‹ Correspondance littéraireChapitre 26 sur 47 · LETTRE CXCVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXCVII

Lbs lettres et racadémie ont perdu M. d'Alembert. Il est mort dans 1^ sohtantesixième année de son âge , et l'ouverture de son corps qu'il avait ordonnée par son testament , a prouvé ce qu'il avait craint ot «'avouer à lui-même , qu'il avait la pierre , et qu'une opération s^re et facile^ pouvait encore prolonger ses jours, et peut-être pour bien des années. Mais il n'a jamais voulu souffrir la sonde , et il avouait même que dans 4e cas où il serait avéré qu'il avait la pierre , il ne pourrait se résoudre à subir l'opération , et qu'il aimerait mieux mourir. Cette crainte et les assurances que lui donnait Barthez son médecin ( sans doute par complaisance) , qu'il n'était pas dans le cas d'être taillé , et que sa maladie n'était pas la pierre , le déterminèrent à un i^égime fondant qui le jeta par degrés dans le marasme et le conduisit à sa fin. Dès qu'elle lui a paru certaine, il Ta vue approcher avec assez de résignation , et a fait voir que s^il avait trop craint la douleur , il ne craignait pas beaucoup la mort. Mais il ast toujours très-triste qu'une

faiblesse pusillanime , peu digne d'un philo» sopheet même d'un homme, ait été cause qu'un académicien de ce mérite nous ait été enleyé ayant le temps.

SoHtestamentquicommence par la formule accou tumée^ au nom du Père et du JFils et du Saint-Esprit"^ j contient quelque^legs pour ^s domestiques, fruits des épargnes qu'il avait faites sur une médiocre fortune qui consistait toute entière en pensions viagères, juste récompense de ses talens et de ses travaux. Il a laissé quelques marques de souvenir à ses amis , comme des vases ^ des tableaux, des portraits. Il m'a fait l'hioaneur de me mettre de ce nombre , et m'a légué le t"^!^ buste de Molière.

^. Let curé de Saint-Germain, se présenta chez lui la veille de sa mort : on lui ht dire que M. d'Alembert n'était pas en état de le voir, et qu'il le priait de venir dans un autre moments Le lendemain il n'était plu^, et le

* C'était bien pour lui style de notaire j j'en conviens ; mais je sais aussi que dans le temps on se disait à roreille, que s*il était mort en philosophe^ c'était grâce aux soins de deux ou trois amis qui disposaient ^eces demtsrs momens f et je puis affirmer que l\ui d'eux ne dit «lors ce& pr^^re». Aota^ li étmt eouardm

curé blessé du refus de la visite de la veille , fit d'abord difficulté de l'enterrer. Cependant il y consentit à la fin , sans permettre toutefois que son corps fût déposé dans un des caveaux de l'église, selon l'usage , pour être transporta quelques heures après au cimetière qui est à une des barrières de Paris. Le corps rest^ sous le drap mortuaire jusqu'à l'heure du transport. Le convoi a été modeste ; mais lecprtège était nombreux. Onn'aobtenu aussi qu'avec peine que l'endroit du cimetière où il est enterré fût marqué par une plaque de.

plomb et une inscription. On a pourtant vaincu les obstacles , et grâces à cetta çomplaisance , on saura du moins où repose le cofps de d'Alembert. *

On sait depuis long- temps qu'il était iîlg naturel de M."*« de Tencîn et d'un M. Destouches ; qu'il fut exposé un moment après sa naissance sur les ];narches de Saint-Roch, et recueilli par une vitrière nommée Rousseau |p qui eut soin de son enfance ^ et qui apperce* vant en lui des dispositions rares , le fît étudier

■^■■■■■i I I ■ >■ Il I i^i m iMi «.^ — W—

* On ne pouyait pas prévoir la destrucôcMi des asylet ûe& morts «d^on bout d^ la France à' Pautrç, Obsiupes^ cU^ ^ cœli ^ super hoe l

tj6 CO&B.£SPO]rilASr€2

à ses frais an collège des Qaatre-Natîons.

