévost vient de donner la traduction d'un important ouvrage. C'est la belle Histoire de la maison de Stuart, par David Hume, en trois volumes in-/i°. Cet ouvrage est regardé en Angleterre comme un des plus beaux qui aient paru dans ce siècle. Il a eu aussi un très-grand succès en France. Il n'appartient qu'aux philosophes de bien écrire l'histoire.

— On nous a donné depuis peu la traduction des Discours de Gordon sur Salluste, en deux volumes in-12 ^ Ces dis-

1. Les deux plaisanteries que Grimm cite ici sont clans la Relation du voyage du frère Garassise, successeur de frère Berthier, et ce qui s'ensuit, en attendant ce qui s'ensuivra, imprimée à la suite de la lielation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Bertliier. La Relation du voyage, qui n'a pas été accueillie par tous les éditeurs de Voltaire comme de lui, nous semble bien sortie de sa plume. L'auteur fait dire au P. Groust : « Pax Christi , schelm. .> Grimm a traduit le mot allemand. (T.)

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