‹ Correspondance littéraireChapitre 133 sur 179 · CALISTE · texte numérisé non relu

CALISTE

La mort.

Vous avez applaudi cet endroit, et vous avez bien fait. Mais, après tout, cela est commun. Le père continuait. — « Et la vie? » demandait-il à sa fille. « La vie, » répondait Caliste,

Est un présent qu'on ne peut regretter; Sans l'espoir de mourir, qui voudrait l'accepter?

Permettez-moi , messieurs, de vous observer que cela est beau, beaucoup plus beau que le premier mot. Celui-ci est du catéchisme que tous les enfants bien nés apprennent par cœur ; mais le dernier appartient à Caliste. Il ne fallait pas rejeter cette maxime parce qu'elle n'est pas généralement vraie; il fallait l'applaudir beaucoup plus que la première parce que toute infortunée qui se trouvera dans la position de la malheureuse Caliste doit penser et parler ainsi. Je suis tout à fait fâché pour votre honneur que vous ayez hué cet endroit, et que vous ayez obligé l'auteur de le supprimer.

Lorsque le Fils naturel parut, je me souviens qu'une dame de beaucoup d'esprit y trouva de dangereuses maximes sur l'égalité des conditions. Clairville apprend la passion de sa sœur pour Dorval; il voit celui-ci extrêmement agité. 11 ne conçoit rien à ses inquiétudes. « Auriez-vous craint, lui demande-t-il, que ma sœur, instruite des circonstances de votre naissance?... — Clairville, vous m'oflensez, répond le bâtard. Je porte une âme trop haute pour concevoir de pareilles craintes. Si Constance était capable de ce préjugé, j'ose le dire, elle ne serait pas digne de moi. » Malgré le respect que je porte aux dames et à leurs décisions, souffrez, messieurs, que je vous observe qu'un bâtard qui a de l'honneur et de la fierté dans l'âme ne peut ni penser ni parler autrement. Il est vrai que depuis un temps vous ne voulez plus que les sentiments de l'auteur dans les discours de ses personnages. Dans tout ce qu'on vous présente, vous cherchez des allusions et des appli-

cations secrètes. 11 en résulte le double inconvénient que les poètes médiocres mettent avec succès leur plat bavardage à la place des discours de leurs héros qu'ils n'ont pas le talent de faire parler, et que les hommes de génie qui nous font l'honneur de travailler pour notre amusement et pour notre instruction sont exposés à toutes sortes d'injustices de votre part. Le philosophe Diderot n'a jamais rien écrit sur l'égalité des conditions, et l'on voit bien que vous supposez à vos maîtres d'aussi pauvres têtes que les vôtres, puisque vous les croyez occupés de petites idées d'une métaphysique chimérique qui a pu occuper quelque Rémond de Saint-Mard ou quelque Trublet, mais qui n'a jamais rempli le loisir d'un bon esprit. Vous ne concevez point de vues plus profondes que les vôtres, et, d'après vos sublimes conceptions, vous avez décidé que vos philosophes avaient des opinions contraires à toute subordination, à toute distinction de rang. En conséquence vous avez jugé que la fable de la comédie du Père de famille n'était tissue que pour appuyer cette doctrine de l'égalité. Il est cependant évident que le mariage de Saint-Albin et de Sophie ne se ferait jamais si la naissance de Sophie ne répondait pas au sort qu'on lui destine. Vous avez accusé le jeune auteur de Caliste d'impiété parce qu'il fait dire à cette infortunée au moment de ses grandes agitations :

Je rougis pour le ciel des transports qu'il m'inspire.

Et il a été obligé de changer ce beau vers contre ce vers froid et mauvais :

Je rougis des transports que le malheur m'inspire.

En vérité, messieurs, si quelqu'un avait à rougir, c'était vous. Pour peu que vous continuiez, vous aurez bientôt le goût le plus faux, le plus mesquin, le plus pitoyable, qui ait jamais existé sur la terre. Vous jouez incessamment sur le mot. Bientôt vos acteurs auront un dictionnaire limité. Tout ce qui n'en sera pas ne pourra se dire sur la scène à cause des applications que vous avez le talent de faire sur-le-champ à quelque idée indé-

cente. Les choses les plus honnêtes réveilleront dans vos têtes des idées déshonnêtes, et cela prouvera au moins que votre cœur est aussi corrompu que votre esprit. Lorsque le père de famille interroge la jeune Sophie sur sa vie et sa conduite, en présence de la bonne M'"'' Hébert, le discours ne tombe pas plutôt sur Sergy que celle-ci se presse de rendre un témoignage naturel et vrai à l'innocence des deux jeunes personnes, en interrompant le père de famille et lui disant : u Ah ! monsieur, c'est le garçon le plus honnête. » Gela vous a fait rire, messieurs, et les comédiens ont supprimé ce mot parce que l'image du réduit de l'innocente Sophie et de son honnête hôtesse vous a réveillé l'image d'un mauvais lieu que quelques-uns d'entre vous connaissent apparemment mieux que les asiles de la vertu malheureuse.

