‹ Correspondance littéraireChapitre 119 sur 179 · BILLET DE M'"® LA PRINCESSE DE ROBECQ · texte numérisé non relu

BILLET DE M'"® LA PRINCESSE DE ROBECQ

« Madame la princesse de Robecq désire ardemment d'avoir la Vision j on lui a dit que mademoiselle Clairon en vendait: elle la prie de lui en envoyer un exemplaire. »

LETTRE DE m"'' CLAIRON A M""= LA PRINCESSE DE RODECQ.

« Madame,

« Absente de Paris depuis douze jours, je ne reçois que dans ce moment le billet que j'ai l'honneur de vous envoyer. Vos bontés, qui me sont à jamais présentes et précieuses, ne me permettent pas de croire qu'il m'ait été apporté par votre ordre. Une bassesse, quelle qu'elle soit, est si fort éloignée de mes principes et de ma façon d'agir, que je craindrais de manquer à tout ce que je vous dois si je vous croyais assez injuste pour m' accuser d'une infamie avec tant de légèreté. Mais, madame, j'en suis sûre, ce billet n'est pas de vous; mon respect, et, je l'ose dire, mon attachement, vous sont connus; il m'est sans doute adressé par quelqu'un d'aussi obscur que vil, qui, ne sachant ni ce qu'on doit au rang, ni ce qu'on doit aux âmes vertueuses dans quelque classe qu'elles soient, s'est osé servir de votre nom pour m'affliger. Je souhaite ardemment que l'écriture vous serve à connaître son auteur. Si jamais vous le découvrez, j'ose me flatter, madame, que vous me vengerez d'une rniputation qui m'affecte d'autant plus vivement qu'elle me paraît vous compromettre et vouloir jeter des doutes sur le profond respect avec lequel je serai toute ma vie, etc. »

l'"' novembre 1760.

L'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand^ dont M. de Voltaire a publié le premier volume, n'a pas eu le succès que l'importance du sujet et la réputation de l'auteur semblaient promettre; on s'attendait à mieux. On a été fâché aussi de n'avoir que la moitié de l'histoire ; on désirait un ouvrage complet. Ce qui a été le plus attaqué dans le monde, c'est la préface: on la trouve puérile et de mauvais goût. C'est, dit-oii, le ton de la facétie, et ce morceau, faible en son genre, ne figurerait pas même avec distinction parmi les Mélanges de littérature *. J'avoue franchement que je ne suis pas autant choqué de cette préface que le public, et que même tout le morceau qui attaque le système que les Chinois sont une colonie égyptienne me paraît d'une très-excellente critique. Ce n'est pas la faute de nos journalistes si nous n'avons pas regardé l'année dernière les rêveries de M. de Guignes et de M. l'abbé Barthélémy comme la plus importante découverte qui se soit faite dans ce siècle. Ces messieurs décidaient de l'origine d'un peuple dont nous avons à peine quelques notions imparfaites avec une certitude qu'ils n'oseraient donner sur les événements les plus récents de notre propre histoire. Tous les sots criaient au miracle, et l'on sait que ce cri a une force prodigieuse en ce monde. Cependant ce redoutable ennemi de la sottise^ qui habite les bords du lac de Genève, avec quelques pages de plaisanteries renverse tout ce ridicule et laborieux édifice de conjectures, et en montre l'absurdité aux moins clairvoyants. Les sots n'aiment point ces ravages, et voilà pourquoi ils ont crié si fort contre M. de Voltaire. Ils lui ont reproché de n'avoir fait que des plaisanteries de mauvais ton; mais malheureusement ces plaisanteries sont à bout portant, et tous les bons esprits sont forcés d'avouer que M. de Guignes nous prouve que les Chinois descendent des Égyptiens par des arguments absolument semblables à ceux que M. de Voltaire emploie pour nous démontrer que les Fran-

1. Une des subdivisions de l'édition de Voltaire de Cramer, 1756.

INOVEMBRE 1760. 309

çais viennent originairement des Grecs, ou bien, si l'on aime mieux, des Troyens.

