Paris, 1761, in-S
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acte, 011 entendait du fond du tombeau d'Agamemnon les cris de Clytemnestre expirante, implorant en vain la pitié de son fils; et ces cris, au milieu d'une foule de jeunes gens dont le théâtre était alors embarrassé, firent faire de grands éclats de rire au parterre. Un Athénien qui se serait trouvé là pour la première fois aurait conçu une assez mauvaise opinion de ce peuple. L'auteur fut obligé de supprimer toute cette action du cinquième acte, de la mettre en récit, de gâter plusieurs beaux endroits de sa pièce; et à la faveur de ces changements elle eut huit ou dix représentations assez faibles. Cette catastrophe causa un grand déplaisir à M. de Voltaire. Elle lui fit former le projet de quitter la France, ce qu'il exécuta encore la même année. 11 alla s'établir à Berlin, où trois ou quatre Français n'ont pu jouir paisiblement des bienfaits et de l'amitié d'un grand roi et d'un philosophe aimable. Cette époque a été celle des succès de M. de Voltaire dans sa patrie. Il n'avait pas sitôt quitté Paris que tous ses ouvrages étaient redevenus excellents, et depuis dix ans il a reçu des applaudissements que sa présence et son séjour parmi nous auraient sans doute considérablement diminués: car pour obtenir justice de vos contemporains, il n'y a rien de plus sûr que d'être mort, ou de vivre à deux cents lieues des témoins de votre talent et de votre gloire.
La tragédie ^ Or este vient d'être remise au théâtre. Ou l'a jouée deux fois avec de grands applaudissements. M"*^ Clairon ayant obtenu un congé pour donner le reste de la saison au rétablissement de sa santé, il a fallu se borner à ces deux représentations. Mais vraisemblablement cette pièce, sifïlée il y a onze ans, sera reprise cet hiver avec le plus grand succès. On l'avait annoncée avec de grands changements, mais la marche de la pièce et l'ordre des scènes sont les mêmes, et à l'exception de quelques beaux vers que M. de Voltaire a ajoutés parci par-là, on n'a pu remarquer aucun changement essentiel. Le cinquième acte a été rétabli en partie comme il avait été à la première représentation, en conservant néanmoins les deux récits que l'auteur avait substitués ensuite à l'action. Ainsi l'on a proprement fondu ensemble les deux cinquièmes actes anciens pour en faire un seul.
Cette tragédie étant imprimée depuis longtemps, je ne m'occuperai point à vous la détailler scène par scène, et je me
bornerai simplement à quelques observations que je soumets à vos lumières.
Il faut savoir gré à M. de Voltaire d'avoir traité le sujet d'Electre ou d'Oreste dans toute la simplicité de la tragédie grecque. Electre ne doit avoir qu'une idée; elle doit en être uniquement occupée: c'est la vengeance de la mort d'Agamemnon. Un poëte qui ne se sent pas assez de génie pour nous remplir d*efFroi par cette horrible entreprise, et qui cherche à compliquer son sujet, esta coup sûr indigne de notre attention. 11 ne fallait donc pas reprocher à M. de Voltaire d'avoir travaillé le sujet d'Electre après M. de Grébillon. Il fallait convenir au contraire que ce dernier ne l'avait point du tout traité. Sa tragédie d'Electre est, à parler net et vrai, un ouvrage barbare . dans lequel il y a quelques beautés. Tout homme de goût sera obligé de souscrire à cet arrêt. Eh! qui pourrait souffrir une Electre amoureuse du fils d'Égisthe et un Oreste amoureux de la fille du tyran, et les entendre parler d'amour quand il est question du plus horrible sacrifice; et les voir balancer entre leur ridicule passion et la volonté des dieux, et la vengeance qu'elle leur demande? J'aimerais autant voir dans un tableau Oreste avec une perruque en bourse, et Electre faisant des nœuds; je m'y ferais, je crois, plutôt. Ceux qui n'ont pas assez de goût pour sentir le mérite de Sophocle et d'Euripide doivent renoncer à traiter leurs sujets, et si d'ailleurs ils se croient quelque talent, ils n'ont qu'à essayer de petits sujets d'invention à la moderne, sans prêter leurs discours faux et maniérés aux grands personnages de l'antiquité que les tragiques d'Athènes ont su faire parler avec tant de sublimité et de génie.
