Par Joseph Sélis, sous le pseudonyme de Joseph Dubois
2. Qucrard {Bibliographie voltairienne, n° 909) attribue à La Beaumelle ce pamphlet (in-12, 39 p.) sorti des presses de Dalles, à Toulouse; mais M. Maurice Angliviel n'en fait pas mention dans la notice jointe à la Vie de Maupertuis, par La Beaumelle, qu'il a publiée pour la première fois en 185G (in-12).
rendre ; mais ce n'est pas chose aisée, et, malheureusement pour eux, les rieurs sont toujours restés de son côté. Il s'occupe actuellement à faire des Mémoires en faveur d'un horloger du pays de Gex, dont le fils a été assassiné par un curé de village de ce pays. Quel plaisir pour M. de Voltaire de poursuivre un prêtre criminellement ! Mais jusqu'à présent le prêtre a esquivé les poursuites. Son crédit a même si fort effrayé le pauvre horloger qu'il a demandé en grâce à M. de Voltaire de laisser là cette affaire : « Monsieur, lui a-t-il dit, vous me ferez assassiner moi-même. — Tant mieux, mon ami, lui a répondu M. de Voltaire, c'est ce que je demande; vous verrez alors comme je les poursuivrai. »
15 mars 1761.
Le succès de la comédie du Père de famille s'est soutenu jusqu'à la clôture du théâtre. Il est arrivé à cette pièce ce qui arrive à tout ce qui sort du genre ordinaire. Le public, d'abord étonné de la nouveauté^ ne s'y fait que peu à peu, et rend justice au génie par degrés. Cependant les droits de la vérité sur les hommes, même d'un goût corrompu, sont si forts que je suis convaincu que le Père de famille aurait tourné toutes les têtes si les comédiens avaient pu mettre autant de vérité dans leur jeu que l'auteur en a mis dans son drame.
M. Diderot, en composant le Père de famille^ a voulu faire revivre parmi nous la comédie térentienne dont les mœurs sont si vraies et si touchantes. Ce projet est digne d'un philosophe nourri de la lecture des anciens. Ces divins auteurs, tant loués par des gens qui ne les ont jamais lus, et tant déprisés par d'autres qui ne les connaissent pas davantage, resteront nos maîtres aussi longtemps qu'il y aura du goût sur la terre. Mais je ne pourrais que répéter ce que M. Diderot a dit sur ce genre de pièces dans son Traité de la poésie dramatique. Je me bornerai donc à quelques observations générales sur la comédie du Père de famille. Après avoir bien réfléchi, je trouve le rôle du commandeur tranchant avec le reste. Ce rôle en lui-même est conçu avec beaucoup d'esprit, il est original et vrai, il est trèspropre à ce genre de pièce. Mais puisqu'il est du ressort de la comédie térentienne, et qu'il est d'ailleurs dans la nature, comment peut-il être déplacé dans le Père de famille? C'est que le sujet
est trop grave; les devoirs dont il traite sont trop importants, les situations trop pathétiques. II faut dans tout tableau unité de couleur. Tout ce qui tranche trop nuit à l'effet général. Chaque scène intéressante a une infinité de circonstances piquantes; mais il n'est point permis au peintre de les employer sans distinction. Ce qui rend le père soucieux donnera de l'humeur à un homme comme le commandeur; mais le souci du père touchera, l'humeur du commandeur fera rire, et ces deux effets rapprochés l'un de l'autre se nuiront entre eux. Il aurait donc fallu rendre l'humeur de cet oncle plus grave, lui doiiner des expressions plus élevées; le personnage eût été moins original, mais l'effet de la pièce plus touchant et plus pathétique. Dans toute autre pièce qui n'aurait pas un personnage aussi important que le père de famille, cette observation n'aurait pas lieu, et le commandeur serait un personnage excellent. Au troisième acte, où le commandeur déploie toute