PREMIÈRE CHANSON ERSE
Shilric et Vinivela,
« Celui que j'aime est le fils de la montagne. Il poursuit le chevreuil léger. La corde de son arc a résonné dans l'air, et ses lévriers sont haletants autour de lui... Soit que tu reposes à la fontaine du rocher, ou sur les bords du ruisseau de la montagne; lorsque le vent courbe la cime des bruyères, et que le nuage passe au-dessus de ta tête, que ne puis -je approcher de toi sans être aperçue, que ne puis-je voir celui que j'aime du sommet de la colline?... Que tu me parus beau, la première fois que je te vis! C'était sous le vieux chêne de Branno. Tu revenais de la chasse. Tu étais grand. Tu étais plus beau que tous tes amis.
(( — Quelle est la voix que j'entends? Cette voix est douce comme le vent frais dans les ardeurs de l'été... Je ne suis point assis à l'ombre des bruyères dont le vent agite et courbe la cime. Je n'entends point le bruit de la fontaine du rocher. Loin de Vinivela, loin de toi, je suis les guerriers de Fingal. Mes chiens ne m'attendent plus. Je ne marche plus dans la montagne. Je ne te vois plus du sommet de la colline, portant tes pas légers le long des bords du ruisseau de la plaine, brillante comme l'arc-en-ciel, belle comme l'astre de la nuit, lorsqu'elle peint son image sur les flots de la mer du midi.
u — 0 Shilric, tu t'es en allé, et je reste seule dans la montagne. Le chevreuil se promène sur son sommet. Il y paît l'herbe sans crainte. Le bruit du vent, le bruit de la feuill-e, ne l'alarment plus. Le chasseur est absent. Il s'en est allé bien loin.
1. Dans sa lettre du 12 octobre 1761 à M''*= Volland, Diderot lui promet les traductions de ces chansons, et, dans celle du 25 octobre suivant, il lui annonce qu'il les a prêtées à Saint-Lambert, dont l'amie, M™*' d'Houdetot, ne rend rien, a Grimm, ajoute-t-il, a le morceau que j'ai traduit. » C'est celui-ci; il est inédit.
II est à présent dans le champ de la mort et des tombeaux. Étrangers! fils des mers! épargnez mon Shilric.
(( — S'il faut que je périsse dans le champ de la mort,Yinivela, n'oublie pas de m'élever un tombeau. Amasse des pierres noires. Amasse de la terre sur ces pierres. Ce monument de tes mains me rappellera aux temps à venir. Lorsque le chasseur s'arrêtera près de ce monument, pour y prendre son repos à midi, il dira : Quelque guerrier repose en cet endroit, et mon nom revivra dans son éloge... 0 Yinivela, souviens-toi de moi lorsque la terre me couvrira.
a — Oui, oui, je me souviendrai de toi... Ah ! mon Shilric périra; il est sûr qu'il périra... Shilric, que ferai-je, que deviendrai-je, lorsque tu te seras en allé pour toujours?... J'irai à travers ces montagnes, à midi. J'irai dans le silence de cette plaine. Là je verrai l'endroit où tu te reposais au retour de la chasse... 11 est sûr que mon Shilric périra. »
15 décembre 1761.
Peu de personnages ont plus occupé nos écrivains depuis quelques années que la reine Christine de Suède. Ce qu'on a écrit d'elle, et dans sa patrie, et en Allemagne, et en France, va à des volumes considérables. Vous connaissez l'Essai que M. d'Alembert a publié sur cette princesse dans ses Mélanges de philosophie et de littérature. Le public n'a point reconnu à cet auteur de talent pour l'histoire. On a remarqué surtout que la foule de réflexions, souvent assez triviales, dont cet Essai est farci, n'était point du tout le résultat des faits historiques; qu'au contraire les faits ne paraissaient rapportés que pour amener les réflexions, manière d'écrire l'histoire également fatigante et vicieuse, puisqu'en trahissant à tout moment la prétention de l'historien qui ne devrait jamais être aperçue, elle compromet encore sa bonne foi en vous faisant douter si les faits n'ont pas été arrangés plutôt sur les réflexions que les réflexions sur les faits. Depuis M. d'Alembert, un certain M. Lacombe a publié des lettres de la reine Christine, et il vient d'ajouter à ce recueil un volume sous le titre de Lettres secrètes^.
1. Voir page 162. L'auteur ou l'éditeur {adhuc sub judice Us est) des Lettres
Ce dernier volume est dédié au roi de Prusse. Les deux pages que AI. Lacombe adresse à ce monarque prouvent qu'il n'est qu'un faiseur de phrases, bien éloigné du vrai talent d'écrire. S'il était vrai cependant, comme quelques gens le prétendent, que M. Lacombe eût composé la plus grande partie des lettres qu'il donne sous le nom de la reine Christine, je ne pourrais lui refuser un très-grand talent, car la plupart des lettres de son dernier recueil au moins ont un air de vérité très- difficile à contrefaire, et je me persuaderai difficilement qu'un homme qui ne sait pas mieux parler au héros du siècle que M. Lacombe soit en état de bien faire parler qui que ce soit. Tout ce que je puis accorder à ceux qui ne veulent pas croire à l'authenticité de ces lettres, c'est que l'éditeur les ait falsifiées par-ci par-là; mais le fond m'en paraît absolument original et pur ; plus instructif aussi pour connaître le caractère de cette reine célèbre que tout ce que nos historiens en ont écrit depuis quelques années. Quelques notes historiques, que M. Lacombe a faites pour faciliter l'intelligence de ces lettres, prouver.ont aussi à ceux qui ont le tact de ces choses qu'il n'a point composé les lettres. Un autre M. Lacombe, qui n'est point l'éditeur de ces lettres, vient de publier presque en même temps une Histoire de la reine Christine \ en un volume in-i*2 de près de quatre cents pages. Ce M. Lacombe est, je crois, le même qui a déjà fait un ouvrage sur les beaux-arts et une Histoire de Russie^ qui ne vous préviendront pas en sa faveur; et Y Histoire de la reine de Suède ne vous fera pas changer d'avis sur son compte. Il serait bien à désirer que nos auteurs, avant de prendre la plume, voulussent assez étudier leur langue pour savoir écrire en français. Je ne reproche pas seulement à M. Lacombe de mauvaises phrases qui ne signifient rien. Il dit que Christine, à peine sortie de l'enfance, réunissait aux grâces délicates de son sexe la mâle vigueur du génie et toutes les qualités d'une âme forte ei sublime. Il dit dans un autre endroit que son esprit, exercé de bonne heure par des études profondes et difficiles, se jouait en
choisies et des Lettres secrètes de Christine est François Lacombe, mort commissaire de police à Montpellier en 1795; l'auteur de l'Histoire de la reine Christine est Jacques Lacombe, avocat, beau-père de Grétry.
1. Stockholm et Paris, 17G2, in-12. Traduite en allemand et en danois.