Mais si VOreste de M. de Voltaire gagne à être comparé avec Y Electre de M. de Grébillon, il n'en sera pas de même lorsqu'on le mettra en parallèle avec Y Electre de Sophocle, avec celle d'Euripide, et avec les Coéphores d'Eschyle. On trouve alors que la pièce du poëte français manque de cette force tragique dans les discours et de ce pathétique de situation qui, indépendamment de la simplicité de la marche et du charme des mœurs antiques, rendent les tragédies grecques si sublimes et si touchantes. Le défaut d'action jette du froid dans la pièce de M. de Voltaire ; Electre et Oreste sont, à la vérité, toujours occupés de leur vengeance, mais dans le fait ils n'agis-
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sent point, et l'on est arrivé au commencement du cinquième acte sans qu'Oreste ait rien entrepris. Vers la fm de cet acte, on apprend qu'il a agi, mais c'est par un hasard auquel ni lui ni sa sœur n'ont contribué en rien. Au contraire, ils ont fait dans le cours de la pièce tout ce qu'ils ont pu pour se perdre et pour rendre leur vengeance inutile, comme cela serait infailliblement arrivé dans le cours des choses. Car Oreste est arrêté à la fm du quatrième acte par Égisthe qui, s'il avait le sens commun, le ferait massacrer tout de suite; mais il est établi que les tyrans de nos tragédies se conduiront singulièrement, et comme dit l'auteur d'une parodie à leur sujet :
Je n'en ai jamais vu qui ne fût un peu bête.
Aussi Oreste se tire de ce danger, et s'il est en état de consommer sa vengeance, ce n'est que parce qu'il coûte peu au poëte d'opérer des révolutions qui, dans le fond, sont impossibles. Ce défaut rend les deux premiers actes froids et en ôte l'intérêt, et cela est d'autant plus impardonnable que le jour de la pièce est mieux choisi que dans V Electre des tragiques anciens. Le poëte français suppose que c'est l'anniversaire du meurtre d'Agamemnon et le jour des noces horribles de Glytemnestre et d'Égisthe qu'on va célébrer par des sacrifices. Un tel jour devait ajouter une nouvelle force à la douleur d'Electre, aux remords de sa mère, si elle en est susceptible ; et si Oreste arrive en même temps pour venger la mort de son père, ce jour sera le plus terrible et le plus effrayant qu'un poëte puisse choisir. On s'étonne avec raison que cette circonstance ne produise pas son effet dans la pièce de M. de Voltaire. Ce n'est pas le sujet qui a manqué au poëte, c'est le poëte qui a manqué au sujet. La situation du troisième acte est belle. Oreste ayant tué le fds d'Egisthe, en apporte les cendres à son père à qui il persuade que ce sont les cendres d'Oreste. C'est une belle scène que celle où Electre, accablée de la nouvelle de la mort de son frère, tient entre ses mains cette urne fatale, tandis que son frère n'ose se découvrir à elle. Le poëte a imaginé trèsheureusement un oracle qui défend à Oreste de se découvrir à Electre, et qui le punit de sa désobéissance en le rendant mal-
gré lui le meurtrier de sa mère. Cet enchaînement est tout à fait dans le goût antique. J'aime encore cette scène entre Égisthe et Oreste en présence de Glytemnestre. Le tyran, convaincu de la mort d'Oreste, demande qu'on lui rende cette urne. « Laissez-moi, dit-il, cette cendre; » et Oreste, en nous rappelant quelle cendre contient cette urne, répond par ce mot équivoque et terrible : « Elle est à vous, seigneur ! » Ce mot énergique, pour le dire en passant, valait bien mieux que le vers froid que M. de Voltaire lui a substitué depuis :
J'accepte vos présents, ces cendres sont à vous.
Mais en rendant justice à la beauté de ces détails, il faut pourtant convenir que la situation même est contraire à la raison et à la vérité, toujours respectées par les anciens, et si fort négligées par nos modernes. Car si Oreste avait choisi ce moment pour immoler Égisthe aux mânes de son père ; s'il ne s'était servi de cette feinte que pour arriver jusqu'au tyran, et qu'il eût été difficile de l'approcher autrement, alors sa conduite eût été naturelle et sensée. Mais point du tout, il s'expose à la vue de son ennemi et à tous les dangers qui en résultent, non pour exécuter ses projets de vengeance, mais pour avoir le plaisir de remettre au tyran les cendres de son propre fils en lui persuadant que ce sont celles d'Oreste. Cette conduite est absurde, elle fait reconnaître Oreste de ses ennemis, et s'il n'est pas perdu, c'est que le poëte en a ordonné autrement.
