Paris, 1758, in
!««• octobre 1758.
Après vous avoir donné une idée de la tragédie d'Hypermnestre^ il me reste à vous parler du mérite de cette pièce et du talent de son auteur. M. Lemierre me paraît, dans la foule des jeunes gens dont on nous a représenté les essais, le seul qui ait une vocation véritable pour le théâtre. La machine de sa pièce est belle et simple, et tout à fait dans le goût des anciens. Cette simplicité de conduite a touché peu de personnes parce que malgré notre finesse et nos prétentions nous sommes bien loin de ce grand goût des anciens, qui sera éternellement le modèle pour juger tout ce qui est beau et vrai dans les arts et dans la nature. La marche de la tragédie à' Hypermnestre m'a paru absolument semblable à la marche des tragédies grecques, et c'est en quoi elle me paraît mériter les plus grands éloges. Disons hardiment (\\i Hypermnestre a en cela quelque supériorité sur la plupart des pièces de Racine, qui, quoique conduites avec un art extrême, n'ont pas cette simplicité que nous admirons tant dans les pièces anciennes. Un épisode, avec quelle habileté qu'il soit entrelacé, les gâte toujours.
L'auteur à' Hypevjnnestre n'a pas songé à gâter un des plus beaux sujets tragiques par quelque épisode postiche^ et cette sagesse me paraît digne de beaucoup d'éloges dans un jeune homme; il a d'ailleurs montré de l'art et de l'adresse dans le cours de sa tragédie. Lorsqu'au quatrième acte le tyran a fait courir après Lyncée, dont il a appris la fuite, on vient lui annoncer que toutes les recherches ont été inutiles, et que ce prince a su se dérober à la vigilance de ses ennemis; déjà le spectateur partage la joie que cette nouvelle fait éprouver à Hypermnestre, lorsqu'un autre détachement, plus heureux que les autres, amène Lyncée dans les fers. Ce sont de petites choses, mais qui font un grand effet au théâtre, et dans lesquelles un poëte montre du talent. Un autre mérite de cette tragédie, c'est de nous offrir plusieurs tableaux très-beaux. On a applaudi avec transport celui du cinquième acte, où Danaiis
a le poignard levé sur sa fille, prêt à la frapper si Lyncée est assez hardi pour faire avancer ses soldats. La fureur d'un père dénaturé, le désespoir, les craintes, les incertitudes d'un amant, la résignation, le sort touchant d'Hypermnestre, font un tableau très-pathétique; ce tableau change un moment après. Danaûs, détournant la tête à l'arrivée d'un de ses confidents, perd son avantage. Lyncée, adroit à saisir cet instant, se jette entre lui et sa fille. Vous voyez Hypermnestre à demi évanouie dans les bras de son amant, et son père sur le côté dans le désespoir d'avoir laissé échapper sa victime, et avec elle' le seul moyen de se sauver. Ce tableau, tout aussi fortement applaudi que le précédent, ne m'a pas séduit; il est fondé sur un escamotage qui est trop puéril et trop contraire à la majesté de la scène tragique. Que devenait la princesse sans le hasard qui fait que Danaûs détourne la tête, et sans le tour de passepasse de Lyncée, qui saisit l'instant pour se jeter entre ce père barbare et sa fille, et pour lui escamoter sa proie? Voilà un dénoûment absolument puéril. Mais un tableau qui m'a fait grand plaisir est celui du troisième acte, où l'on voit, sur le devant du théâtre, Lyncée instruit du meurtre de ses frères, et Hypermnestre qui paraît dans le fond, le poignard et la lampe à la main : cela est très-effrayant et très-beau. Un autre tableau très-touchant se trouve dans la même scène, lorsque Lyncée, saisi de rage et de désespoir, veut aller immoler le tyran à sa juste fureur, et que la princesse se jette tout à travers son chemin, à ses pieds, pour sauver les jours d'un père peu digne d'une telle fille. M'^^ Clairon est bien touchante dans ce moment; si M. Lemierre avait montré autant de goût et de simplicité dans ses discours que dans la contexture et dans les tableaux de sa pièce, il eût fait un chef-d'œuvre. C'est là la partie faible de sa tragédie ; elle ne gagnera pas à être lue. Sans presque toucher à la marche, si un homme de génie voulait se donner la peine d'écrire cette pièce dans le goût grec, d'y conformer les caractères, les mœurs et les discours, il ferait, à mon gré, une des plus belles choses qu'on puisse voir. Il faut conseiller à M. Lemierre de lire jour et nuit les modèles anciens, et espérer que son coloris, cette partie si essentielle dais un poëte, se fortifiera et acquerra cette magie sans laquelle rie:i ne séduit ni en poésie, ni en peinture, ni en musique.
