Bruxelles et Paris, 1761, in
qu'il devient tous les jours plus rare en France, et qu'il est à craindre que nous n'ayons bientôt plus aucun homme réellement savant. La foule d'abrégés, de dictionnaires et de journaux hâtera cette décadence. Grâce à leur énorme publicité, déjà toutes nos femmes ont une teinture de toutes les sciences ; mais, en revanche, nos gens de lettres ne sont guère plus profonds qu'elles dans la plupart des points de la littérature. Il n'y a plus dix personnes en France qui sachent le grec comme il faut ; il y en a excessivement peu qui aient fait une étude profonde du latin. Insensiblement le goût se perd avec la belle littérature et avec l'étude des humanités. Souvenons-nous toujours que le siècle qui a vu naître en Italie les grands poètes, les grands peintres, les grands hommes dans tous les genres, était aussi celui des grands littérateurs, et que le goût des grandes choses et l'étude des anciens sont inséparables.
— M. de Bellecour, acteur de la Comédie-Française, vient d'essayer du métier d'auteur. Il a fait jouer par ses camarades une petite pièce en un acte et en prose, intitulée les Fausses Apparences^ , Ce titre ne promettait guère qu'une intrigue commune, et une situation épuisée depuis longtemps par les grands maîtres et les auteurs médiocres. Deux amants qui se brouillent sur de fausses apparences d'infidélité ne peuvent intéresser, parce qu'il n'y a entre eux aucun sujet réel de brouillerie, et qu'un seul mot peut finir la jalousie que de fausses apparences leur ont inspirée. Et lorsque l'auteur n'a nulle force comique, comme malheureusement c'est le cas de M. de Bellecour, il fait de ce sujet une pièce froide et insipide. Il est malheureux aussi pour M. de Bellecour qu'un de ses anciens confrères, nommé Molière, ait fait deux scènes de brouilleries d'amants, l'une dans le Dépit amoureux^ l'autre dans \q Tartuffe j et l'on n'avait assurément pas besoin des Fausses Apparences de M. de Bellecour pour sentir le mérite et le génie de son confrère. M. de Marivaux avait aussi épluché cette situation dans plusieurs de ses pièces avec toute la finesse qui caractérise ses ouvrages. Ainsi M. de Bellecour s'est malheureusement laissé prévenir de tous les côtés, et le parterre, malgré toute sa bonne volonté, n'a pu s'empêcher de reconnaître que sa pièce ressemblait à tout,