il en est de même de la reconnaissance d'Oreste et d'Electre au quatrième acte. J'ai déjà observé que l'oracle qui défend au frère de se découvrir à la sœur est bien imaginé, mais tout le reste est hors du sujet, fait à la main, et par conséquent sans elfet. Electre, qui ne doit s'occuper que du sacrifice que lui demande l'ombre de son père depuis tant d'années, tourne tout à coup sa vengeance sur Oreste, qu'elle regarde comme le meurtrier de son frère. Elle vient pour le poignarder auprès dm tombeau d'Agamemnon; mais si vous armez la main d'Electre d'un poignard, elle l'enfoncera dans le cœur d'Égisthe et peutêtre dans celui de sa mère, et ne commencera pas sa vengeance par le meurtre d'un inconnu et d'un étranger qui prétend avoir
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tué son frère. Ce poignard d'ailleurs ne peut faire d'effet que sur les enfants, et ce n'est pas pour eux qu'il faut faire des tragédies. Les gens sensés prévoient bien que le poëte le fera tomber des mains d'Electre lorsqu'il le faut; et depuis qu'on fait des tragédies, les poètes devraient bien avoir appris que ces dangers qu'un seul mot peut finir n'alarmeront jamais personne, parce que nous sommes très-convaincus que le poëte ne manquera pas de faire dire ce mot à temps, comme en effet il n'y manque jamais.
En général, un homme de génie en traitant des sujets anciens ne doit être content de lui que lorsqu'il peut se promettre que sa pièce aurait réussi devant le peuple même dont il a emprunté la fable. C'est alors qu'il peut être sûr d'avoir fait un ouvrage digne de son siècle et digne de la postérité. Sans cette certitude, ses succès seront passagers et mal assurés. Quelle que soit la diversité du goût, si nous avions un théâtre et des acteurs dont le jeu fût conforme à la nature et à la vérité, la tragédie de Sophocle, représentée aujourd'hui, produirait parmi nous les mêmes effets qu'elle eut autrefois à Athènes. Pourquoi donc affaiblir la force des caractères? J'aime V Electre de Sophocle. Clytemnestre est immolée par Oreste aux mânes d'Agamemnon. Cet horrible sacrifice s'accomplit derrière le théâtre, tandis qu'Electre est sur la scène; et lorsqu'elle entend les cris plaintifs de sa mère : « Ah ! mon fils, aie quelque pitié de celle qui t'a mis au monde », elle crie à Oreste : « Frappe, redouble s'il est possible; ah ! la cruelle, a-t-elle eu pitié du fils et du père? » Voilà la vérité et la nature, qui ne peuvent choquer qu'un peuple dont le goût est efféminé, et auquel l'homme de génie ne doit pas se plier : car sans compter que l'énergie des mœurs antiques exige cette férocité que vous remarquerez dans tout peuple dont la police n'est pas plus avancée que ne l'était celle des Grecs au temps des Atrides, il est certain que le caractère d'Electre ne sera plus théâtral, mais deviendra absurde si vous voulez lui ôter cette énergie et la modifier par l'amour d'une fille pour sa mère. C'est précisément ce dernier sentiment qui doit armer Oreste et Electre contre Clytemnestre. Plus les passions sont douces et fortes, plus elles deviennent terribles et cruelles lorsqu'elles sont déçues. Un fils forcé à haïr sa mère la hait bien plus fortement que si la nature n'avait pas mis de
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lien entre eux. Égisthe n'est que le second ennemi cl'Électre. Après tout, il n'a tué que son ennemi et son rival. Mais une épouse barbare qui a pu faire tomber dans ses embûches son époux et son roi, une mère dénaturée qui a pu sacrifier les enfants de son premier lit à la fureur du meurtrier de leur père, voilà la victime qu'il faudra à la fureur d'Electre et d'Oreste, et si vous n'osez représenter les enfants d'Agamemnon avec cette force de caractère, il ne faut pas entreprendre de nous les montrer. L'accord et l'harmonie sont nécessaires en toutes choses, et surtout dans les ouvrages de l'art, parce que la nature, leur modèle, ne s'en écarte jamais. En conséquence de cette règle, il est absurde de nous montrer une princesse qui pendant des années entières n'est occupée que d'un seul projet, celui de venger la mort de son père, de nous la montrer, dis-je, au moment d'une vengeance tant désirée, indécise sur le choix de la victime. Puisque le temps, auquel rien ne résiste, n'a pu affaiblir dans Electre le désir de se venger, comment éprouvera-t-elle la pitié envers une mère dont la conduite lui paraît détestable et atroce? Une âme forte répand sa force également sur tous ses sentiments, et une Electre consumée par le désir de la vengeance, et cédant toutefois aux impressions de la pitié, est un monstre qui n'existe pas dans la nature.