Dans la snite lorsque son nom deTÎot célèbre , la marquise de Tencîn ofi&it de le reconnaître ; mais il répondit qnll ne connaissait de mère que celle qui Tayait nourri et éle^é , et non celle qui l'avait abandonné. H resta toujours tendrement attaché à cette bonne fitrière, et lui fit une pension qu'il lui continue encore par son testament , dont M.** de Condorcet et Remy, celui-ci conseiller au Châtelet on à la cliambre des comptes y ( je ne sais trop lequel) sont nommés exécuteurs.

C'est sur-tout à ses travaux dans les mathématiques , et au génie qu'il a montré dans les sciences exactes , , qu'il fut redevable de sa réputation , et c'est là sans doute la partie la plus brillante de sa gloire. Les géomètres les plus profonds conviennent qu'il a découvert de nouvelles méthodes et de nouvelles analyses , en un mot ajouté à la science , ce qui n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes. Mais ses titres littéraires ne sont pas non plus sanséclat ; et comme littérateur et comme écrivain ^ il mérite encore une place trèsdistinguée. On a , je l'avoue, démesurément loué son Discours préliminaire de l'Encyclo-

pédîe, qui n'est point (quoiqu'on en ait dît) un ouvrage de génie ^ mais dont le plan bien tonçu et. bien rempli , est d'un esprit juste , étendu et méthodique , etd'unbon ëcrîvafîn.

Son éloge de Montesquieu et quelques autres morceaux du mêaïe genre prouvent qu'il avait échappé à la contagion du mauvais goût ; le style en est sain , élégant et précis. Mais comme on ne irencontre dans aucun des sujets qu'il a choisis » ni grands tableaux ^ ni grands mouvemens , ni grandes idées , il ne peut être mis qu'au second rang des prii^ateurs.

Sa traduction de ; quelques morceaux de Tacite est pure , nette et concise; mais e]\e manque de l'énergie de l'oifiginal, et ne, rend pas toujours le' sens.. Ses Mémoires sur Christine sont agréables , d'un style ingénieux , quelquefois trop épigrammatique^ et ce xn^v[^Q défaut se retrouve dans la plupart de se$ éloges ^ sur-toqt daiid les derniers. Sa disciisslon est aussi trop sèchement et trop minutieusement analytique dans les matières de goût. En général sa manière est plus pensée et f5lus travaillée que celle de Fontenelle ; mais il semble affecter l'hjumeur comme Fontenelle l'agrément. L'un veut blesser eomiiMS l'autre veut plaire j, et quoiqu'il ne;

lySi C0&B.£SP02ri>AHCE

faille riea affecter, Tnae de ces deux manières est oertaiflemeat plus attirante que Tantre p et Fontanelle aura tonjoars plas de lecteurs, et plu3 d'amis parmi ses lecteurs.

iJ Essai sur les grands ne dut pas en faire

à d'jUembert. C'est une latte continuelle de

l^monr-propre des gens de lettres contre

celui des gens du monde : il semble qu'on

soit moins blessé de ce dernier, et cependant

pourquoi l'autre ne seratt-il pas tout au

mcHos aussi excusable f Ceux qui reprochent

tant} ramour- propre anx écrivains et aux.

artistes, ne songent peut-être pas assez que

leur existence est une espèce de dévouemfent,

et que le^ sacrifices qu'ils ont faiis méritent

quelque compensation.* Folitiquemen^t par*

lant , il n'y a pas de mal que chacun agran^

disse UB peu à ses propret yeux (toutes eon-

yenanoas dTailleurârobsertées,) lesobjetsdont

il s^oeenpte : c'est un moyeri d'y mieux réussir.