sa noirceur pour accabler Germeuil, celui-ci se défend avec beaucoup de noblesse, il confond lui-même le commandeur en lui rendant sa lettre de cachet, a Je ne m'en étais emparé, lui dit-il, que pour en empêcher l'usage. » Cette scène a encore fait beaucoup d'effet; mais peut-être la justification entière de Germeuil, en finissant l'intérêt avec le troisième acte, nuit à celui des deux suivants. Si Germeuil avait pu rester soupçonné jusqu'à la fin de la pièce, et que sa justification eût précédé immédiatement le dénoûment, elle aurait fait un grand effet, ce me semble, et l'intérêt de la pièce eût été soutenu jusqu'à la fin. Un des grands mérites de cette pièce, c'est d'être écrite supérieurement; mais celui qui me touche davantage est la vérité des caractères. Cette qualité est en tout temps la plus rare dans les ouvrages de l'art; mais elle est plus que jamais précieuse aujourd'hui que nous avons le goût porté à l'exagération, au gigantesque et au faux. Trois ou quatre ouvrages comme le Père de famille pourraient ramener au vrai. Les hommes sont dans cette comédie, non comme ils sont de convention dans nos pièces, mais comme ils sont dans la nature, et comme les anciens ont su les peindre d'après elle. Rien d'exagéré, rien de cette perfection froide qui déplaît tant aux gens d'un vrai goût. Le père de famille est bon, vigilant, ferme; mais ce n'est pas qu'il n'ait quelquefois une petite pente à la faiblesse. Le com-
mandeur est dur, tracassier, contrariant, méchant même, mais ce n'est pas que la raison n'ait aucun droit sur lui. Saint-Albin est un jeune homme très-bien né, généreux, sensible, capable de tout ce qui est bien; mais ce n'est pas que la passion ne lui donne pendant quelques instants les apparences d'un mauvais sujet et d'un enfant ingrat. Voilà la nature. Exemplar vitœ inorumqiœ. Nos critiques, qui ne savent que mesurer tout ce qu'ils voient sur quelques modèles qu'ils ont dans la tête, n'ont pas manqué de citer comme un défaut ce que je remarque ici comme une qualité précieuse. Il leur faut du gigantesque. Quand un caractère est bon, il faut qu'il le soit toujours et uniformément. Quand il est méchant, ils veulent qu'il le soit dans tous les instants. Ils ne connaissent point les nuances qui résultent des mélanges de qualités opposées, du contraste des situations avec les caractères, et de mille modifications qui donnent lieu au peintre et au poète de déployer leur génie et d'être sublime. Ceux qui se sont formé le goût sur les beaux modèles de l'antiquité, ou qui ne l'ont point corrompu par des modèles factices, sont seuls en état de sentir le prix de ces choses. Au reste, je ne sais si M. Diderot a voulu donner cette vérité précise aux personnages de sa pièce; mais qu'il y ait songé ou non, qu'il l'ait fait d'instinct ou de réflexion, il aura toujours fait une chose précieuse pour ceux dont le suffrage mérite d'être recherché.
— M. l'abbé du Resnel vient de mourir, et laisse une place vacante à l'Académie française. Celle de M. le maréchal de Belle- Isle a été donnée à M. l'abbé Trublet. Ce choix n'a point honoré l'Académie; il sera célébré par plus d'une épigramme. Voici en attendant des triolets qu'on a renouvelés à cette occasion :
Grâce à monsieur l'abbé Trublet, Vous revoilà, messieurs, quarante.
Et l'on vous donne du sifflet, Grâce à monsieur l'abbé Trublet.
Par le décès du grand Fouquet Vous n'étiez plus que neuf et trente; Grâce à monsieur l'abbé Trublet, Vous revoilà, messieurs, quarante.
^'' avril 17G1.
TRKS-IIUMBLES REMONTRANCES
AU PAr.TERr.E DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE POUR l'OUVERTURE DU THEATRE.