Sans compter cette faiblesse de coloris, les discours de cette pièce n'ont pu réussir auprès des gens d'un vrai goût, pour deux raisons : premièrement, ils sont presque partout trop longs. Lorsqu'une situation est très-pressante, on n'a pas le temps de parler, il faut agir : ce sont les actions et les mouvements qui produisent alors les grands effets. Il est bien question de discourir, lorsque Danaûs a le poignard levé sur sa fille. Je ne sais pas ce que peut faire un amant dans un moment aussi effroyable. 11 peut s'arracher les cheveux, déchirer ses vêtements, pousser des cris et des accents douloureux; mais sûrement il ne parle pas. Il y a quelques scènes absolument inutiles; celle qui commence le second acte est de ce nombre. Hypermnestre rassure sa confidente sur les sinistres augures des victimes. La princesse a vraiment bien le temps, au sortir du temple, de prêcher la tranquillité à une de ses femmes! Tout le monde a blâmé, dans le troisième acte, le récit qu'un confident fait à Lyncée sur l'assassinat de ses frères; il lui montre presque la grimace que chacun a faite en expirant. Lorsqu'on a le malheur d'être témoin d'un spectacle aussi affreux, on perd la parole et la force de le peindre, du moins dans le premier moment; d'ailleurs, Lyncée peut-il entendre un pareil récit, lorsqu'un mot lui apprend que ses frères sont trahis? peut-il écouter autre chose, et ne doit-il pas tomber dans la frénésie la plus profonde ? Mais ce qui a surtout nui aux discours de cette pièce, c'est que l'auteur n'a pas conservé le goût antique dans les caractères. Il fait de Danatis un monstre de nature également cruel et fourbe, qui suppose gratuitement un oracle pour faire égorger, par ses filles, les cinquante fils d'Egyptus. Il n'a nul sentiment humain; il fait jeter sa fille dans les fers; il est barbare et cruel sans intérêt; un tel homme n'a jamais existé. La fable nous représente Danaus comme un homme faible et atroce ; effrayé par un oracle qui lui prédit la mort par la main d'un de ses gendres, il se résout à les faire périr tous; tout devient fondé alors, et les discours en deviennent plus tragiques. M. Lemierre a fait d'Hypermnestre une espèce d'esprit fort qui se récrie sur la fausseté des oracles et sur la fourberie des prêtres. Ces déclamations contre les oracles, ces impiétés tant de fois répétées dans nos pièces modernes, sont bien puériles et bien fastidieuses. Combien Hypermnestre
serait plus touchante, si je la voyais partagée entre sa passion pour Lyncée et sa piété envers les dieux de son père; telle, enfin, que les anciens nous ont représenté toutes les jeunes personnes de son état, dont l'innocence, la candeur, et la simplicité des mœurs, ont un charme si puissant sur les âmes sensibles !
— Le Théâtre-Italien a perdu, il y a un mois, une actrice célèbre, connue sous le nom de Silvia. On disait qu'elle jouait avec une grande finesse et beaucoup de naïveté, deux qualités qui, surtout réunies, sont bien rares; pour moi, j'avoue que je n'ai jamais bien senti le mérite de cette actrice; elle était d'une figure désagréable; elle avait la voix fausse et un jeu à prétentions tout à fait fatigant. Je n'ai jamais compris comment on pouvait vanter sa naïveté quand on connaissait le jeu de M"** Gaussin, ni sa finesse quand on savait sentir celui de M"^ Dangeville. Le Théâtre-Français vient aussi de perdre une jeune actrice d'une figure charmante; M^'^ Guéant a été enlevée par la petite vérole, à l'âge de vingt-quatre ans; elle remplissait les rôles de M^^^ Gaussin, et, sans avoir un talent bien sublime, elle s'était rendue nécessaire par un travail assidu et par une grande envie de bien faire qui réussit toujours aux personnes qui ont de la beauté et de la grâce.
— Il paraît un gros volume , aussi monstrueux par le fond que par la forme, sous le titre à' Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de VÉdit de ISantes^ pour servir de réponse à la lettre sur la tolérance civile des protestants^ avec une dissertation sur la journée de la Saint- Barthélémy ^ J'ignore le nom de l'écrivain odieux et atroce qui ose s'avouer l'apologiste d'une pareille cause. C'est le même qui, il y a quelques années, fit un mémoire catholico-critico-politico-historique pour prouver qu'il fallait persécuter les protestants sans relâche. Puisse la mémoire d'un auteur aussi barbare dans son goût que dans ses sentiments être à jamais couverte de ténèbres! Quand on lit cette infâme dissertation sur le massacre de la Saint-. Barthélémy, on s'aperçoit avec horreur que son but est d'établir,
1. L'auteur, dont les écrits soulevaient la légitime indignation de Grimm, est Jean de Novi, abbc de Caveirac, qui, en 1756, avait publié un Mémoire politico-cri' tique où Von examine s'il est de Vintérêt de VÈtat d'établir une nouvelle forme •pour marier les calvinistes.