L'exacte x^aâson met tout à sa place ; mais c'est

Tenthousiasme qui £^it qu'on en mérite une;

et y a^t-il de renthou^siasme sans quel(|ue

iUusLon>f Quand Racine 9 après beaucôupude

dé|roûts et de chagrins essuyés , ne fit plus

qu'apprécier ropinion ce qu'elle valait , il fut

douM ans sans rien faire ^ et ce ne fut pas

pour lui seul que ces douze armées furent perdues. ^

Oiî a reproché à d'Alembert d'avoir trop affiché rambitîon de disposer des places à Tacadémie , et d'avoir plus d'une fois consulté dans les choix qu'il a faits , plutôt des relations sociales et personnelles que la renommée et le public. On Ta vu aussi avec peine trop occupé du soin de se faire louer dans les journaux , et s*abaissant à de petits moyens , qui quelquefois ne lui réussissaien t même pas. li écrivît un jour avec respect à S** qui travaille à la feuille de Paris , et celui-ci eut le* bon esprit de sentir le ridicule que se donnait un homme de l'âge et de la réputation de M. d'Alembert , et s'en mocqua publiquement.

Mais ces petits travers ( et qui n*a, pas le siens ? ) étaient couverts par des qualiféis précieuses. Il était bon et bienfaisant j il âimâitet encourageait le mérite, et donnait aux pauvres une partie (ie son modique revenu. Il y a même des aumônes de ce genre qu'il a pi^é M. de Condorcet et- son héritier de continuer , autant que lé permettraient les fonds qu'il a laissés pour cet objet.

l8o CO&MESYOïr I> AHCS

H fut reçu à racaJémie française en i754i daos le texnps où rEncrclopédie arait excité une grau Je fennec tadan dans les esprits. Son ' éfection fat traTersée par beaucoup d'obstacles , et même il passe pour constant qu'il y mvaitim iitHnbre de boules noires plus qnesuf- £sant pour Texclore, si Duclos, qui ne pçrîlaitpas la tête , et qni étoit en tout hardi et décidé y u*eût prissnr lui de les brouiller dans le scrutin "^^^eii disant très^haut qu'il y avait autant de boules blanches qu'il en fallait. La première récompense qu*ii ait obtenue , est ime pensioai que lui oiFrit le roi de Prusse , sans le connaître autremes^t que par ses écrits. Ce prince a continué d'entretenir avec lui jusqu'à sa mort une correspondance intime, très-piquante et très - curieuse , qui est actuellement, ainsi que tous les papiers de d*Alembert , entre les mains de M. de Condorcet.

* Ûûclos et d^Alembert m^ont tous deux confirmé le fait plus d^uiie fois : tout était noir : c^est leur expression. Ce fait que je crois unique dans* Phistoire de ^Académie ^ pourrait fournir matière k bien des

réjQexions.

1 ouTEs les nouveautés de Fontainebleau , tant des Italien^ que de l'Opéra , ont tombé ^ jusqu'ici , excepté Didon , qui a eu un trèsg,rand succès, dû [ rîncîpaleinent à la musique de Piccini et au jeu vraiment admirable' de M.i^^ Saint-Huberti, qui fait aujourd'hui les délices de la cour et de la ville. Le'poëme ne repond pas en tout à ce que promettait un si beau sujet. Il est parfaitement coupé pour la musique, et offre des situations et des tableaux, sur- tout au 3.™® ^cte, qui sont vraiment des conceptions de l'art , quoiqu'indiquées par Virgile. Mais le style, le I dialogue et les caractères sont défectueux^ de plus d'une manière , et pourtant l'auteur avait de bien grands secours. Il s'est servi de la fable de Métastase , ce qui était plus aisé que de tirer parti de la poésie de Virgile. La pièce est écrite beaucoup plus médiocrement que la Didon de Pompîgnan î car il y a dans celui-ci de beaux morceaux, pas un dans l'opéra , pas même de beaux

iSa CORRESPONDANCE

vers. On. en trouve au contraire une foule de mauvais.