On VOUS dit tous les jours, messieurs, que vous êtes les juges du génie, les arbitres du goût et du talent. La célèbre Clairon, la séduisante Dangeville, et ce Préville si charmant, n'enchantent le public que pour s'attirer vos suffrages. Corneille, Racine, et Voltaire, n'ont été à l'immortalité qu'à l'aide de vos applaudissements. Je suis bien éloigné de chercher les titres que vous pouvez avoir à une si grande autorité; il suffit que vous l'exerciez pour que je la respecte. On n'est pas en possession d'un si beau droit sans l'avoir une fois mérité. Mais qu'il me soit permis de vous observer qu'il est important à la nation que vous conserviez les titres qui vous ont acquis un empire si redoutable sur le bel art du théâtre. Vos lumières ne sauraient s'éteindre, votre goût ne saurait se corrompre sans avoir des influences fâcheuses sur les travaux de nos poètes, sur les talents de nos acteurs. Cette considération vous portera sans doute à écouter des remontrances qui ne sont pas à négliger. On vous dit des faveurs tout le long de l'année, permettez à la Vérité de vous parler à son tour.
On dit que vous aviez autrefois parmi vous tout ce qu'il y avait de bons esprits dans la nation; qu'alors vous aviez un instinct si prompt et si sûr, un tact si juste et si vif pour saisir le beau et le vrai, pour rejeter le mauvais et le faux, que vos arrêts en ont acquis une espèce d'infaillibilité. Si par hasard votre corps n'était plus composé de cette élite des meilleurs esprits; si ces lumières et cette (inesse de goût avaient disparu parmi vous, au moment où la philosophie a fait le plus de progrès en France, il faudrait pour votre honneur et pour la gloire de la nation vous défier ua peu de vos décisions, et moins présumer de votre crédit, afin de vous épargner de la confusion. Je ne
disconviens point que je ne vous aie vu quelquefois porter en un clin d'œil des jugements frappants et sûrs; mais afin d'être vrai, il faut avouer aussi que ces moments sont rares, et que votre goût se pei'd et se corrompt tous les jours davantage. Je pardonne l'effet passager des cabales ; je vous pardonne encore, lorsqu'un auteur vous présente une pièce d'un genre nouveau, de ne savoir qu'en faire, d'hésiter et de rester incertains s'il mérite d'être applaudi ou s'il faut siffler. Tout cela est dans la règle. Racine fut vaincu autrefois par Pradon, et le Misanthrope tomba à la première représentation. Mais ce que je ne saurais pardonner, c'est ce goût faux qui se glisse parmi vous, qui vous fait prodiguer de grands applaudissements aux choses les plus déplacées, et qui vous en fait rejeter d'autres très-belles. Vous ne vous occupez plus de la convenance, vous n'avez plus aucune idée de la bienséance, des mœurs, des caractères, des peuples, etc. Qu'un poëte fasse dire à son personnage les choses les plus absurdes et les plus déplacées, il est sûr d'être applaudi pourvu qu'il finisse son couplet par quelques lieux communs, ou par quelques maximes à tour épigrammatique. Cette fureur des maximes vous tient depuis très-longtemps. Beaucoup de gens d'esprit avaient espéré qu'elle ne vous empêcherait pas de sentir les traits de génie et de rendre justice aux véritables beautés. Pour moi, j'ai toujours craint que ce faux goût ne vous rendit bientôt faux juges, comme cela est arrivé. Aujourd'hui, lorsqu'un acteur débite une maxime, vous n'examinez plus si elle est conforme à son caractère, à sa situation, à ses intérêts. Il n'y a cependant de bonne maxime au théâtre que celle que la passion et la force des situations amènent; et vous, au lieu de demander si une maxime est bien placée dans la bouche de celui qui la dit, vous cherchez à savoir à quel point va sa justesse philosophique. Le père de Galiste, après avoir condamné sa fille à mourir, donne encore un instant à la tendresse paternelle, il interroge Galiste sur l'honneur, sur la vie...
Dis-moi : de tous les biens dispensés par le sort, Quel bien préfères-tu?
GALISTE.
L'honneur.
SCIOTTO.
Sans lui?