‹ Correspondance littéraireChapitre 59 sur 179 · Paris, 1759, in · texte numérisé non relu

Paris, 1759, in

5. La lettre du l*^"" novembre renferme un long fragment du salon de 1759, le premier qu'ait écrit Diderot. Le complément en a été publié en 1857 par M. Walferdin {Revue de Paris), et le texte intégral par M. Assézat, tome X des OEuvres complètes^ auquel nous renvoyons le lecteur.

C. Nous n'avons pu retrouver la trace de ce recueil. Quant à la lettre en vers du comte de Plélo au chevalier de Vieuxville, son ami, elle a été imprimée dans l'Ëlite de poésies fugitives (17G9, 5 vol. in-12), et il en existe une copie faite par les soins de Bouhier, dans un recueil catalogué sous le n*' 686 de .la bibliothèque de Troyes,

de Piélo, qui est un chef-d'œuvre dans son genre. M. de Moncrif, en la faisant imprimer à la suite de ses chansons, a cru devoir en retrancher tout ce qui pouvait blesser les Danois. L'imprimeur de Genève l'a publiée telle qu'elle a été écrite. Ce qu'on y dit sur les Danois est sans doute outré, et l'auteur en convient lui-même: Il faut, d'ailleurs, convenir que la bigoterie et la platitude du gouvernement précédent avaient rendu la cour de Copenhague très-différente de ce qu'elle est aujourd'hui.

— On vient de publier l'Édit d'expulsion des jésuites de tous les États de la couronne de Portugal. La traduction française est à côté. Cette affaire du Portugal a tout à fait mal tourné pour les révérends pères de la Compagnie. Aussi les jansénistes ne manquent pas une si belle occasion de les accabler. Ils sont actuellement à leur douzième suite de Nouvelles intéressantes,

— On a imprimé ici, sans la participation de l'auteur, le Précis de VEcclésiaste et du Cantique des cantiques^ en vers^ par M. de Voltaire. Le Parlement a fait brûler cette brochure, on ne sait pourquoi. J'ai eu occasion de voir de cet ouvrage un manuscrit plus correct. Le Cantique contient des notes en prose, qui sont très-curieuses et qui n'ont pas été imprimées. Au reste, on trouve dans ces vers les grâces et le coloris de M. de Voltaire; mais je ne crois pas qu'il ait atteint la simplicité et la sublimité des originaux qu'il a paraphrasés.

15 novembre 1759.

Les ouvrages de M. Hume acquièrent de la célébrité en France, à mesure qu'on les traduit. Avant qu'il soit un an d'ici, nous en aurons sans doute une édition complète. On vient de nous donner en Hollande la traduction de V Histoire naturelle de la religion j et de trois Dissertations ^ l'une sur les passions, l'autre sur la tragédie, la troisième sur le goût. Je ne sais si cette traduction nous vient de la personne qui nous a traduit , il y a un an , les Essais philosophiques de M. Hume ; mais il me semble que ces Essais étaient rendus avec plus de soin et d'élégance que l'ouvrage qui vient de paraître ^

i. La traduction de V Histoire naturelle de la religion, de Hume, est attri-

M. l'abbé Prévost nous promet la traduction de l'Histoire du règne des quatre derniers Stuarts, par M. Hume^ Ce morceau, qui a une grande réputation en Angleterre, ne manquera pas d'en avoir en France si le traducteur y met autant d'exactitude et de soin qu'il est capable de mettre de noblesse et d'agrément dans son style. Avant de vous parler du nouveau recueil qui vient de paraître, je m'arrêterai à une idée de M. Hume, que j'ai depuis longtemps , et que j'ai été charmé de trouver dans un écrivain aussi éclairé et aussi lumineux que notre philosophe anglais. « C'est une chose remarquable, dit-il, que la différence de sentiments que l'on peut observer entre les anciens et les modernes par rapport à l'étude des lettres. Des douze premiers empereurs romains, en comptant depuis César jusqu'à Sévère, plus de la moitié furent auteurs; sans parler de Germanicus et d'Agrippine, sa fille, qui tenaient de si près au trône, la plus grande partie des écrivains classiques dont les ouvrages nous sont restés étaient des hommes de la plus grande condition. Comme tous les avantages humains sont suivis de quelques inconvénients, on pourrait attribuer la révolution qui s'est faite à cet égard dans les idées des hommes à l'invention de l'imprimerie, qui a rendu les livres si communs, que les hommes de la fortune même la plus médiocre peuvent s'en procurer l'usage.., »

Je ne sais si la facilité d'avoir des livres, comme M. Hume paraît le croire, ou plutôt, comme je l'imagine, celle d'en publier, a avili le métier d'auteur; mais il est constant que, sous ce point de vue, l'invention de l'imprimerie a fait beaucoup de tort aux lettres. Les esprits les plus médiocres ayant trouvé le moyen de publier leurs impertinences et leurs platitudes, et de tirer profit de leur multiplication, ils ont dû bientôt faire profession d'écrivains , et leur trafic leur procurant la subsistance, ils n'ont pu que perpétuer l'abus de la permission d'écrire. Le génie et le goût ont dû également souffrir de la multiplicité des livres et des mauvaises productions de toute

buée au même M. de Mérian qui a donne, en 1756, la traduction des Essais philosophiques. (B.)

