Représentée à la Comédie-Française le 25 mai
Ce succès, auquel le bonhomme ne devait guère s'attendre, le détermine sans doute à revenir à la charge dans un autre acte. Mais alors le parterre, aussi ennuyé de sa morale que Térée, s'est mis à le siffler, et cela prouve que la règle rien de trop souffre peu d'exceptions. Le rôle de ce confident a été au reste regardé comme le plus beau de la pièce, et par cette esquisse vous pouvez juger de la beauté et de la force des autres. Quoi qu'il en soit, dès le commencement, Térée, rétif aux remontrances du bonhomme, le prie de se taire lorsqu'il a cessé de parler, et le renvoie dans sa chambre à l'arrivée de Progné et d'Agathyrse. Progné reproche à son époux le peu d'empressement qu'il a de la voir. Térée affecte une grande tristesse, et lui apprend la mort de Philomèle. Grand désespoir de Progné, et d'Agathyrse, qui perd une maîtresse adorée. Térée les quitte pour ordonner les funérailles de Philomèle. Un je ne sais quoi empêche Agathyrse d'ajouter une foi entière au récit de Térée. Tandis qu'il bavarde, on apporte à Progné la fameuse toile de sa sœur, et, aidée par la sagacité d'Agathyrse, elle lit dans les images de ce tissu l'histoire des malheurs et de la captivité de Philomèle, des cruautés et de la perfidie de Térée. Les projets de délivrer sa sœur finissent l'acte.
Au troisième, les deux sœurs paraissent en bacchantes. Le théâtre représente une espèce de temple. Philomèle, délivrée, conte ses malheurs avec une prolixité qui fait voir du moins que Térée n'a pas touché à sa langue. Progné veut la mettre en sûreté auprès de ces autels même où son perfide époux a fait ériger un monument pour célébrer les funérailles de Philomèle. (( Où allez-vous? lui crie celle-ci. Savez-vous que ce monument renferme les cendres de notre père? » Pandion a été trahi et massacré par Térée pendant le voyage; on ne sait pas trop pourquoi, si ce n'est pour le plaisir d'avoir commis un crime de plus. M. Lemierre a cru qu'il ne pouvait entasser trop d'horreurs dans une pièce de cette espèce, et que sa tragédie nous inspirerait de la terreur à proportion que son tyran se souillerait de plus de forfaits. Voilà où l'on voit précisément la pauvreté de tête. Rien n'est si aisé que de multiplier les faits, de faire tuer père, mère, sœurs, frères et enfants; cela ne coûte rien sur le théâtre. Mais le génie consiste à tirer d'un seul fait, et dans la tragédie ordinairement d'un fait historique, toutes les
circonstances et toutes les situations de sa pièce. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle de la mort de son père affligerait sensiblement Progné si elle en avait le temps ; mais, comme il arrive toujours dans la multiplication arbitraire des faits que les uns nuisent à l'effet des autres, il faut revenir à Philomèle, et la cacher parce que Térée va paraître. Térée reproche à sa femme l'habit et les attirails de Bacchus, lorsqu'elle devrait avoir un vêtement bien différent pour les funérailles de Philomèle. Progné répond que sa sœur n'est pas morte. Le tyran affecte de la joie à cette nouvelle, et il lui demande de qui elle la tient. (( Suffit! je le sais, -dit Progné, mais mon père a succombé sous les traits d'un perfide. — De qui? — De toi. » Alors Progné lui dit bien des injures, et Térée fait le méchant de son côté : elle lui montre sa sœur, et Agathyrse paraît en même temps à la tête de ses troupes, ce qui embarrasse Térée un moment, quoiqu'il ait sur la scène autant de monde à lui que son ennemi. Ainsi il laisse emmener Philomèle; mais elle n'est pas sitôt partie avec son amant que le courage revient à Térée. Il court après eux avec une fureur incroyable, et son départ termine l'acte.
Le quatrième se passe tout entier en injures. Térée a vaincu son rival; il a arraché Philomèle du milieu des autels. Elle est de nouveau sous sa puissance. C'est ici que le confident place un nouveau sermon qui a également impatienté et son maître et le parterre. Agathyrse paraît dans les fers devant son ennemi, et ils se disent des injures atroces. Après cela on amène Philomèle : autre débordement d'injures. Progné, qui paraît, se joint à sa sœur pour accabler d'invectives son abominable époux. Térée soutient tous ces assauts avec assez d'indifférence. On apprend à la fin que le fils de Térée et de Progné vient d'être enlevé par des gens du parti d'Agathyrse, qui l'ont embarqué avec eux. Cette nouvelle fait cesser les injures : tout le monde s'en va chacun de son côté, et l'acte finit.