Voilà, messieurs, quelques observations que je me suis permises sur le goût qui domine parmi vous. Vous pouvez vous flatter de n'avoir plus bientôt ni acteurs, ni poëtes, si vous persistez à les applaudir avec ce discernement. Il est tout à fait propre à éteindre le génie et le talent, et à encourager la médiocrité. J'ai relevé vos égarements les plus grossiers. Je vous accorderai volontiers toute l'année, messieurs, pour vous en corriger, et si mon zèle pour votre gloire peut vous plaire, je vous indiquerai alors sans flatterie toute la distance qui vous séparera encore de ce peuple d'Athènes auquel vous aimez si fort à ressembler.

Ce discours étant un peu différent pour le ton et pour la forme de ceux qu'on est en usage d'adresser au parterre, j'ai jugé qu'il était inutile de le proposer aux comédiens pour modèle de leur discours de rentrée. Ayant réfléchi d'ailleurs sur l'inutilité des remontrances de toutes les espèces, j'ai pensé que celles-ci feraient tout autant d'effet dans mon portefeuille que si elles étaient publiques. Le parterre est cependant d'assez bonne composition sur les compliments qu'on lui adresse. A la dernière clôture, les comédiens, dans leur discours, rappelant la comédie des Philosophes , se sont reprochés d'avoir profané leur théâtre par une satire. Ils ont ajouté que si quelque chose pouvait les absoudre, c'étaient les applaudissements que le parterre avait accordés à l'auteur et à la pièce, et le parterre n'a

pas manqué d'applaudir à cette tournure qui jette sur lui tout le blâme et tout le ridicule de cette sottise.

— Le nouveau volume des Mélanges de M. de Voltaire est enfin publié. Il y a une certaine lettre de M. Eratou, traducteur de YEcclésiastc et du Cantique des cantiques^ à M. Clocpitre, aumônier de S. A. S. M. le Landgrave, qui a eu bien de la peine à passer, et quand vous l'aurez lue vous n'en serez pas étonné. Si quelqu'un de nos philosophes était curieux d'avoir des mandements et des réquisitoires sur le corps, il n'aurait qu'à parler de VEcclésiaste^ du Cantique, et du prophète Ézéchiel, comme M. le conseiller Eratou en a écrit à M. l'aumônier Clocpitre. Au reste, VAi^pel aux nations sur les théâtres de Paris et de Londres ne se trouve point dans ce volume. Cela fait une petite brochure à part. Dans cet appel on a cité un endroit tiré des sermons du R. P. Godret. L'obscénité inouïe de ce passage a engagé à rechercher les sermons du R. P. Codret, dont il était tiré, et il s'est trouvé que ces sermons n'ont jamais existé. Le fait est que M. le duc de La Yallière, fort curieux de vieux livres, a trouvé le passage en question dans un vieux bouquin intitulé Sermones Codri^ et l'a communiqué à M. de Voltaire comme le passage d'un sermon. 11 fallait se souvenir qyxQsermo en latin ne signifie pas sermon^ mais conte; et, comme conte, l'endroit rapporté dans V Appel aux nations n'a plus rien d'extraordinaire. Quelque barbarie et quelque grossièreté de goût qu'on veuille supposer, il serait fort singulier qu'un pareil conte se fût trouvé dans un sermon prononcé en chaire pour l'édification des fidèles *.

— On trouve ici depuis quelque temps Y Esprit du chevalier Folard, un volume in-8'' joliment imprimé. Le titre porte Leipsick, de main de ynaitre. On sait que quelques libraires étrangers caractérisent ainsi les ouvrages du roi de Prusse, et Ton a prétendu que cet extrait de Folard venait de ce monarque-. Mais il est plus naturel d'imaginer que quelque com-

1. Le duc de La Vallière reconnut lui-môme son erreur dans une lettre datée du 9 avril 1761, et Voltaire le remercia par une réponse classée dans l'édition de Kehl parmi les Mélange.5 et par M. Beuchot dans la Correspondance. Le passage incriminé était tiré des Orationes, epistolœ, silvœ, etc., d'Urseus Godrus, publiées par Ph. Bcroalde, Boloniœ (Bologne), 1502, in-folio. Brunet observe que les passages obscènes figurent dans toutes les éditions anciennes.