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avec beaucoup d'artifice, que c'est moins la religion que la politique qui a rendu les crimes de cette journée nécessaire à la sûreté de l'État.
— Lorsqu'une pièce a quelque succès au théâtre, il paraît sur-le-champ une foule de brochures pour ou contre. La tragédie di Hypermnestre n'a pas manqué de ces compagnes. Entre autres feuilles, il a paru la critique d'un Suisse sur la première représentation ^ Vous trouverez tout au commencement l'exposition du sujet par un petit-maître des plus à la mode. C'est une des plus exécrables choses qu'on puisse lire. Le reste est moins ridicule et plus sensé. Les éloges qu'il donne à Vipermnestra du Métastase sont bien exagérés. Ce grand poëte a traité ce sujet d'une manière bien mesquine : aux noms des personnages et à la situation d'Hypermnestre près, il n'a même rien conservé de la fable. Ce n'est plus l'histoire des Danaïdes. Je pense qu'un poëte qui traiterait ce sujet avec génie ne manquerait pas de tirer quelque parti du massacre des quaranteneuf frères pour le fond de son tableau. Quelle vraisemblance que dans un palais où quarante-neuf frères sont égorgés par leurs épouses, tout se passe tranquillement, sans mouvement, sans tumulte, sans cris, etc.! On n'aperçoit jamais que Lyncée et Hypermnestre. Pourquoi ne verrait-on pas, dans ces horribles moments, le fond du théâtre quelquefois traversé par des personnages qui ne seraient pas de la pièce, mais dont on devinerait aisément les desseins et qui ajouteraient infiniment à l'effet? INous isolons trop nos personnages, et dans nos pièces, et dans nos romans. On dirait que la famille que nous y représentons n'a aucune liaison avec le reste des vivants. Cela est bien contraire à la vérité. Nous laissons le fond du tableau toujours nu, et tout notre génie s'épuise à en bien dessiner les principales figures, sans songer à les placer de la manière la plus conforme à la vérité et à la nature. Quels effets ne produirait- on pas sur un théâtre convenablement décoré! Quel spectacle si, pendant que Lyncée et Hypermnestre, saisis d'effroi et d'horreur, se conjurent et crient à la fois vengeance et pitié, on voyait dans le fond du théâtre les barbares filles de Danaiis, après avoir
1. Hypermnestre vue et jugée par un Suisse, le 51 août 1758, sur sa première représentation. S. 1. n. d. in-12.
h2 CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
immolé leurs époux, courir çà et là, clans le désordre où plongent les grands crimes ! Qui pourrait soutenir ce spectacle muet et terrible? E( voilà la véritable tragédie.
— Quelque compilateur qui a eu besoin d'argent a recueilli plusieurs pièces de poésie, dispersées dans quelques portefeuilles et dont la plupart n'avaient jamais été imprimées. La compilation dont j'ai l'honneur de vous parler est intitulée YAini des Muses^. Elle est faite sans ordre, sans goût, sans choix, et sans correction.
15 octobre 1758.
L'ennuyeuse et futile dispute sur la noblesse commerçante n'est pas si bien finie qu'il ne paraisse encore de temps en temps quelque brochure sur cette question. La Noblesse telle qu'elle doit être^ ou Moyen de remployer utilement pour la patrie et poîir elle-7nême^, vient d'en augmenter le nombre. L'auteur, dont j'ignore le nom, me paraît très-digne d'une place parmi les sots qui ont discuté cette matière. Son expédient est merveilleux. Il veut faire des gentilshommes oisifs des capitaines de vaisseaux marchands. Outre l'absurdité et l'impossibilité de son système pour lequel il a barbouillé deux cent quarante pages, il faut convenir qu'il prend bien son temps. Il faudrait avoir des navires marchands avant que de songer à y mettre la noblesse. Il faudrait n'avoir pas laissé écraser notre marine par les Anglais. Il faudrait que notre ministère eût senti à temps qu'il était important de soutenir et de protéger notre marine marchande par la marine royale; qu'il valait mieux faire des vaisseaux que de dépenser nos trésors dans les cabarets de Westphalie et que de porter nos forces en Allemagne pour aider une maison, de tous temps ennemie de la France, à écraser notre allié naturel. Ceux qui se déclarent pour le nouveau système ne ressemblent pas mal au médecin malgré lui de Molière, qui, sur les dilTicultés qu'on lui fait d'avoir placé le cœur du côté droit, tandis qu'il est du côté gauche, dit pour toute réponse : « Nous avons changé tout cela. »
— Conseil d'un vieil auteur à uîijeime, ou VArl de parvenir
\. (Par Boudicr de Villemert.) Avignon, 1758, in-12.