Paris, 1761, in
h^h CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
ou aux prétentions de l'orateur, quand je veux être entretenu de la vie de celui qui vient de la quitter, du néant des choses humaines, et de tous les grands objets que les peuples de la terre ont voulu se rappeler par la solennité des cérémonies lugubres? Le malheur des sermons, dit M. de Voltaire quelque part, c'est que ce sont des déclamations dans lesl^uelles on dit souvent le pour et le contre. C'est encore le malheur des oraisons funèbres. Nos prédicateurs et nos panégyristes ont réponse à tout. Le défunt a-t-il été heureux, c'est que Dieu comble de bénédictions ceux qu'il aime; si au contraire il a été malheureux, c'est que l'adversité est la marque la plus sûre de la faveur du ciel. Mais le méchant est parfois malheureux? Alors cette faveur est un juste châtiment de ses crimes; et si au contraire il est heureux, comme cela arrive aussi quelquefois, il est d'autant plus sûr d'aller à tous les diables dans l'autre monde. De cette façon, quoi qu'il arrive, le prédicateur a toujours raison; et cela est bien plus essentiel que le bonheur ou le malheur du genre humain. Ainsi notre jésuite dit, page 8, que le désir de la gloire est un reste précieux de notre grandeur primitive échappé au naufrage des dons du Dieu créateur, et, page 9, il souhaite que le désir de la gloire soit l'unique faiblesse que Dieu ait à reprocher à sa patrie. Mais si c'est un reste précieux des dons du Créateur, ce ne peut être un faible à reprocher ou à pardonner; cependant il faut que ce soit l'un et l'autre, afin que le sermonneur ait toujours raison. Seulement il eût été plus adroit de ne pas rapprocher si fort le pour et le contre dans cette occasion-ci. Il dit aussi que le désir de la gloire, quand il ne fait pas les grands saints, fait les grands hommes, et du grand homme au grand saint, ajoute-t-il, le passage est si faible! Cette réflexion est si comique qu'on serait tenté de croire que le point admiratif y a été placé par plaisanterie. Le bon P. de Neuville n'a pas considéré que la gloire éternelle, que recherchent les saints, et la gloire de ce monde, que désirent les héros, sont deux gloires très-différentes. Malgré la facilité du passage, je doute que nous voyions jamais des auréoles sur la tête d'Achille, ou sur celle d'Alexandre, qu'on a pourtant surnommé le Grand, ou sur celle de César, qui n'était pas un homme sans talent, ou sur celle de Marc-Aurèle, qui avait aussi quelques vertus, ou sur celle de Julien, qui ne laissait pas que
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d'être un assez grand homme, malgré les calomnies des chrétiens, ou sur celle de Maurice de Saxe, qui, en gagnant des batailles, jurait quelquefois de bon cœur comme un païen, ou sur celle de Frédéric, roi de Prusse, qui, avec une assez belle tête sur ses épaules, ne montre aucun goût pour cette coiffure, ou sur celle de son frère Henri, grand faiseur de grandes choses, dit-on, avec de petits moyens, suivant l'épidémie de la famille, ou sur celle de son beau-frère Ferdinand de Brunswick, qui se défend de son mieux dans les bruyères de Westphalie, ou sur celle de son p3tit neveu, qui compte bien hériter du duché de Brunswick et d'un peu de réputation avant d'hériter du royaume des cieux. Je crois que saint François, chef de tous les moines mendiants, et saint Denis, patron de la France, qui, lorsqu'on lui eut fait sauter la tète, la ramassa et la porta tranquillement sous son bras de Paris à Saint-Denis, sa paroisse; et saint Antoine de Padoue, qui résista au diable habillé en cochon, et saint Malagrida, martyr, qui pourrit dans un cul de bassefosse pour avoir voulu corriger avec un coutelet trop petit Sa Majesté très-fidèle le roi de Portugal, seraient tous extrêmement étonnés de se trouver en compagnie avec aucun des personnages ci-dessus mentionnés, et dont malheureusement aucun n'a voulu aller à la messe, ce qui ne leur laisse pour toute ressource que la chaudière du diable.
Le P. de Neuville prétend aussi que la religion seule peut allumer, dans les âmes nobles et sublimes, le feu qui forme les héros défenseurs de la patrie; et il ne manque pas à cette occasion de tomber, suivant l'usage du jour, sur la philosophie qui s'applique aujourd'hui scandaleusement à amortir et à éteindre un feu si pur dans le sein de la France ; car il est du su de tout le monde que la philosophie nous a fait perdre plus d'une bataille dans le cours de cette guerre, et quoique les Anglais ne soient pas mal imbus de cette maudile science, il est à présumer que leurs succès n'ont rien de commun avec elle, parce que molinistes et jansénistes, les jésuites et le Parlement, le P. de Neuville, de la compagnie se disant de Jésus, et maître Joly de Fleury, avocat général du roi au Parlement, sont tous d'accord sur les ravages occasionnés de nos jours parmi nous par le fléau de la philosophie.
— Je reviens à la perruque de maître Simon, dans la pièce IV. 30
du Jardinier et son Seigneur. Cette perruque donne bien plus à penser à un homme de tête que tous les lieux communs de nos orateurs funèbres. J'observe donc à M. Sedaine qu'il en aurait pu tirer encore un meilleur parti. Lorsque les gens du village et les syndics de la communauté viennent demander à maître Simon sa protection avant l'arrivée du seigneur, maître Simon fait l'insolent, et leur dit sèchement : « C'est bien pour vous autres qu'il vient! » Or il arrive que le seigneur ne regarde seulement pas maître Simon, qui s'était si fort vanté de son amitié, et qu'il fait beaucoup d'accueil à la communauté qui vient le haranguer. Le jardinier attribue toute sa disgrâce à l'absence de sa perruque. J'aurais donc voulu que le perruquier, pour tirer parti de la solennité du jour, eût loué la perruque de maître Simon au syndic qui vient haranguer monseigneur. Au bout du compte, cette harangue est l'affaire d'un quart d'heure, et le jardinier mettra sa perruque tout aussi bien après qu'avant. Yoilà comment aurait raisonné le perruquier. Mais cette aventure aurait mis le comble à la perplexité de maître Simon, car il aurait reconnu sa perruque sur la tête du syndic, sans en être absolument sûr : « Mais c'est elle-même... Mais non, cela n'est pas possible, j'attends la mienne à l'instant... Oh! c'est elle certainement... » Cet embarras de maître Simon, joint à celui du harangueur, à qui la mémoire manque au beau milieu de sa harangue, et à qui maître Jacques ne peut la faire revenir, quoiqu'il souffle de toutes ses forces, aurait rendu tout le tableau encore plus plaisant, quoiqu'il le soit déjà infiniment.
— M. de Burigny, de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, vient de publier la Vie^ de M. Bossuet, évêque de Meaux, prélat que ses talents et ses démêlés avec l'illustre Fénelon, archevêque de Cambrai, ont rendu également célèbre. Nous avons un grand nombre d'ouvrages philologiques de M. de Burigny, dans lesquels il ne faut chercher ni la chaleur ni les agréments du style. Leur mérite consiste dans l'exactitude des recherches, et quelquefois dans une sage critique, capable de vous faire distinguer la vérité à travers mille obscurités dont elle est toujours entourée. Ce mérite, autrefois très-commun parmi les gens de lettres, est d'autant plus à priser aujourd'hui