VERS DE M. DE VOLTAIRE
POUR LE PORTRAIT DE M. l'ABBÉ DU RESNEL. DESSINÉ PAR M. DE CARMONTELLE.
Avec sa mine il fit pourtant des vers,
Il fut prêtre, mais philosophe,
Philosophe pour lui, se cachant des pervers :
Que ne fus-je de cette étoffe!
M. Diderot a mis pour inscription au même portrait : Le voilà i tout de son long,
— La reine de Golconde ^ est de M. l'abbé de Boufflers. Il If' paraît par ce conte, que vous trouverez sans doute très-joli, que M. l'abbé de Boufflers a plus de vocation pour le métier de bel esprit que pour celui de prélat.
1. Grimm adressait une copie de ce conte à ses correspondants avant qu'il ne fut imprimé.
khk CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
1" août 1701.
M. de Saint-Foix est Fauteur de quelques comédies dont deux surtout, V Oracle et les Grâces^ ont eu beaucoup de succès dans leur temps. La première de ces pièces, où il y a beaucoup plus d'esprit que de naïveté, est restée au théâtre avec une réputation qu'elle doit principalement à W^^ Gaussin,dont les talents et la beauté étaient dans tout leur éclat lorsque VOracle fut joué pour la première fois. M. de Saint-Foix est le premier qui ait osé porter la féerie sur la scène française. Cet auteur n'a d'ailleurs aucun talent pour le théâtre, et le choix seul de son genre le prouve. Il ne faut ni imagination ni génie pour y réussir. Un tour d'esprit, une antithèse tant soit peu ingénieuse, quelques madrigaux alambiqués, peuvent tenir lieu de sentiment et de vérité: car dans un genre qui est hors de nature on peut à la rigueur se passer de naturel. Un oracle supposé, une loi bizarre établie par le poëte, à laquelle il soumet le sort de ses personnages, et qu'il faut ensuite remplir ou violer à son gré, un coup de baguette enfin, qui change tout du noir en blanc ou du blanc en noir, voilà les moyens puérils et pitoyables sur lesquels on fonde les résolutions, les catastrophes et l'intérêt des pièces de féerie : spectacle bon pour amuser les enfants, s'il est vrai qu'il faut traiter les enfants en enfants, mais d'ailleurs en tout point indigne d'une nation éclairée et sensée. Aussi peut-on remarquer que ce genre n'a pris faveur chez aucune nation de l'Europe, et s'il a eu quelque vogue en France, ce n'est que sur un théâtre dont le bon sens et le génie ont été également exclus jusqu'à présent. Quant au théâtre de la Comédie-Française, on y a bien souffert quelques bagatelles de cette espèce; les grâces et la figure de l'actrice leur ont même attiré des applaudissements; mais il ne faut pas croire que le public leur accorde une grande estime, et, pour peu qu'on essayât de donner des pendants à Zénéide et à l'Oracle, on verrait bientôt disparaître l'indulgence qu'on a eue pour ces deux pièces.
