‹ Correspondance littéraireChapitre 17 sur 179 · Paris, 1758, in · texte numérisé non relu

Paris, 1758, in

et M. crAleinbert ont été attaqués sans ménagement, l'un sur la continuation de VHistoire romaine^ l'autre sur sa traduction de quelques morceaux de Tacite. M. du Radier fait voir l'injustice et l'impertinence de la critique. Quand je regarde les feuilles de nos aristarques modernes comme ce qu'il y a de plus inutile pour le progrès des lettres, j'ai tort, les réponses qu'on leur fait sont bien plus inutiles encore.

15 novembre 1758.

Je n'entreprendrai point de vous donner une idée détaillée du Père de famille^ comédie en prose et en cinq actes, par M. Diderot. Cet ouvrage sera sans doute placé parmi le petit nombre de livres qu'on reprend sans cesse avec un nouveau plaisir et qu'on ne quitte jamais sans en avoir tiré quelque fruit. Il réunit dans un haut point plusieurs qualités dont, ordinairement, une seule suffit pour faire la fortune d'une pièce. La machine en est grande et belle; elle est compliquée et toujours claire. La rapidité des mouvements s'accroît à mesure qu'elle avance vers le dénoûment. La diction est pure, noble, forte, douce, tout ce qu'il plaît à l'auteur et ce qu'il convient à la chose qu'elle soit. Les caractères sont d'un dessin et d'un arrangement dignes des plus grands maîtres. Sans parler de celui du père de famille, que tous les gens de goût ont d'abord saisi, Saint-Albin me paraît un modèle pour les amants, et lorsqu'on voit la violence de sa passion, ses agitations, ses transports, ses fureurs, on est bien tenté de s'écrier comme M. Diderot, dans sa Poétique : u Ah ! que nos rôles d'amants sont froids! » Le caractère de Germeuil, son ton laconique, sa froide fermeté, sont très-piquants. Celui de Cécile, quoique l'ordonnance du tableau ait exigé de le faire d'un ton affaibli et en demi-teinte à cause de l'extrême danger qu'il y avait de rendre, en le fortifiant, le sujet double, ne laisse pas d'intéresser, et la seconde scène du second acte entre le père et sa fdle a paru un chef-d'œuvre d'éloquence et de goût. Le caractère du Commandeur est original et absolument neuf sur notre théâtre. Mais celui qui me séduit, qui me touche, qui m'emchante, c'est le caractère de Sophie. C'est, à mon gré, une des plus belles choses qu'il y ait. Toutes les scènes de cet enfant

charmant me paraissent délicieuses, et répandent dans mon âme cet enchantement doux, si difficile à exprimer, que j'éprouve vis-à-vis d'un tableau de Raphaël ou en écoutant un morceau de Pergolèse.

Le Père de famille se trouve entre deux morceaux dont l'un est une épître dédicatoire à une princesse digne de l'hommage de tous les cœurs élevés et sensibles ^ Cette épître, pour la force et le coloris, pourrait servir de pendant aux Pensées philosophiques. Le discours sur la poésie dramatique, que M. Diderot m'a fait l'honneur de m'adresser, est rempli de vues et d'idées neuves et de morceaux de philosophie, de morale et de poésie. Parmi ces derniers, la mort de Socrate, la scène d'Oreste et de Pylade, le sujet du juge, les digressions sur le contraste du style, ne vous auront pas échappé. Ce qu'il y a de sûr, c'est que M. Diderot a étendu le système dramatique; et tandis que M. de Voltaire voulait nous persuader que les hommes de génie qui nous avaient précédés ne nous avaient plus rien laissé à faire, M. Diderot nous a ouvert tout à coup trois carrières entre celle de la comédie et celle de la tragédie que nous connaissions. Son idée de traiter les conditions préférablement aux caractères est une idée riche et féconde dont il sortirait trois genres ignorés sur notre théâtre, et qui seraient sans doute pour la vérité et pour l'importance supérieurs aux genres établis. Le premier serait la comédie térentienne, mais convenable à nos mœurs sans Dave et sans courtisanes. Tel est le Père de famille. Il est tout à fait dans le goût de Térence, excepté que ce poëte inimitable a ordinairement moins de mouvement et moins de chaleur dans ses pièces. Le second genre serait plus sérieux et plus pathétique que la comédie de Térence. Tel est le Fils naturel. Tel est le genre que La Chaussée a essayé d'introduire, mais qu'il a défiguré par un coloris mesquin et par le mélange des scènes de valets, de suivantes, d'un goût très-mauvais. C'est dans ce genre qu'on pourrait faire l'Épouse ou l'Honnête femme, eu imaginant une femme charmante, mariée à un homme sans mœurs et sans vertu, et qui supporterait les malheurs de sa situation avec une décence, une fermeté et un courage héroïques. Telle serait la crainte du

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