Je ne défendrai pas également le reste de cette préface, quoique moins attaqué. On a reproché à M. de Voltaire, depuis longtemps, que ses discours préliminaires n'étaient faits que pour la justification et la commodité de l'ouvrage qu'ils précèdent, et qu'il n'établit que des principes relatifs au système qu'il a adopté et qu'il a intérêt de défendre. Aussi, si l'on mettait ses discours préliminaires l'un à la suite de l'autre, on aurait le plus beau recueil de contradictions en toute sorte de principes et de règles. Cette fois-ci, M. de Voltaire établit pour règle qu'il ne faut point écrire la vie privée des grands hommes; c'est-à-dire que l'auteur n'écrira point la vie privée du czar. (( Ce n'est point, dit-il, à un étranger à dévoiler les secrets de son cabinet, de son lit et de sa table. » Si les idées de M. de Voltaire sur ce point sont vraies, il faut que mon vieux PliUarque ne soit bon qu'à jeter au feu. C'est la vie publique qui m'apprend à connaître l'homme public ; c'est la vie domestique qui m'apprend à connaître l'homme. Un jour d'été, le maréchal de Turenne, en petite veste, était appuyé sur une fenêtre; un domestique qui passait le prit pour un de ses camarades, et lui donna une vigoureuse claque sur les fesses; le maréclial se retourne; le domestique se jette à ses pieds en lui disant : « Monseigneur, j'ai cru que c'était Jacques. — Et quand c'eût été Jacques, lui répond le maréchal, fallait-il frapper si fort? » Qu'est-ce que cela m'apprend? que cet homme était dans sa maison aussi tranquille qu'à la tête d'une armée. Tout le monde sait l'histoire de son chapeau jeté dans le parterre par un homme qui, à voir l'habit simple et le maintien modeste de son voisin, était bien éloigné de se croire à côté du grand Turenne. Ces détails, je le sais, ne doivent point faire oublier les faits importants ni les actions brillantes du héros, mais aux yeux d'un philosophe ils ne sont pas moins intéressants. Les dérober, c'est non-seulement faire un larcin à la vérité, mais c'est appauvrir son tableau, c'est ôter le génie au héros et à son historien en même temps, et c'est en quoi M de Voltaire a parfaitement réussi. En conséquence des principes de sa préface, il ne dit pas un mot du fameux procès du fils de Pierre; aucun trait ne rappelle le caractère et les qualités personnelles du

310 CORRESPONDANCE LITTÉRAllIE.

législateur de Russie. Je ne sais si, avec cette discrétion, 'l'auteur est parvenu à plaire à la cour de Pétersbourg; mais ce que je sais, c'est qu'elle a déplu à tous les honnêtes gens, et qu'elle a rendu son tableau froid et mesquin. Celui qui signe toutes ses lettres le Vieux Suisse libre doit conserver dans ses écrits le caractère de cette noble fierté ; et écrire la vie d'un grand homme dans le dessein de faire sa cour à sa fille en supprimant une partie des faits, en rabaissant le mérite des rivaux du czar dont on a été l'historien, c'est un projet indigne d'un homme de génie, et qui mérite d'être puni par la chute de l'ouvrage. Voilà ce que j'avais à dire sur la préface. 11 me reste un mot à dire sur l'ouvrage même, et ce sera dans une des feuilles suivantes. Il y a une remarque dans la préface, qui m'a plu : c'est que, s'il n'y avait eu qu'une bataille, on saurait les noms de tous les soldats, et leur généalogie passerait à la postérité la plus reculée. C'est donc une chose bien étrange qu'une bataille? car la réflexion de M. de Voltaire est juste.

io novembra 17G0.

Je suis toujours d'avis que M. de Voltaire n'a point de vocation pour écrire l'histoire. Celle de Pierre le Grand vient de me confirmer dans cette idée. V Histoire de Charles XII a a chaleur et les grâces d'un roman, et cela convient assez aux actions brillantes d'un héros qui avait beaucoup de romanesque dans le caractère ; mais ce cas est unique, et M. de Voltaire n'a pas fait un second morceau comme celui du roi de Suède. J'observe ici en passant que l'acte authentique donné sur la vérité de cette Histoire, par le roi Stanislas de Pologne, ne doit pas avoir un poids illimité. On prétend que ce monarque n'a pas compté donner un témoignage sans restriction ; du moins je tiens d'une femme, qui était présente aux lectures qu'on faisait à Sa Majesté de V Histoire de Charles XIIj qu'en ellet Stanislas s'était écrié sur la vérité de plusieurs endroits, mais qu'il avait aussi souvent frappé du pied sur la fausseté de beaucoup d'autres. Les hommes sont dévoués à l'erreur. L'approbation du roi de Pologne, insérée dans la préface de l'Histoire du czar, sera pour la postérité une preuve invincible de la véracité de M. de Voltaire. Si ce grand homme

