Réimprimé dans les OEuvres de l'auteur
compagnie de Jésus. Vous avez vu le jugement du conseil souverain de Portugal pour la condamnation du duc d'Aveiro et de ses complices, puis les lettres royales pour ordonner le séquestre des biens de nos révérends pères ; enfin le manifeste en forme du monarque portugais contre la sacrée compagnie. Tous ces différents morceaux originaux ont été liés par un récit qu'on a publié successivement par feuilles, sous le titre de Nouvelles intéressantes du Portugal^ Du reste, on a renouvelé toutes les anciennes affaires désagréables pour la compagnie. Voici le titre de ces brochures : Addition de faits^ et d'une table des matières pour la première édition du livre : Les Jésuites criminels de lèse-majesté. Autre feuille de vingtquatre pages : Sincérité des Jésuites dans leurs désaveux sur Busenbaum. Mais celle qui a fait le plus de bruit a pour titre : Procès pour la succession d' Ambroise Guys conti^e les Jésuites, Ces pères doivent savoir gré à leurs ennemis d'avoir exagéré cette dernière aventure, jusqu'à supposer des arrêts du conseil d'Etat qui n'ont point existé. Aussi le gouvernement a-t-il enfin défendu le débit de tout ce qui regarde l'affaire d'Ambroise Guys. Au reste, il faut convenir que les jésuites français ont montré plus de prudence que leurs confrères d'Italie. On dit que ces derniers ont fait publier beaucoup de brochures en faveur de la compagnie. Les nôtres ont gardé le silence sagement. 11 faut savoir se plier sous l'orage avec souplesse; on se relève quand il est passé. Résister avec opiniâtreté ne fait qu'augmenter le bruit et le danger.
15 mai 1759.
Il a paru ici depuis peu une brochure intitulée Mémoire pour Abraham Chaumeix contre les prétendus philosophes Diderot et d'Aleinbert. Cette brochure a fait un bruit épouvan- j table, et les mesures que la police a prises dès le commence- 1 ment pour la faire disparaître et pour en arrêter le débit n'ont
1. Nouvelles intéressantes au sujet de l'attentat commis le 3 septembre 17o8 sur la personne sacrée du roi de Portugal , 1754 et suiv., 2 vol. in-12. Il y a vingt-quatre suites. L'éditeur et auteur en grande partie est M. Dumont, c'està-dire le P. Viou, dominicain. Mais le tout est mêle de beaucoup de petites pièces qui venaient de différents endroits. (Baubier, Dictionnaire des anonymes.)
fait qu'augmenter la rumeur et rattention du public. Le premier jour elle fut vendue six sols, le soir elle valait six francs, le lendemain on la payait deux et trois louis; il y a des gens qui l'ont payée jusqu'à six louis. Ceux qui n'ont pu l'avoir imprimée l'ont fait copier à la main. Les encyclopédistes ont raison de dire que cet ouvrage est d'un ennemi bien cruel, ou d'un ami bien indiscret. Dès le commencement, il fut attribué d'une voix presque générale à M. Diderot; et le philosophe, depuis longtemps en butte à la calomnie et à la persécution, a été obligé de nouveau de quitter l'asile où il cultive la raison et les lettres pour courir chez les magistrats et chez les ministres protester de son innocence; il a été justifié avant que d'avoir lu le libelle dont ses ennemis et une partie du public le disaient auteur; je dis une partie du public, car les gens de goût qui se connaissent en style et en coloris n'ont eu garde d'attribuer à M. Diderot un ouvrage où il n'y a ni légèreté, ni finesse, ni gaieté, ni goût. Comme il ne me sera pas possible peut-être de vous en procurer un exemplaire ou une copie, je vais vous en donner ici une idée. Cet Abraham Ghaumeix, en faveur de qui on fait le mémoire, est un pieux et plat écrivain, qui a publié sous son nom une douzaine de volumes obscurs d'impertinences grossières contre MM. de Voltaire, Montesquieu, Diderot, VEncydojjédie^ VEspi^it, quelques autres auteurs et quelques autres ouvrages de la même sorte. Il est venu d'Orléans à Paris tout nu; les jésuites l'ont accueilli, les jansénistes l'ont vêtu, les parlementaires l'ont protégé ; l'avocat général n'a pas rougi de le citer dans ce beau réquisitoire que le public a regardé comme une tache imprimée au Parlement et comme une capucinade indigne du xviii® siècle. Ghaumeix a été même présenté à la cour ; le sot s'est cru un personnage, et il ne voit pas le mépris attaché à ses talons et prêt à le saisir. On a supposé, dans la brochure en question, que MM. Diderot et d'Alembert, pour échapper aux justes reproches d'impiété qu'il leur faisait, allaient le traduisant comme un espion de la police et des jésuites; et l'on répond à ces deux prétendues calomnies par une ironie sanglante. On prouve, par exemple, que Ghaumeix n'est point attaché aux jésuites, parce qu'il n'y a rien dans ses ouvrages qui tende à corrompre les mœurs et à autoriser l'assassinat du roi; et qu'il ne fut jamais espion de
