A M. MARTIN, CURÉ DE DEUIL, A TROIS LIEUES DE PARIS
De l'abbaye de Saint-Thiéry, près Reims, ce 21 août 176L
Du haut d'un coteau champenois Où mes errantes destinées, Sans avoir consulté mon choix. M'ont fixé pour quelques années, Salut, honneur, santé, bon vin, Au saint du joli presbytère D'où Ton peut voir dans le lointain Marly, Versailles, Saint-Germain, Et ce Paris, que je révère.
1. Ce roman, qui est bien de Smolett comme le dit Grimm, a été néanmoins réimprimé dans une édition des OEuvres complètes de Fielding, Paris, 1798, ti.3 vol. in- 18. La traduction dont il s'agit ici est de Ilernandez et de Puisieux.
Dans riiabitacle solitaire Où je vis en vrai pèlerin, J\'imaginant pouvoir mieux faire, Je pense à vous soir et matin, Enviant votre sort prospère, Tandis qu'en proie au noir chagrin Je vais souvent, pour me distraire, Autour d'un gothique lutrin M'acquitter de dévote affaire, En braillant quelque mot latin, Et que parfois je n'entends guère.
Puis, retiré dans mon manoir.
Éloigné de la compagnie De nos moines vêtus de noir.
L'ennuyeuse théologie Met mon esprit au désespoir Et mon bon sens à l'agonie Par l'éternelle litanie Des raisons qu'elle fait pleuvoir; Au lieu que vous, à la Chevrette, Au sein du goût et des beaux-arts, Dont ici grande est la disette.
Vous portez vos savants regards Dessus les pages immortelles Des Voltaire, des Fontenelles, Dont vous connaissez bien le prix.
En puisant la délicatesse Dans le goût et la politesse D'une dame dont la justesse Sait apprécier les écrits Dont nos modernes beaux-esprits Font tous les jours gémir la presse.
Mais où m'emporte mon ivresse?
(( Permettez, monsieur, que je me remette au ton uniforme de la presse, et excusez, s'il vous plaît, dans nous autres provinciaux, le peu de talent que nous avons pour parler le langage des dieux. Je finirai donc par vous demander tout uniment comment vous vous portez, et si vous pensez quelquefois à nous, en vous informant par le P. Gbarlemagne, etc. »
— M"^ Camouche, jeune actrice de vingt ans environ, vient de mourir. Elle avait débuté, il y a trois ans, dans les grands rôles tragiques. Sa figure était belle au théâtre; mais ses talents, à mon gré, médiocres. Le travail et l'étude en auraient peut-
hlh CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
être fait une bonne actrice avec le temps, si on ne l'avait obligée, par une bizarrerie bien absurde, déjouer les rôles de mères ridicules, ou de vieilles filles, qu'on nomme rôles de caractères. M"^ de La Motte, qui jouait ces rôles au grand contentement du public, avait été forcée à la retraite contre toute équité et contre l'avis du public, qu'il faudrait au moins consulter dans ses amusements. Je vous laisse à juger combien M"^ Gaussin avait beau jeu de faire, à l'âge de cinquante ans, l'enfant vis-à-vis d'une mère qui n'en avait pas vingt. M"^ Camouche a été fort regrettée de ses camarades à cause de ses qualités sociales. Ils lui ont fait célébrer à la paroisse de Saint-Sulpice un service auquel ils ont assisté en corps, après y avoir invité tous les gens de leur connaissance par des billets imprimés. M. l'intendant des Menus et son Grizel peuvent placer cette circonstance parmi les contradictions de ce siècle. Il n'y a pas six mois qu'on a cassé l'avocat de ces excommuniés, mais on trouve bon qu'ils fassent les honneurs d'un service solennel pour le repos de l'âme de leur camarade.
1er octobre 17G1.
M. le comte de Lauraguais ne s'est pas fait jusqu'à présent une réputation digne de sa naissance et de son nom. A peine entré dans le monde, il a quitté le métier des armes auquel son rang l'appelait. Un jeune homme de qualité aurait grand tort de s'imaginer qu'il ne doit point de retour à la société, tandis qu'elle lui a accordé toutes sortes de distinctions. Si un particulier peut se refuser au métier des armes et aux affaires publiques, c'est qu'il ne tient de la société ni titre ni fortune, ni d'autres encouragements, et que, n'étant pas recherché, il est en quelque façon autorisé à suivre son goût pour la vie privée. ^H n'en est pas de même d'un homme de haut rang. Quoi qu'il en soit, M. le comte de Lauraguais a quitté son régiment après l'aflaire de Grevelt, et s'est affiché dans Paris pour
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chimiste et pour poëte. Palissot ne l'avait pas oublié dans sa comédie des Philosophes ; mais la crainte des coups de bâton lui a fait retrancher de la représentation un portrait de M. de Lauraguais, qui courait alors tout Paris et qui finissait par ces mots :
Il préfère à l'honneur de servir la patrie D'être le colporteur de la philosophie.
