‹ Correspondance littéraireChapitre 175 sur 179 · IV · texte numérisé non relu

IV

quelque sorte des affaires. Et vous trouverez des pages entières de ces mauvaises phrases, déclamatoires, vides de sens et de goût, et si éloignées de la véritable manière d'écrire l'histoire. Mais M. Lacombe ne sait pas écrire en français dans le sens strict du terme. Christine ayant fait des réjouissances publiques à Hambourg, à l'occasion de l'élévation de Clément IX au pontificat, son historien dit que cela déplut si fort à la populace que la reine s'attendait à une émotion. Il est vrai qu'il y eut une émeute à Hambourg à cette occasion, et qu'on ne saurait penser sans émotion à l'influence que tant de livres écrits d'un style barbare auront nécessairement sur la pureté de la langue.

On ne peut reprocher à notre historien de nous dédommager de ses solécismes et de son mauvais style par ce sens profond, par cette gravité, par ce jugement ferme et sûr, qui conviennent si bien à la dignité de l'histoire. Rien n'est plus cruel que d'entendre parler platement des héros et des grands hommes. M. Lacombe, pour notre malheur, est obligé de parler du grand Gustave-Adolphe; une bonne en parlerait mieux à ses enfants qu'elle voudrait amuser par des contes. Pour nous attendrir sur le sort de ce grand roi, il nous dit qu'en quittant la Suède pour se mettre à la tête de ses armées en Allemagne il n'envisagea que trop le malheur qui l'attendait, puisqu'il mit ordre à tout comme s'il ne devait plus revenir. Les larmes de Christine encore enfant, au départ de son père, parurent aussi, suivant M. Lacombe, d'un mauvais augure qui signifiait que le roi serait tué dans cette guerre. Tout est à peu près de cette force. L'auteur, voulant soutenir contre les détracteurs du beau sexe que les femmes sont très en état de régner, cite l'exemple de l'impératrice Elisabeth de Russie à côté de celui d'Elisabeth d'Angleterre. Ces deux Elisabeth doivent être bien étonnées de se trouver ensemble sur la même ligne. Ailleurs il est fort surpris des éloges que Christine donne à Filicaja, et du cas qu'elle fait de ses poésies, qui sont, dit-il, peu connues. Il ne sait pas que les Italiens regardent Filicaja comme leur Horace. Mais où l'incapacité de M. Lacombe se montre davantage, c'est lorsqu'il approche du terme de l'abdication de Christine. C'est là le grand chapitre de son histoire où il fallait développer l'origine et la naissance de ce projet extraordinaire, et tous les ressorts qui ont contribué à son exécution. Il fautvoircomment M. Lacombe traite

ce grand sujet, sans nous avoir préparés, sans nous avoir rien dit sur ce qui a pu faire naître dans la reine cette étrange résolution. Mais disons un mot de Christine, et laissons là son historien. Cette reine sera toujours regardée comme une femme extraordinaire; mais elle ne pourra jamais prétendre à la réputation que donnent l'héroïsme et les talents sublimes. Une reine qui ne sait pas régner n'obtient pas les suffrages du philosophe; une souveraine qui descend du trône peut paraître singulière, mais ne se fera jamais admirer. Le grand Condé, pour les talents et les exploits duquel la reine Christine se montrait si passionnée, disait : « Si j'étais souverain de mon lit, je ne me lèverais jamais. » Il faut bien qu'il y ait dans la grandeur souveraine un attrait qui captive les hommes, et qui fixe leur admiration puisque les usurpateurs, même les plus décidés, malgré leurs injustices, se font estimer. Le tyran seul est en exécration. Celui qui quitte sa couronne passe pour un sot, ou bien se ressent de la caducité de l'âge et de la faiblesse de sa tête. Celui qui se fait chasser du trône est un maladroit et un imbécile. Celui qui joint à la souveraineté des vertus et des talents est l'idole des nations et les délices du genre humain. Cromwell sera toujours regardé comme un grand homme; son fils, trèshonnête homme, et sur ce point très-supérieur à son père, sera toujours regardé comme un pauvre sujet. Jacques II sera toujours méprisé. Tous ceux qui ont abdiqué ont eu le temps de s'en repentir. Ne voit-on pas avec pitié la fille du grand Gustave compromise, exposée à toutes sortes d'humiliations dans une vie errante, et y a-t-il quelque chose de plus abject que de s'abaisser à intriguer pour se faire élire en Pologne et pour engager l'empereur à conquérir la Poméranie en sa faveur, après avoir quitté librement la couronne de Suède? Christine, avec beaucoup d'esprit, avait une bien mauvaise tête, comme cela est assez ordinaire lorsque les grandes qualités de l'âme ne tempèrent point cette effervescence que donne l'esprit. Elle n'avait prévu aucune des suiies qui résulteraient pour elle de son abdication ; elle se porte à cet acte avec une impatience extrême, et à peine est-il consommé qu'on voit ses regrets et son repentir. Rien ne le prouve comme la lettre qu'elle écrivit immédiatement après sa retraite à l'Académie française. L'indiscrétion et l'imprudence étaient ses défauts favoris; elle se

