‹ Correspondance littéraireChapitre 152 sur 179 · Cette triple représentation eut lieu le 20 juillet 17G · texte numérisé non relu

Cette triple représentation eut lieu le 20 juillet 17G

de son côté qu'il est fort choqué des manières dures et brusques de son chevalier. On voit que le marquis se moque assez de tous les deux. En attendant, que devient ce vieillard secouru et recueilli presque malgré le maître du château? Il a passé une assez bonne nuit et il se porte beaucoup mieux. Il a avec lui sa fille, qui est comme de raison un chef-d'œuvre de beauté, de grâce et de vertu. Elle se montre, un placet à la main, et elle s'adresse au chevalier. Son père est employé dans les fermes en province. Des voleurs, entrés de nuit dans sa maison, lui ont emporté deux mille écus. Il ne veut pas que nos seigneurs les fermiers généraux perdent cette somme. Il vient à Paris pour les prier de lui laisser son emploi et de lui accorder quelque délai pour trouver à remplacer les deux mille écus qu'on lui a volés. Le chevalier prie le marquis de s'intéresser auprès du financier pour qu'on accorde au vieillard ce qu'il demande, et le marquis se charge de présenter le placet. Il le présente en effet à d'Alcimon, mais il l'appuie si faiblement que celui-ci ne marque nulle envie de consentir à la supplique du vieillard, et le chevalier qui les écoute pendant leur entretien est peu content de la conduite du marquis, quoiqu'il ne soit pas étonné de la dureté du financier. Vous trouverez assez singulier qu*un homme d'honneur comme le chevalier, qui a des principes si étroits et si sévères, se mette à écouter ses amis derrière eux. Mais M. de Saint-Foix n'a pas eu cette délicatesse. Au contraire, son chevalier aime si fort à guetter les entretiens des autres, qu'il assiste encore de la même façon à une entrevue du marquis et de la fille du vieillard. Le projet du marquis est de payer les deux mille écus pour le père, mais à condition que la fille reconnaisse le bienfait par de certaines complaisances. Cette proposition la remplit d'indignation et d'horreur. Elle se retire, et le chevalier se montre. Tout aussi indigné qu'elle, il fait mettre au marquis l'épée à la main, parce qu'il a osé insulter une personne qu'il lui avait adressée. Combat absurde et sans vraisemblance, qui jette sur le chevalier le ridicule d'un vengeur d'injures à tort et à travers, au lieu de lui conserver le caractère de vertu et d'honneur. Vous pensez bien que le financier accourt pour les séparer. Il apprend le sujet de la querelle, et le chevalier le force, pour ainsi dire, d'écouter la fille du malheureux vieillard. Elle avait reparu presque en même temps que

kh^ CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

d'Alcimon. A mesure qu'elle conte toutes les circonstances de sa position, le financier devient attentif. Bref, il reconnaît sa sœur et sa famille, et, à la fin du récit, il ne peut plus douter que le vieillard qu'il a reçu de si mauvaise grâce et qu'il n'a pas daigné voir ne soit son père. Ce vieillard paraît pour remercier le maître du château de ses bontés, mais il retrouve dans d'Alcimon son fils, et avec lui la fin de son infortune.

