IV
lU CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
Glitaiidre avec son père et avec sa mère^ et à le marier avec Rosalie. Voilà le sujet de la pièce, autant qu'il est possible de se le rappeler après une seule représentation.
— Pour sentir l'à-propos du crucifiement dont on a fait usage dans le Mémoire pour Abraham Chaumeîx^ il faut savoir que les convulsionnaires se font crucifier dans Paris depuis cinq ou six mois, et qu'ils ont substitué le secours de la croix au secours de la bûche et de la barre de fer. M. Bertin, lieutenant général de police, en homme d'esprit, au lieu de les persécuter, leur a fait dire qu'il leur donnerait la permission de représenter à la foire. M. de La Condamine a eu occasion d'assister le vendredi saint à cette étrange cérémonie; il s'est même nanti d'un clou qui y a servi. Il en a écrit l'évangile, que je n'ai pu obtenir de lui. Voici ce qu'il me mande à ce sujet :
« Oui, monsieur, mes yeux ont vu ce que je désirais de voir. Sœur Françoise (cinquante-cinq ans) a été clouée en ma présence avec quatre clous carrés à une croix. Elle y est demeurée attachée plus de trois heures. Elle a beaucoup souffert, surtout de la main droite. Je l'ai vue frémir et grincer des dents de douleur quand on lui a arraché les clous. Sœur Marie (vingt-deux ans), sa prosélyte, a eu bien de la peine à s'y résoudre. Elle pleurait, et disait naïvement qu'elle avait peur; enfin elle s'est déterminée, mais elle n'a pu résister au quatrième clou, et il n'a pas été enfoncé tout à fait. Elle lut, en cet état, la passion à haute voix; mais les forces lui manquèrent, elle fut prête à s'évanouir; elle dit : a Otez-moi vite. » 11 y avait vingt ou vingt-cinq minutes qu'elle était attachée. On l'emmena hors de la chambre; elle avait la colique. Elle revint un demi-quart d'heure après. On lui bassina les pieds et les mains avec de l'eau miraculeuse de saint Paris, et ce secours lui fut plus agréable que celui des coups de marteau. Je vous lirai tant qu'il vous plaira mon procèsverbal ; mais je n'en ai voulu donner copie à personne, pas même à ma sœur ni à ma femme ^ J'ai des raisons pour cela. Si je ne m'étais pas imposé cette loi, je vous l'aurais communiqué avec plaisir; mais ce qui précède vous en tiendra lieu,
i. Grimm fiait par en obtenir copie : on le trouvera dans la lettre d'avril 1761.
JUIiN 1759. 115
et le reste ne renferme que de petits détails peu importants.
« Vous verrez dans le Mercure qui va paraître le rapport de l'ouverture du corps du petit Gaze, et de plus l'information de témoins ouïs, par laquelle il est constaté juridiquement que cet enfant est mort d'une chute faite quinze ou vingt jours avant sa fin \ Sa petite vérole était guérie et séchée quand il lui a pris un assoupissement léthargique qui l'a conduit au tombeau en quatre jours. On lui a trouvé quatre onces d'eau dans le cervelet. Tous les sots discours sont tombés, et les anti-inoculistes sont réduits au silence. Vous verrez dans le même Mercure une lettre de moi servant de réponse à M. Gaulard^
« J'ai été pour voir sœur Françoise; elle n'était plus chez elle, et on m'assure qu'elle est délogée, sa demeure ayant été rendue publique dans le Mémoire pour Abraham Chaumeix^ etc., etc., etc. »
Vous lirez avec plaisir cette lettre de M. de La Gondamine dans le Mercure de juin. Get académicien y répond d'une manière satisfaisante à beaucoup de sots raisonnements qu'on ne cesse de répéter. Il y a, ce me semble, une réflexion bien simple qui a échappé à M. de La Gondamine. Geux qui prétendent, contre l'avis de tous les médecins de l'Europe, qu'on peut avoir la petite vérole deux fois, et qu'il y a du moins un petit nombre de personnes exposées à cet inconvénient, se trompent en croyant porter un coup bien redoutable à l'inoculation. Si j'avais deux dangers inévitables à courir, celui qui m'aurait affranchi du premier ne m'aurait-il pas rendu une grand service? et diminuer mes risques de la moitié, est-ce une chose à négliger? Mais je trouve qu'il faut avoir bien du temps à perdre pour répondre aux sots qui écrivent contre l'inoculation. 11 est bien temps de disputer et d'écouter les platitudes, quand une nation éclairée, notre rivale et notre maîtresse en tout ce qui intéresse les progrès de la raison, se sert de la méthode d'inoculer depuis quarante ans ! Il me semble entendre des aveugles faire des dissertations sur le danger des lunettes, tandis que