police, parce que si M. Berlin n'est pas scrupuleux sur l'honneur de ceux qu'il emploie, il n'a garde de se servir d'un sot. On donne ensuite la généalogie de Ghaumeix, et cet article est d'un goût détestable. On le fait naître dans la boutique d'un vinaigrier, au milieu de fermentations acides, d'un père quaker et d'une mère juive. 11 est d'abord prophète, ensuite voiturier de volumes encyclopédiques. Il prend querelle dans une auberge avec un maître d'école de village, ensuite avec des charretiers ; il est moulu de coups, ses chevaux tués, sa charrette brisée, ses volumes mis en pièces : c'était une punition de Dieu, qui le châtiait d'avoir contribué à la distribution de l'ouvrage pernicieux. Mais il n'était pas à la fin de ses peines; les souscripteurs le poursuivent, il est sur le point d'être emprisonné ; saint Paris lui apparaît, le guérit de ses contusions, lui annonce les hautes destinées qui l'attendent à Paris, où il vient se faire crucifier vis-à-vis de Saint-Leu. On raconte l'histoire de sa passion. Quand il est étendu sur la croix, l'avenir s'ouvre à ses yeux, il prophétise, et ses prophéties sont une satire violente de Jésus-Christ, de Marie, du pape, de la cour, de la Sorbonne, des jésuites, des jansénistes, du Parlement, en un mot, de tout ce qui a quelque considération ici-bas. Cela se termine par une comparaison scandaleuse de la vie, de la naissance, des talents et des actions d'Abraham Chaumeix et de Jésus-Christ. Cette brochure a été étouffée dès sa naissance. On a cherché l'auteur; on a pris ses colporteurs et ses imprimeurs, et peut-être n'est-il plus inconnu ^ Quoi qu'il en soit, il est sûr que cet homme sait de la chimie, de la philosophie, de la théologie; qu'il est ennemi des jésuites et des jansénistes; qu'il est frondeur; qu'il est net de religion ; qu'il connaît personnellement le P. Frey et le P. La Tour, jésuites ; qu'il a écrit; qu'il est lourd, de peu de goût, traînant et mauvais, mais plaisant; qu'il est offensé, et qu'il y a une vingtaine de caractères auxquels il ne serait pas fort difficile de le reconnaître. C'est
i. Barbier, dans son Supplément à la Correspondance littéraire et dans la première édition du Dictionnaire des anonymes, affirme que Diderot est l'auteur do cette médiocre facétie. Dans la table de la deuxième édition, il désigne Morellet, mais sans paraître on être sûr. Nous pensons, avec MM. Billard, qu'elle n'est ni de l'an ni de l'autre. Voir dans les OEuvres complètes de Diderot (t. XIX, p. 455) une lettre de desaveu adressée à Malesherbes.
un maladroit : pour donner du ridicule à Chaumeix, il fallait raconter son crucifiement avec le plus de vérité qu'il eût été possible; mettre ce Chaumeix dans la nécessité de passer pour crucifié, ce qui est très-désagréable, ou de s'en défendre par écrit; faire cette défense pour lui, s'il ne s'en fût pas chargé; lui démontrer ensuite, par cette défense même, qu'en effet il avait été crucifié; en sorte qu'il n'eût pu se montrer dans le monde sans qu'on n'eût été tenté de regarder à ses mains pour voir si l'on n'y découvrirait pas les stigmates des clous, et aux bords de sa perruque pour y chercher quelques piqûres des épines de la couronne. Cette malice pouvait se faire sans conséquence. Point du tout : au lieu d'un badinage innocent et léger, on a fait un tissu de sarcasmes grossiers et d'impiétés odieuses.
Voilà ce que c'est que ce Mémoire pour Abraham Chaumeix, qui a fait tant de bruit, et dont on ne peut regretter la lecture ni pour la forme ni pour le fond. Mais un incident qui mérite attention, c'est que, dans la chaleur de la poursuite de l'auteur, on ait réimprimé les dernières feuilles de sa brochure, d'où l'on a supprimé l'alinéa des conformités de Chaumeix et de Jésus-Christ. Si c'était la cupidité d'un imprimeur qui eût osé cette réimpression, il n'aurait pas supprimé la seule page qui pouvait faire le succès de l'ouvrage.