On croirait d'abord qu'une fable si laborieusement imaginée produirait du moins quelques situations pathétiques. Car enfin un père dans la misère, recueilli par son fils opulent comme un malheureux sans aveu, voilà certainement une chose forte qui ne peut manquer d'effet au théâtre ; mais chez M. de Saint-Foix cela ne produit que des scènes triviales et plates, des lieux communs sans force et sans couleur. D'ailleurs vous jugez combien il est difficile de donner de la vraisemblance à ce tissu romanesque. Un fils qui oublie jusqu'à l'existence de son père et de sa famille! un père employé dans les fermes et qui ne sait pas qu'il a un fils fermier général, et qui n'imagine pas dans son malheur d'avoir recours à son fils! Aussi toute la scène qui devait toucher est employée à donner quelque vraisemblance à cet absurde roman, et il n'y a rien de plus insipide au monde que le récit de la jeune personne, qui la fait reconnaître par le financier pour sa sœur, et la manière dont d'Alcimon se justifie de l'abandon où il a laissé sa famille. Il faut pour cela qu'il ait été persécuté par un ennemi puissant qui lui fait perdre sa place et qui la lui fait rendre ensuite, et cinquante autres platitudes qui font bâiller le spectateur sans lui rendre la chose vraisemblable. Si la pièce en valait la peine, on pourrait demander à M. de Saint-Foix pourquoi il l'a intitulée le Financier^ et si c'est de l'essence d'un fermier général de ne pas connaître son père et de le recevoir comme un chien, quand il tombe par aventure du coche à la porte de son fils? Il est évident que la pièce devrait s'appeler l'École des riches^ on la Dureté punie y mais, de la façon dont elle est bâtie, il n'y aurait de puni que celui qui serait obligé de la voir jouer.

— Il faut rendre justice et reconnaissance à qui elles sont dues. Les lettres sur M. de Fontenelle, que M. l'abbé Trublet a fait imprimer successivement dans le Mercure, et qu'il a publiées depuis sous le titre de Mémoires pour servir à V histoire

AOUT 1761. ' hh^

de la vie et des ouvrages de cet homme célèbre, sont pour moi un des livres les plus précieux qui de nos jours soient sortis de la presse. Ombre de Rabelais, et toi, divin Molière, je vous en demande pardon, mais vos saillies sublimes m'ont, je crois, moins réjoui, moins fait rire dans ma vie, que l'attention laborieuse de l'archidiacre de Saint-Malo à nous conter toutes les minuties de son héros avec la plus scrupuleuse exactitude, tou- ; jours amalgamée avec le talent de dire finement. Vous lirez dans sa compilation des pages entières où chaque phrase est 1 toujours rectifiée par la suivante, ce qui fait qu'au bout de ; vingt rectifications il ne reste ordinairement rien du tout de tout le discours. Et puis, tout ce que lui a dit monsieur un tel et un tel, et la religion avec laquelle tout est pesé et limité dans ses récits... Je conseille à tout homme triste, ou gai, de faire son vade-mecum du Fontenelliana, Quant à moi, que l'archidiacre Trublet a tant de fois fait rire jusqu'aux larmes, je ne mourrai pas content que je n'aie fait faire à mes dépens son portrait entre deux parenthèses, ou entre deux virgules, signes que la déesse de la faconde a institués, ainsi que le caractère italique, tout exprès pour faire briller dans tout son jour la subtilité de l'abbé Trublet, à force de distinctions fines. On voit que M. de Voltaire a voulu persifler son Trublet dans sa lettre de M. Formey, que vous connaissez. Mais quoique l'imitation charge ordinairement, ici elle est bien au-dessous de son original. Lisez, pour vous en convaincre, la dissertation de l'abbé Trublet sur le mardi et le mercredi de M™® de Lambert : elle tient trois ou quatre pages dont il n'y a pas une syllabe à perdre. Enfin, vous qui ne craignez pas d'étouffer de rire, lisez votre Fontenelliana si vous voulez faire de bon sang. Comme tout a son côté philosophique, j'ai quelquefois médité sur les malheurs dont la réputation des grands hommes était menacée à leur insu. Il n'y a point de grand homme, me suis-je dit, que l'archidiacre de Saint-Malo ne parvînt à rendre petit et ridicule, en le choisissant pour le héros de ses compilations. Heureusement les grands génies n'ont pas le talent de dire finement, et comme c'est là la qualité favorite de l'abbé Trublet, il faut espérer qu'il ne sera jamais assez sensible à leur mérite pour les compiler exprofesso. Il se contentera de les citer par ci par là avec des éloges mesurés et même avec une critique adroite

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