2. Il ne figure pas dans les OEuvrcs complètes de Frédéric, mais les trois éditions qu'on en connaît n'ont pas été désavouées par celui qu'elles désignaient.

pilateur a voulu gagner de l'argent en attribuant son ouvrage au plus grand homme de guerre du siècle.

— On a imprimé à Genève un Essai sur la tactique de l'infanterie, en 2 volumes in-/i°. Il me paraît que cet ouvrage se fait estimer. Il est, à ce qu'on assure, de M. Pictet, qui sert en France dans un régiment suisse.

— Autre ouvrage estimé du même genre : Journal du camp de Compiègne de iTSO^ augmenté des épreuves des mines faites en présence du roi par MM. de Turmel et Antoniazzi, capi~ iaines mineurs^ rédigé et publié par le sieur Le Rouge, ingénieur géographe du roi. Volume in-8" avec des planches.

— M. l'abbé Laugier, ex-jésuite, vient de publier les quatrième et cinquième volumes de son Histoire de la République de Venise. Cet ouvrage n'a point de réputation. Un Essai sur V architecture, par le même auteur, en a beaucoup.

— Code de musique pratiqiie par M. Rameau, volume in-A*'. Malgré les extases répétées de tous nos journalistes sur cet ouvrage qu'aucun d'eux n'entend et qu'aucun d'eux n'a lu, je parie que le Code de musique n'apprendra la musique pas plus aux aveugles, comme il promet, qu'à ceux qui ont des yeux. M. Rameau rabâche sur quelques idées théoriques ; mais quand on écrirait cinquante ans de suite sur le principe sonore et sur le fondement historique, on n'aurait encore fait aucun morceau de musique qui soit digne du suffrage des nations. L'air le plus mince de Hasse et de Galuppi vaut mieux que ce bavardage. M. Rameau attaque avec beaucoup de fiel quelques articles de musique insérés dans V Encyclopédie, par M. Rousseau et par M. d'Alembert.

— Recueil de poésies fugitives, par M. Feutry, brochure in-8«. Personne ne lit ces rapsodies.

— M. l'abbé Seguy, homme fort obscur, laisse par sa mort une nouvelle place vacante à l'Académie française. La mortalité s'est mise dans l'ordre ecclésiastique de l'Académie, La place de M. l'abbé du Resnel vient d'être donnée à M. Saurin, auteur de quelques tragédies, d'un petit roman appelé Mirza et Fatmé qui a fait du bruit il y a sept ou huit ans, et de la petite comédie des Mœurs du temps, qui a eu un si grand succès cet hiver. M. Saurin a fait de très-johes pièces fugitives qu'on trouve éparses dans les portefeuilles de Paris.

— Dairii, histoire orientale, deux volumes in-12. Ce roman

est de M. de La Popelinlère, fermier général, homme très- j célèbre à Paris. D'abord il n'en existait que vingt-cinq exem- I plaires d'une édition in-/i". Bientôt il y en a eu plus qu'on n'en désirait. Malgré tous les éloges bassement prodigués à ce roman par nos vils journalistes, il a été jugé unanimement plat et ennuyeux. M. de La Popelinière est pourtant un homme d'esprit; mais cela ne suffit pas pour se faire lire, et l'on voit qu'il n'en ^ pas assez pour résister à la démangeaison de se faire imprimer. On dit qu'il projette aussi de publier ses comédies, qu'il a fait jouer depuis quelques années pendant la belle saison en son château de Passy.

— L'Académie royale de musique a fait l'ouverture de son théâtre par Hercule mourant^ tragédie de M. Marmontel que M. Dauvergne a mise en musique^; et le poëme et la musique ne valent pas la peine qu'on en parle. M. Marmontel devrait renoncer à tout ouvrage dramatique; ce n'est pas son genre. Ln revanche, M. Favartet son bras droit, M. l'abbé de Voisenon, ont mis sur le théâtre de la Comédie-Italienne, avec le plus grand succès, le conte de M. Marmontel intitulé Soliman second.

— UAmi des hommes a fait faire Y Ami des femmes^ et depuis peu nous avons V Ami des fdles'K Personne ne lit ces platitudes.

— Corps d'observation de la Société d' Agriculture . de Com- Vicrce^ et des Arts, établie par les états de Bretagne, années 1757 et 1758. Un volume in-8". Ce recueil est fort estimé.

— Les Œuvres de M***^ contiennent en un gros volume quelques imitations et quelques traductions de l'italien de Goldoni, entre autres la Suivante généreuse, qu'on adonnée il y a quelque temps sans succès sur le théâtre de la Comédie-Française. Les Italiens ont donné en dernier lieu, avec succès, les Caquets, autre pièce imitée de Goldoni. C'est ce que nous ap-

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