DiDOiï , je vous porte les vœux J Du noi du Numide et du Maure.

Trop fier de ma faiblesse , Et d*un choix qui me blesse, ^ Crois-tu que je te laisse Le maître de son cœur d

C*est le fier et sauvage Hiarbe qui parle envers si mous et si flasques à son rival Enée. C'est ce même Hiarbe qui dans toute la pièce joue le rôle le plus méprisable ; qui , dans le moment où il apprend qu'Enée se dispose ^quitter Didon ^au lieu d'en triompher en rival outrage et furieux , vient en faire à Didon une froide confidence, comme un valet de comédîô. C'est Didon qui dit à Enée :

J*ai beau le voir , }e crois à peine Ce que Vénus a fait pour moi.

u4ux malheurs causés par Hélène y Il est donc vrai que je vous doi ?

Sa»s parler de la dureté de cette dernière inversion , qt^e peut signifier cette phrase , et que font les malheurs d'Hélène à l'amour de Didon? Est-ce une raison pour qu'elle aime davantage Enée ? il es^t impossible d'y

X I T T à "b: à I ïi e. i85

rien comprendre. Ge rôle d'Enée est aussi négligé et plus froid qu'il ne devrait Têtre. Il répond aux reproches de Di don par ce vers ridicule : ....

Didon , plus je diffère y et plus le mal «ugnf'^^tc^

Tout le monde sait combien Virgile est subîîme dans les fureors de Didon : voici comment elle s'exprime dans l'oppra. :

Va y pour ta pourse Yagabonde

Mâte^toi de tout préparer. •- '- ^

Remonte sur ces mers qui yotit nous sépare^ \ Va chercher l'Italie , errant au gré de l'onde. II saura me venger , ce perfide élément.

Triste jouet des flots , des vents et de Torage^ Environne d'ëcueils , menacé du naufrage , Tu te repentiras dans ce fatal moment ,

D* avoir abandonné ce tranquille rivage , f Qti l'amour t'aurait fait un destin si charmant. Tu nommeras Didon , présente à ta pensée ; .

Tu gémiras ^ ingrat , de l'avoii: offensée ^ Tu l'appelleras vainement. ,

Ici chaque expression devrait être le cri de l'amour , de la douleur et de la rage , et combien de faiblesse et de clievilles dans tous ces vers là ! Ceux que débite Didon après la fuite d'Enée sont encox'e bi^nplus mauvais.

Désespoir impuissant ! rage vaine et tardive y

l84 COB.B.ESPONI)AKe£

Il mMckappe ! . •• il fallait Tencliaîner sur la rive j ^nùler sa flotte avant qu'elle pât s'éloigner , Dans le sang de son fils , dans son sang me baigner ^ EnBn mourir vengée , ou du moins en captiçe Le suivre oit le destin le condamne â régner^

On rie sait si on lit de la prose ou des vers, tant ceux-ci sont mal construits \ mais ce qu'il y a de pis, c'est la fausseté des idées et des rapports. Comment Didon , après avoir dit, enfin mourir vengée ^ peut-elle ajouter , ou du moins en captive le suivre t Ce retour SI tendre et cet abandon si entier n'est-il pas, dans la situation où elle est, le plus étrange contre-sens ? Armide dit bien à Renaud.:

Au moins comme ennemi , si ce nVét comme amant y £mmenez Armide captive.

Mais alors Kenaud est là , et quand il est parti, elle parle un langage bien différent : les passions ont leur logique. Cet opéra, quoique rensemble et la musique en fassent au théâtre uii des plus beaux que nous ayons, n'en prouye pas moins à la lecture > comme tous les autres opéras et toutes les tragédies de Marmontel , qu'il est incapable de s'élever à la grande poésie. Ses opérascomiques sont fort agréables ; il fait bien le ters à cinq pieds , celui de tous qui approche

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