— On a enfin réussi à bannir tous les spectateurs du théâtre de la Comédie-Française, et à les reléguer dans la salle où ils doivent être. Ce changement s'est fait pendant la clôture, et c'est M. le comte de Lauraguais qui en a fait la dépense^. Cette opération non-seulement obligera les acteurs de décorer leur théâtre plus convenablement, mais elle entraînera une révolution dans le jeu -théâtral. Lorsque les acteurs ne seront plus resserrés par les spectateurs, ils n'oseront plus se ranger en rond comme des marionnettes. Ce théâtre vient de faire une grande perte par la retraite de M. Sarrasin. Il jouait es rôles de père et de roi. La vérité et le pathétique de son jeu sont au-dessus de tout éloge. 11 ne sera jamais remplacé. Le public
1. Le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, fit don à la Comédie-Française d'une somme de douze mille francs pour l'indemniser de la suppression de ces places. Le 23 mai, jour de la rentrée, au lever du rideau, le public applaudit avec transporta cette amélioration. (T.)
s'apercevra moins de la retraite de M'*" de La Motte et de M"^ Lavoy, s'il est vrai qu'elles quittent le théâtre. Ces actrices avaient toutes deux le même emploi; elles jouaient les rôles de charge dans le comique, et il ne faut pas beaucoup de talent pour cette espèce de rôle.
— Yoici des vers qui ont paru il y a environ un an. Les circonstances n'ont pas permis de les insérer plus tôt dans ces feuilles. Ils méritent d être conservés à cause de leur force et de leur beauté. On les a attribués à M. le comte de Tressant Je crois que le premier poëte du siècle ne devrait pas se faire une peine de les avouer.
Des nœuds par la prudence et l'intérêt tissus; Un système garant du repos de la terre; Vingt traités achetés par deux siècles de guerre, Sans pudeur, sans motif, en un instant rompus; Aux injustes complots d'une race ennemie Nos plus chers intérêts, nos alliés vendus;
Pour cimenter la tyrannie Notre sang, nos trésors vainement répandus; Les droits des nations incertains, confondus; L'Empire déplorant sa liberté trahie.
Sans but, sans succès, sans honneur ; Contre le Brandebourg l'Europe réunie; De l'Elbe jusqu'au Rhin le Français en horreur, Nos rivaux triomphants, notre gloire flétrie,
Notre marine anéantie.
Nos îles sans défense, et nos ports ravagés ; Le crédit épuisé, les peuples surchargés : Voilà les dignes fruits de vos conseils sublimes.
Trois cent mille hommes égorgés,
Bernis, est-ce assez de victimes?
Et les mépris d'un roi pour vos petites rimes
Vous semblent-ils assez vengés ^?
1. Ils sont imprimés dans VAlmanach des Muses de 1793, p. 115, sous le nom de Turgot. (T.)
2. On avait prétendu que la guerre de Sept Ans n'avait eu d'autre motif que de venger l'amour-proprc du ministre poëte dont Frédéric avait dit :
Évitez de Bernis la stérile abondance.
Cette assertion nous paraît hardie. Voyez dans \^ Biographie universelle, l'article Berms. (T.)
— J'ai oublié de vous parler de la Lettre au P. Bertliier sur le matérialisme \ petite brochure. On n'a qu'à en lire trois pages pour reconnaître le style et la manière de M. l'abbé Goyer, écrivain satirique à petites idées et d'un très -mauvais goût. Cette lettre pouvait être plaisante; mais elle n'est que plate et maussade. Au reste il serait difficile de deviner la raison pourquoi elle a été flétrie et brûlée par le Parlement. Elle se trouve du nombre de ces ouvrages que le premier tribunal du royaume a condamnés au feu sur le célèbre réquisitoire qui a fait tant d'honneur en Europe aux lumières, à la pénétration, et aux principes de M. l'avocat général.
1" juin 1759.
On vient de donner sur le théâtre de la Comédie-Française une imitation de la Serva amorosa, de Charles Goldoni, sous le titre de la Suivante généreuse.
Oronte a deux enfants de deux lits. Eraste, fun, est un jeune libertin. C'est l'enfant du second lit. Clitandre, sage, honnête, vertueux, est l'enfant du premier lit. Béatrix, mère d'Éraste et belle-mère de Clitandre, a chassé celui-ci de la maison paternelle. Il s'est réfugié chez Marine, suivante de la mère de Clitandre. C'est cette suivante qui, par amitié pour cet enfant malheureux et bien né et par reconnaissance pour son ancienne maîtresse, l'a nourri, vêtu, logé, soutenu jusqu'à ce jour. Béatrix, non contente d'avoir éloigné Clitandre, a médité de le faire déshériter par son père, afin qu'Eraste, plus riche, puisse être un parti plus sortable pour Rosalie, fille unique de Géronte, leur ami et leur voisin. Marine, aimée de Dubois, intendant de Géronte, et de Frontin, valet d'Éraste, s'instruit de tout ce qui se passe dans les deux maisons, réussit à réconcilier
1. Genève (Paris), 1759, in-i2. Réimprimée dans les OEuvres complètes de l'auteur.