plaisait cà en montrer. Sa lettre à la reine de France Anne d'Autriche est un chef-d'œuvre d'imprudence et d'indiscrétion. Celle qu'elle écrivit, après la fin tragique de son écuyer Monaldeschi, au cardinal Mazarin, peut le disputer à l'autre. Elle en écrivit une pareille d'office en 1649 aux juges de Charles 1" d'Angleterre, où elle les traite comme les derniers scélérats; ce qui ne l'empêche pas d'écrire ensuite à Gromwell une lettre remplie d'adulations, où elle l'appelle son frère, et où elle se fait valoir d'avoir été la première souveraine de l'Europe qui l'ait reconnu. L'extrême violence de son caractère la portait à toutes ces démarches hasardées. Christine, née dans une condition privée, eût été une femme célèbre. La souplesse, qualité nécessaire à celui qui a toujours affaire à des égaux, et dont les rois n'ont pas occasion de faire usage, aurait ôlé à Christine ce qu'il y avait d'altier et de dur en elle, et qu'assise sur son trône elle ne sut pas allier avec un grand courage capable de supporter les travaux et les ennuis de la royauté. Elle se vante souvent de la gloire et de l'éclat de son règne ; mais cette gloire était l'ouvrage du grand Gustave. Ce monarque avait formé de grands hommes dans tous les genres, cette foule d'hommes d'État et de grands capitaines qui étonnèrent l'Europe. Un grand roi est l'âme de sa nation. Il l'échaulfe, il porte dans tous les cœurs l'enthousiasme et l'amour de la gloire. Alors les talents se déploient, et le génie se montre de toutes parts. Cette impression forte et profonde agit encore quelque temps, lorsque l'âme et le moteur de tous ces grands effets ont disparu. Que penser d'une femme qui a pu quitter le trône d'une nation couverte de gloire, fertile en grands hommes, et qui avait Oxenstiern pour ministre? Le changement de religion, qui n'est pas un des moindres coups de tête de Christine, m'a fait penser que dans l'état où sont les choses aujourd'hui, les princes protestants devraient faire entre eux une pragmatique qu'ils auraient soin de faire reconnaître à la pacification prochaine, par toute l'Europe, et suivant laquelle tout souverain d'un pays protestant serait déchu de ses droits de souveraineté en se faisant catholique. L'esprit envahisseur de l'Église romaine rend cette loi tout à fait nécessaire pour garantir catholiques et protestants du joug de la superstition. Mais peut-être la religion chrétienne ne durera plus assez longtemps pour rendre cette précaution utile.

DÉCF.MBRE 1761. 501

— La révolution qui a commencé à se faire sentir dans la musique depuis que deux mauvais bouffons d'Italie, transportés sur le théâtre de l'Opéra de Paris, ont porté un coup si sensible à l'ennuyeux plain-chant appelé musique française, cette révolution a été considérablement accélérée par deux pièces qui ont eu un succès prodigieux à la foire de Saint-Laurent, sur le théâtre de l'Opéra-Gomique.

Le Maréchal^, dont les paroles sont de M. Quêtant, a été mis en musique par M. PhiUdor, plus célèbre jusqu'à présent comme joueur d'échecs que comme compositeur. Le succès du Maréchal donnera de la consistance à la réputation musicale de M. Philidor. Il faut convenir qu'il y a une distance immense entre l'opéra du Maréchal et les autres ouvrages de cet auteur. On savait déjà qu'il ne manquait point de feu; mais dans/^ Maréchal vous trouverez plus d'unité et de goût dans la distribution générale et dans la succession des airs, et, surtout, M. Philidor a fait des progrès sensibles dans l'art de manier la parole, art parfaitement ignoré de nos musiciens français, et dont un compositeur italien établi à Paris depuis quelques années, M. Duni, leur a montré les premiers éléments dans ses ouvrages. Ainsi M. Philidor ne se doute pas, peut-être, de l'obligation qu'il a au Peintre amoureux de son modèle et à V Ile des fous. Un bon modèle fait plus d'effet que tous les livres de préceptes. Cependant nos gens sont assez sots pour se croire plus obligés à ceux qui les régentent qu'à ceux qui fournissent de bons modèles. Chaque air, dans le Maréchal^ est ce qu'il doit être; c'est un grand point de ne pas se tromper sur le caractère général d'un air. Il n'y a pas dix ans qu'aucun de nos musiciens ne savait encore ce que c'était que le caractère d'un air, bien loin d'en sentir les convenances. La musique de M. Philidor n'a pas encore la légèreté et la grâce de celle de M. Duni, mais elle a de la vérité, de la chaleur et même de la finesse. L'air où le Maréchal dicte le mémoire au cocher du château est un chef-d'œuvre. Je ne parle pas du reste. On ne peut entrer en détail sur ces pièces qu'avec ceux qui ont pu les voir et les entendre au théâtre. On peut reprocher à M. Philidor de prodiguer toujours trop aisément les grands effets de l'harmonie que les grands maîtres

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