avait de véritables talents pour l'histoire, nous l'aurions vu dans son Essai sur V Histoire générale. Cet essai est un excellent livre à mettre entre les mains de la jeunesse pour lui apprendre à aimer la justice, l'humanité et la bienfaisance; mais on ne peut pas dire que ce soit l'ouvrage d'un historien. En général, il faut un génie profond et grave pour l'histoire. La légèreté , la facilité, les grâces, tout ce qui fait de M. de Voltaire un philosophe si séduisant et le premier bel esprit du siècle, tout cela convient peu à la dignité de l'histoire. La rapidité même du style, qui peut être précieuse dans la description d'un combat, dans l'esquisse d'un tableau, ne saurait durer longtemps sans déplaire ; elle sied mal à la narration ordinaire. La marche de l'histoire est grave et posée ; celle du czar Pierre court toujours. Elle plaît jusqu'à la fin; mais quand on y est arrivé, si l'on se demandait quel grand tableau on a vu, quelle réflexion profonde on a retenue, de quel endroit sublime on a été frappé, quel est le morceau qu'on voudrait relire, où est la ligne de génie, on ne saurait que se répondre; et un homme d'esprit en a dit, avec beaucoup de justesse, que si les gazettes étaient faites comme cela, il n'en voudrait perdre aucune. Abstraction faite de ce qu'une critique difficile peut exiger d'un historien, il faut convenir que M. de Voltaire n'a pas même rempli ce qu'on était en droit d'attendre de lui. L'histoire du czar tiendra^ parmi ses productions, un rang très-médiocre. On a vu des hommes de rien s'élever à la dignité de prince; mais on n'a jamais vu de souverain descendre de son trône et se faire appeler dans un atelier maître Pierre. Il faut que l'historien se distingue autant entre les écrivains que son héros s'est distingué entre ses semblables. Or il s'en faut bien que cela soit ainsi. L'ouvrage de M. de Voltaire manque de caractère, et il semble que le crime dont il s'est rendu coupable en déguisant la vérité par des réticences ait influé sur son propre esprit et lui ait rendu son travail insipide. On y sent du moins de temps en temps une certaine langueur dont on ne trouve guère de trace dans ses productions. Lisez, par exemple, ce qui suit : (( Après cette campagne de 1702, il voulut que Shéréméto et tous les officiers qui s'étaient distingués entrassent en triomphe dans Moscou. Tous les prisonniers faits dans cette campagne marchèrent à la suite des vainqueurs. On portait devant eux

les drapeaux et les étendards des Suédois, avec le pavillon de la frégate prise sur le lac Peipus. Pierre travailla lui-même aux préparatifs de la pompe, comme il avait travaillé aux entreprises qu'elle célébrait, etc. »

Je dis que voilà qui est écrit très-lâchement, et vous trouverez dans le cours de votre lecture plusieurs endroits qui ressemblent à celui-là.

(( Pierre va lui-même sonder la profondeur de la mer, assigne l'endroit où il doit élever le fort de Cronstadt, en fait un modèle en bois, et laisse à Menzikof le soin de faire exécuter l'ouvrage sur son modèle. De là il va passer l'hiver à Moscou pour y établir insensiblement tous les changements qu'il fait dans les lois, dans les mœurs , dans les usages. Il règle ses finances et y met un nouvel ordre. Il presse les ouvrages entrepris sur la Véronise, dans Azof, dans un port qu'il établissait sur le Palus-Méotides, sous le fort de Taganrock, etc. »

Voilà encore un morceau bien faiblement écrit, et qui n'a que des apparences de chaleur et de rapidité. D'ailleurs c'était le lieu d'être prolixe, a II établit insensiblement tous les changements qu'il fait dans les lois, dans les mœurs, dans les usages, » est bientôt dit. Il fallait passer rapidement sur tous les faits de guerre que nous avions lus beaucoup mieux dans Y Histoire de Charles XII ^ et il fallait, au contraire, s'étendre sur tout ce qui pouvait servir au développement du génie de Pierre; car c'est ce que nous cherchions dans son histoire. La description du pays est commune : on y trouve quelques remarques d'histoire naturelle, qui ne sont pas d'un philosophe bien profond. Tout ce qui regaixle l'histoire de la princesse Sophie aurait dû être plus étendu. La peinture de ses cruautés est bien. On n'entend point sans émotion des soldats furieux, qui viennent de couper la tête, les pieds et les mains à leur souverain, demander à grands cris le jeune Pierre, et l'on ne voit point arriver cet enfant, conduit par des femmes et tenant une image de la Vierge entre ses bras, sans être fortement troublé. Mais il ne faut pas vouloir comparer ces tableaux avec quelques endroits de Tacite, comme la peinture de la nuit qui suivit la mort de Germanicus ; l'arrivée de ses cendres à Rome, etc.. La description des mœurs des Samoyèdes est encore un endroit qui attache. En général, les réflexions sont petites, communes

et antithétiques ; et puis je ne saurais souffrir ces fréquentes sorties contre des adversaires obscurs et méprisables. Quelle figure peuvent faire le chapelain Norberg ^ et ce polisson de La Beaumelle, et la| truie de Grommyon % dans l'histoire du législateur des Russes?

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