Remarquons en finissant que ddinsV Electre de Sophocle, qui est un chef-d'œuvre de génie et de sublimité, le poëte a montré un grand sens en supposant Égisthe absent pendant la pièce. Il ne revient qu'à la dernière scène, lorsque Glytemnestre est immolée et qu'il ne peut échapper à son sort. Sophocle a senti la difficulté de donner à Égisthe un rôle qui ne fût pas absurde, et M. de Voltaire nous l'a prouvé. Aucun de nos poètes n'a osé comme Euripide nous montrer Electre mariée par ordre d'Égisthe à un vieillard pauvre et vertueux. Gela est bien antique.
— On a traduit du latin de Nicolas Valori la vie de Laurent de Médicis, surnommé le Grand et le Père des lettres \ L'histoire de la maison de Médicis serait un des morceaux les plus intéressants à écrire pour un historien d'un grand talent. De tous les princes de cette maison, même des mauvais, chacun a eu quelque chose d'original et de marqué dans le caractère, et
L (Traduite par l'abbé Goujet.) Paris, 17C1, ia-12.
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c'est ce qu'il faut pour rendre un ouvrage de ce genre curieux et intéressant. Ce serait d'ailleurs l'histoire des arts et des lettres depuis leur rétablissement en Europe.
— La Raison du temps, ou la Folie raisonnée, par le baron de Fernunstberg ^ Allemand francisé, est une espèce de roman moral, et dans son genre un chef-d'œuvre de platitude et d'insipiclité.
— Honni soit qui mal y pense^ ou Histoire des filles célèbres du XYIII^ siècle, en deux parties. Autre roman détestable ^
— Les Folies du temps, ou Apothéose de M, Laurent^ inventeur posthu?ne du bras artificiel^ mauvaise satire dans laquelle on conteste à M. Laurent le droit d'auteur de cette invention, qui a fait tant de bruit l'année dernière.
— La Wasprie, ou l'Ami Wasp revu et corrigé. Ce sont deux volumes d'injures contre Fréron, par M. Le Brun, qui a joué un rôle dans l'histoire de M"^ Corneille.
— UAne littéraire^ est un titre qu'on prétend que M. Fréron aurait dû prendre pour son journal. Celui qui le portera désormais sera employé à relever les bévues et les âneries de l'auteur de V Année littéraire. Il faut avoir bien du temps à perdre, et se regarder comme le dernier des hommes pour se consacrer à un genre d'occupation aussi vil et aussi méprisable.
— Le mémoire pour M'^'' Alliot contre le nommé La Ralde, soi-disant tuteur de Basile-Amable de Beauveau, mérite attention à cause du cas singulier qui y est plaidé, et de la manière dont l'avocat Ta traité. Cet avocat s'appelle Loyseau de Mauléon, et son mémoire a fait grand bruit.
— L'Homme vrai'' est l'insipide brochure d'un soi-disant vieillard qui combat la manie de vanter les siècles passés aux dépens de celui ou l'on vit.
— Dessins de harnais pour les bourreliers^ inventés par Baudouin, avec quarante planches, ouvrage excellent pour les selliers et bourreliers. On sait que les Français surpassent en ce
1. (Pseudonyme du chevalier do Méray.) Amsterdam (Paris), 1761, 2vol.in-12.
2. (Par Desboulmiers.) Co livre, plus réservé que son titre ne le pourrait faire croire, a eu au moins dix éditions au siècle dernier.
3. UAne littéraire (Paris, 1701, in-12) est également de Le Brun.
4. (Par Graillard de Graviile.) Amsterdam et Paris, 1701, in-12.
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genre de luxe et de modes toutes les nations de l'Europe. Aucune n'approche de la fertilité de leur imagination, ni de la légèreté et de la grâce de leur exécution, ni de la finesse de leur goût.
VERS d'une femme SUR l'opéra h' Hercule mourant, de marmontel.
Qu'on critique tant qu'on voudra L'auteur du nouvel opéra; Pour moi j'aime sa politesse Lorsque, sur la fin de la pièce, Obligeamment il fait brûler Un fagot pour nous réchauffer.