Comme chimiste, M. de Lauraguais s'est fait recevoir à l'Académie des sciences, où il a présenté, en effet, quelques mémoires estimés. Mais la notoriété publique les attribue à M. Roux, docteur en médecine très-habile, élève de M. Rouelle, le premier chimiste du royaume. M. de Lauraguais a aussi entrepris de faire de la porcelaine, et, en effet, M. de Montamy, premier maître d'hôtel de M. le duc d'Orléans, qui, au bout de vingt ans de recherches, était parvenu à faire une pâte excellente et à qui il ne manquait que la couverte pour faire une porcelaine égale au vieux Japon, avait cédé tous ses secrets à M. de Lauraguais dans l'espérance qu'il aiderait de sa fortune M. Roux à perfectionner ces découvertes. Bien entendu que toute la gloire en resterait à M. le comte de Lauraguais. On ne peut rien de plus honnête de la part de M. de Montamy. Mais jusqu'à présent cette découverte n'est pas plus avancée qu'elle ne l'était, et tous les gens sages doivent regretter que M. de Montamy n'ait pu y sacrifier assez d'argent pour mettre lui-même la dernière main à son ouvrage, avec le secours de quelques bons esprits comme M. Roux.
En attendant la porcelaine, M. de Lauraguais a cru devoir nous montrer son génie pour la poésie. 11 a fait imprimer une Electre ^ qu'il croit très-supérieure, non-seulement à celles de M. de Voltaire et de Crébillon, mais aussi à celles de Sophocle et d'Euripide. 11 me dit un jour de très-bonne foi en me montrant son manuscrit : u Enfin, en voilà une », ne voulant pas dire une Electre, mais une tragédie, et m'assurant que, depuis Sophocle jusqu'à Voltaire, on n'avait fait que de vains efforts, et que son essai était le seul heureux. De telles extravagances
1. Cette tr.igédie n'est point intitulée Electre, mais Clytemnestre, Paris, 1761, in-8°.
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sont difficiles à croire, même quand on les a entendues ; le lendemain, on croit l'avoir rêvé. Au reste, cette tragédie unique n'a pas ajouté à la considération de l'auteur. Tout le monde l'a trouvée telle qu'elle est, plate et insipide. On n'y a pas même voulu voir quelques vers bien faits qui y sont pourtant, et qu'on prétend appartenir à M. Colardeau et à un autre jeune poëte que sa mauvaise fortune a attaché à M. le comte de Lauraguais ^ L'épître dédicatoire à M. de Voltaire est une amphigourie qui n'a pas le sens commun.
— Il vient de paraître un Traité de V Amitié assez joliment imprimée On l'attribue à une femme, et même à une femme de la cour, qu'on ne nomme point. Quel que soit l'auteur de ce petit traité, il a eu tort d'écrire froidement et sèchement sur un sujet qui demande tant d'onction et de chaleur. Son épître dédicatoire ne consiste qu'en dix lignes ; mais vous aurez de la peine à croire que celui qui l'a faite puisse bien écrire sur l'amitié, et la lecture du traité achèvera de vous convaincre de cette impossibilité. L'auteur traite de toutes les amitiés possibles, mais il oublie un chapitre sur l'amitié des méchants. C'est peut-être le seul qui eût fourni à un écrivain de tête l'occasion de dire des choses neuves.
— 11 paraît une lettre de M. de Voltaire, adressée à M. l'abbé d'Olivet, chancelier de l'Académie française, au sujet de la nouvelle édition des œuvres du grand Corneille, que l'héritier de son génie dramatique prépare au profit de l'héritière de son nom. On nomme dans cette lettre tous ceux qui se sont empressés à souscrire pour cette entreprise. Parmi les princes d'Allemagne, on compte l'électeur palatin et M""^ la duchesse de Saxe-Gotha. Tout ce que M. de Voltaire écrit est toujours agréable. Il vous séduit même lorsqu'il ne vous persuade pas. 11 prétend avoir trouvé le germe de Pyrrhus et d'Andromaque dans une des mauvaises pièces du grand Corneille intitulée Pertharile, Je n'en crois pas un mot, et toutes les preuves que M. de Voltaire en apporte me paraissent sans force. Racine puisait dans les anciens, dont il habillait les sentiments un peu à la fran-