Au cinquième, l'on apprend la délivrance du fils de Progné. Malgré un long récit, je ne sais pas trop comment cela s'est passé, parce que le parterre, ennuyé, faisait déjà plus de bruit que les acteurs. Cependant Progné, qui jusqu'à présent a été assez bonne personne, quoique un peu vive en paroles, fait tout à coup ses réflexions : « Si mon fils grandit, dit-elle, il est à craindre qu'il ne soit tout aussi mauvais sujet que son père; si,
au contraire, il devient bon sujet, les forfaits de son père le rendront très-malheureux; ainsi, tout considéré, le plus court est de le tuer à présent qu'il n'est encore ni malheureux ni coupable. )) En conséquence de cette résolution, elle rentre et laisse sa confidente avec Philomèle, qui arrive par uu autre côté afin que le théâtre ne reste pas vide. Bientôt elle revient un peu effarouchée du coup qu'elle vient de faire. Térée revient aussi. On le prie de regarder dans la coulisse. Il y voit son fils sanglant et massacré. Gela le rend furieux. Il veut punir sa femme, qui le prévient et se tue elle-même. Cependant Philomèle, au désespoir de la mort de sa sœur et de tout ce qu'elle voit, veut se tuer aussi avec un poignard dont elle a eu la précaution de se munir. Agathyrse, qui se trouve là, escamote le poignard à Philomèle au moment où elle a le bras levé, et l'enfonce dans le sein de Térée lorsqu'il s'y attend le moins. De cette façon tout le monde étant mort, Philomèle et Agathyrse restent seuls, et disent que tout cela est bien fâcheux, mais qu'il faut prendre
patience.
Je n'ajouterai rien à cette ébauche. Elle suffira pour vous convaincre qu'il ne faut rien attendre de M. Lemierre, et qu'il ne saurait mieux faire pour le repos de sa conscience et pour la nôtre que de s'en tenir à cet essai, sans tenter de nouveaux succès dans la carrière dramatique. J'observerai seulement que, s'il se trouvait parmi nous un assez grand génie pour traiter de pareils sujets avec la touche de Sophocle et d'Euripide, il faudrait qu'il se pénétrât profondément de toutes les idées de l'ancienne mythologie, afin de conserver à ses personnages ce caractère de simplicité et de religion, cette énergie de vertu et de crime, qui transportent le spectateur dans les premiers âges connus du genre humain. Le parterre reçoit ordinairement avec acclamation ces tirades farcies de petites idées façonnées |à la moderne; mais rien n'est plus absurde dans la bouche des personnages de l'ancienne Grèce, ni plus insupportable aux gens d'un vrai goût. Nos plus grands maîtres cependant sont tombés dans ce défaut. Racine, tout rempli de la lecture des livres des Hébreux, nous a montré des Juifs dans Alhalie, et ce mérite est à mes yeux un des plus précieux de ce chef-d'œuvre ; mais les anciens Grecs et Piomains sont encore à paraître sur notre scène, quoique tous les grands sujets de ces peuples aient été traités. Nos pe-
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tits critiques, et, d'après eux, quelques femmes dont ils ont les oreilles, vous diront avec emphase que jamais homme n'a su faire parler les Romains comme Corneille. Pierre Corneille était un grand génie. Il se forma le goût dans la littérature espagnole et dans les livres de chevalerie; c'était la mode du temps. Ses héros, ses héroïnes, ont tous la galanterie, les mœurs, l'élévation et la forfanterie des paladins et de leurs dames de beauté ; mais je veux mourir s'il y a dans toutes ses pièces une seule idée vraiment romaine. C'est une belle scène que celle où Auguste consulte ses amis s'il faut garder ou déposer l'empire : mais ceux qui ont remarqué que les plus grandes affaires ainsi que les plus petites ne se traitent point en vertu de quelques principes généraux ou de quelques lieux communs, mais qu'on tire d'une foule de circonstances qui y sont intimement liées les motifs et le choix d'un parti plutôt que d'un autre, ceux-là, dis-je, imagineront aisément une autre manière de faire cette scène, et ceux qui, par la lecture des épîtres de Cicéron, auront appris quelle était la manière des Romains de traiter les affaires, et quel était le ton des grands personnages de Rome, n'auront point de peine à croire que la belle scène de Cinna^ représentée à Rome, aurait paru au peuple romain bien ridicule et bien absurde.
— M. le marquis de Baye, maréchal des camps et armées du roi, a fait imprimer un précis de la fameuse campagne du maréchal de Créquy en 1677 ^ Cette campagne est regardée par les gens du métier comme un chef-d'œuvre : mais le précis de M. de Baye n'en rend pas le mérite sensible. Il est surtout étrange qu'on ait imaginé de donner ce précis sans plan ni carte, tandis que dans ces matières c'est moins le discours que des plans exacts de chaque mouvement qui peuvent satisfaire ceux qui cherchent à s'instruire. M. de Baye a dédié son précis au roi Stanislas de Pologne, à qui il est attaché.
— Histoire du cardinal de Granvclle^ archevêque de Besançon^ vice-roi de Naples, ministre de V empereur Charles-Quint^ et de Philijjpe, second roi d'Espagne'^» Granvelle se trouva employé dans toutes les affaires de son temps, et l'on sait que