1. Histoire de la maison de Stuartsur le trône d'Angleterre jusqu'au détrônement de Jacques II, Londres (Paris), 17G0, 3 vol. in-4° et 6 Yol.in-12. Voir la lettre du 15 juin 1760.

espèce, car, à côté de cinquante arbres qui dégénèrent et qui ne portent que de mauvais fruits, il ne faut pas s'attendre à trouver un arbre généreux, dont le fruit ait conservé la beauté primitive de la nature; nous tenons toujours de ce qui nous entoure. Peut-être faudrait-il chercher dans l'invention de l'imprimerie la source de cette différence qui se trouve entre les anciens et les modernes, et que les gens d'un goût exquis et délicat remarqueront toujours. Chez les Grecs et les Romains, Pétude était le délassement des personnes les plus nobles et les plus élevées; un homme d'une condition obscure ne pouvait s'y faire un nom que par un talent supérieur; la médiocrité n'y briguait point les honneurs du génie. Chez nous, la carrière des lettres est devenue celle de tous les gens inutiles. L'écrivain le plus méprisable peut voir son nom plus souvent imprimé que celui de Montesquieu et de Voltaire. Il y a des coins dans le monde où le chevalier de Mouhy passe pour un auteur charmant, et où l'on n'oserait porter un jugement quand l'abbé de La Porte et Fréron en ont prononcé. La lecture est devenue chez nous une espèce d'occupation réglée; les personnes de la plus grande distinction et les mieux élevées y consument une partie considérable de leur temps, et il n'y en a point qui n'aient à regretter plus ou moins le temps employé à la lecture des njauvais livres. Mais n'eùt-on jamais lu que des ouvrages supérieurs, rien n'est plus contraire au génie que l'usage de lire par habitude. Le génie veut rester recueilli et concentré en luimême; les idées des autres se dissipent, émoussent les siennes, et en ôtent l'originalité et pour ainsi dire la virginité. Il faut des aliments à un esprit supérieur, mais il lui en faut peu. Il doit lire, mais avec une extrême sobriété; et j'oserais poser en fait que l'homme du plus grand génie ne pourrait lire habituellement pendant trois ans de suite, sans devenir un écrivain commun et ordinaire. Voilà pourquoi nous avons si peu d'auteurs originaux ; au lieu que les anciens , ne lisant que peu, après avoir étudié pendant leur jeunesse dans les écoles, ne pouvaient manquer de produire des ouvrages de génie quand par hasard ils se sentaient tourmentés par leur démon de créer et d'écrire.

Le goût n'a pas été mieux ménagé par la multiplication des livres. Comme l'imprimerie en a fait une profession, on a

cherché des méthodes, des patrons, des tours de métier, et la manière de faire un livre est devenue un art de manœuvre, comme celle de fabriquer du drap ou de la toile. C'est ce que nous appelons la méthode , et en quoi nous prétendons avoir une grande supériorité sur les anciens. Pauvres sots que nous sommes de prendre ainsi l'art trivial d'échafauder pour le pouvoir de produire un bel édifice ! Il n'y a dans nos livres méthodiques ni chaleur, ni trait, ni vue, ni génie; en revanche, l'esprit de dissertation , de division , de discussion , y abonde avec l'ennui. Cependant, que par hasard une production de génie paraisse, vous entendez dire à tous les sots : « C'est dommage qu'il n'y ait point de méthode dans cet ouvrage. » Incapables de suivre un esprit supérieur dans son essor et dans la marche altière de ses idées, ils prennent pour désordre ce qui ne peut s'accorder avec leur allure lourde et pesante. La nécessité d'écrire pour le public, c'est-à-dire pour toute sorte de lecteurs, rend nos ouvrages vagues et insipides, en nous jetant dans les généralités, dans les dissertations, dans les lieux communs. Les anciens écrivant pour peu de monde, adressant le plus ordinairement leurs ouvrages à un de leurs amis, à un seul homme, leur donnaient par ce moyen ce tour original et d'un si grand goût, qui répand un charme si puissant sur la lecture de ces écrivains admirables.

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