Je pense que pour juger d'un genre on pourrait établir en
principe que tout genre où un homme médiocre peut obtenir quelque succès n'est pas trop bon en lui-même, et ne mérite pas les encouragements du public. En revanche, tout genre où la médiocrité ne pourrait se supporter serait jugé excellent ; c'est la carrière du génie, et les arts ne sauraient que gagner à cette sévérité; car à tout prendre, il vaut mieux n'avoir aucun artiste que d'en avoir une foule de médiocres. Ce principe s'accorde aussi avec la nature des choses. Le genre de la comédie de Plaute et de Molière est regardé généralement comme supérieur, jamais un homme médiocre n'y sera supportable. La comédie térentienne, si précieuse pour un peuple qui pense et qui sent, exige une si grande simplicité, une si grande vérité de discours et de mœurs, que, sans un naturel et un goût exquis, dons plus rares, peut-être, que la verve et la saillie comique, vous serez froid et plat. Par cette même raison, il ne faudrait pas faire grand cas de notre tragédie: car combien de poètes médiocres dont les ouvrages de cette espèce ont eu de la vogue et s'attirent encore des applaudissements! Quelques vers pompeux, des situations outrées, une déclamation emphatique et forcée y font le même effet qu'on ne peut produire ailleurs qu'à force de génie et de cervelle. Il n'en serait pas de même de la tragédie bourgeoise et domestique; il n'y a qu'un homme sublime qui puisse se promettre des succès dans ce genre ; la médiocrité y serait détestable et voilà la raison secrète pour laquelle nos poètes craignent si fort que ce genre ne prenne faveur parmi nous. L'homme de génie qui s'en emparerait ferait par une seule production plus de mal à la tragédie établie que la cognée de l'Aristarque le plus redoutable , et cinquante pièces que nous avons la bonté d'applaudir encore ne pourraient jamais reparaître après la première représentation d'une tragédie domestique. L'exemple de M. Saint-Foix ajoute une nouvelle force à ces réllexions. Il a voulu s'essayer dans le genre de la comédie de Molière, et l'on ne saurait être, avec plus d'effort, plus mauvais que lui. Ainsi le créateur du genre de la féerie sur la scène française n'a pu tenter celui de Molière sans être absolument sifflé. Si vous daignez lire sa comédie intitulée la Colonie j vous connaîtrez une farce pitoyable, sans esprit, sans gaieté, sans sel, et, ce qui achèvera de vous convaincre de l'ineptie du poëte, vous verrez qu'il n'a pu imaginer des situa-
hh^ CORRESPONDANCE LITTERAIRE.
lions qu'à la faveur du roman le plus impertinent et le plus absurde.
Cette pièce, sifïlée il y a environ dix ans, vient d'être remise au théâtre avec le prologue qui est à la tête et deux autres petites pièces de M. de Saint-Foix. La première intitulée, le Rival supposé, a été jouée, je crois, anciennement, et est imprimée depuis longtemps. C'est une espèce de comédie héroïque, fort plate, sans caractère et sans vraisemblance. La seconde est nouvelle, et porte pour titre le Financier^. C'est de celle-ci dont il faut vous donner une idée. Toutes les trois sont à peu près tombées le même jour. On peut assurer, du moins, qu'elles n'auront pas trois représentations ensemble, à moins qu'on ne les sépare et qu'on ne leur en procure quelques-unes à l'aide de la compagnie de quelque|bonne pièce.
Le financier est un fermier général établi dans un magnifique château près de Paris. Un marquis petit-maître brise sa chaise en passant près de son avenue, et M. d'Alcimon, c'est le nom du financier, accourt avec un empressement extrême, et oblige le marquis de passer la nuit dans son château et d'y attendre que sa chaise soit raccommodée. Le marquis accepte ; il a avec lui le chevalier, qui est un homme du monde, philosophe un peu austère. Presque en même temps le carrosse public passe sur la même route. Il verse auprès du château d'Alcimon. Un vieillard qui était dans le coche se blesse assez considérablement. D'Alcimon ne fait pas un pas pour le secourir. Il ne consent même qu'avec beaucoup de répugnance, sur les représentations du chevalier, à recueillir ce pauvre homme dans son château, où il ne daigne pas seulement lui rendre une visite. C'est le marquis et le chevalier qui commencent la pièce. Celui-ci est fort choqué de la dureté du financier de n'avoir voulu donner aucun secours à un homme ignoré et obscur qui en avait tant besoin, tandis qu'il prodiguait ses soins autour d'un homme de la cour qui n'en avait que faire. Le marquis, sans prendre le parti d'Alcimon, reproche au chevalier un peu trop d'humeur et d'avoir repris d'Alcimon trop durement sur sa conduite. Le financier arrive; le chevalier ne veut pas se trouver avec lui de peur de recommencer. D'Alcimon avoue au marquis