LETTRE CCXIV
L'OTTYRAGE de M. Necker sur les finances ft produit une sensation si vive et si générale ^ que je crois devoir laisser en arrière quelques autres objets sur lesquels je reviendrai , pour parler plutôt de cet important ouvrage, qui fera époque de plus d'une manière. C'est la première fois qu'on a mis sous les yeux de la nation et du monde entier le tableau des richesses et des charges de ce grand royaume, et qu'en montrant toutes les ressources, on n'a dissimulé aucun des abus et des vices de son administration. C'est aussi la première fois qu^un ministre des finances a révélé un secret de cette importance , et a montré ce talent pour écrire. Ce livre qui est en trois volumes z/i*8.o, est non - seulement d'un administrateur , mais encore d'un écrivain éloquent. Son ^tyle est noble , animé , par -tout où il abandonne le calcul pour montrer le bien à faire et le mal k réformer. Aussi a-t-il donné beaucoup d'humeur à tous ceux qui ont intérêt à ce que le , mal continue et que le bien ne se fasse pas.
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De plates réfutations et de mauvaises satyres se sont répandues , lorsqu'à peine-le livre était connu. Mais excepté cette classe d*honimes dont l'improbation en ce genre est un suifrage * de plus , la nation entière a accueilli ce grand et bel ouvrage avec ad* miration et reconnaissance, et si l'on vient à s'occuper dé réforme et d'amélioration, c'est le livre de M. Necker qu'il faudra preiidre pour guide. Il a cet avantage de ne point proposer de partis extrêmes : il n'indique que des remèdes faciles , des opérations graduelles , modérées , analogues à l'esprit du gouvernement et au caractère de la nation , et dont le résultat évident est qu'on peut soulager beaucoup le peuple sans appauvrir le monarque. Ce n'est pas sans étonnement qu'on apprend , en lisant M. Necker, que le roi de France tire de ses états cinq cent quatre-vingt - cinq millions , dont cinq cents entrent dans ses coffres ^ après avoir déduit les fri^is de perception et de saisie. Il n'y a point de monarque au monde qui ait un revenu aussi considérable, et dont le paiement soit aussi assuré. Ceux qui ont imaginé de faire un crime à M. Necker d'avoir révélé ce qu'ils appellent le secret de
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rétat 9 lui ont fait un étrange reproche. Il ii*y a, ce me semble, qu*tiû seul danger à divulguer un pareil secret : ce n'est pas de faire voir aux autres nations combien la France est puissante : c'est d'appuyer le funeste raisonnement que l'on fait ici tous les jours, savoir qu'avec de si prodigieuses ressources on peut faire impunément beaucoup de fautes , et que ce n'est pad la peine de remohter une machine si forte qu'elle ne peut jamais être détruite. Mais heureusement pour M. Necker , on n'avait pas attendu son livre pour raisonner et agir sur un si mauvais principe.
Le ministère des finances est si étendu dans un pays comme le nôtre , qu'il tient à presque tous les objets , et c'est ce qui fournit à l'auteur l'occasion de parcourir toutes les parties de l'administration. Il n'en est aucune sur laquelle il ne donne des idées qui peuvent être utiles. Il traite successivement des contributions des peuples , des fràià de recouvrement, de la population du royaume, dé la nature des impositions , de leur dis* proportipn dans la régie des gabelles, l'un des plus grands fardeaux qui accablent le peuple , et des moyens d'y remédier, des tri*
buts du clergé , des administrations proyin- ' ciales dont il a été le fondateur et de tout le bien qu'elles peuvent faire , de la balance du commerce, des monnaies, du numéraire de la France , du luxe , des impôts connus sous le nom de droits de traite et de péage dans rintérieur du royaume , autre abus à corriger , des ennoblissemens , des hôpitaux^ des prisons , de la circulation et du crédit^ des intendances , de la guerre, etc. On sent quel fonds d'instruction peut résulter d'un plan si vaste , et il y avait long-temps qu'on se nous avait donné un écrit si substantiel.
Quoiqu'en général sa manière^l'écrire mérite beaucoup de louanges , elle n'est cependant pas à beaucoup près exempte des défauts qui peuvent prêter à une très-juste critique. Sa^ diction est trop souvent incorrecte et uéolûgique, abstraite et embarrassée; son ton est volontiers emphatique; il y a des comparaisons recherchées, des figures déplacées, etc. Far exemple , il commence ainsi le chapitre de la guerre ; « Ah ! que » j'étais impatient de traiter ce sujet !
** Ah ! que mon cœur avait besoin de se »^ répandre sur les maux attachés à cette >» effrayante calamité l » Je ne sais si je
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me trompe } mais une pareille exclamatioil me semble étrangemerit déplacée. Il y a là une affectation de mouvemens oratoires ou même poétiques , qui ne convient point du tout à un homme public , traitant un si grand sujet. Supposons qu'il eût dit simplement : « j'étais impatient de traiter ce >3 sujet , mon cœur avait besoin de se réi> pandre , etc. » ce ton eût été du moins plus convenable : il n'y avait pas moins de sentiment et il y avait plus de mesure. Il n'y a guères qu'un rhéteur qui commence un chapitre par une exclamation. Il faut que les figures passionnées soient naturellement amenées et proportionnées, non-seule* ment au sujet , mais au caractère de l'homme qui écrit.
Un autre reproche que l'on a fait généralement à M. Necker , mais que peut-être on lui fera moins ailleurs que parmi nous»
c'est d'avoir montré par - tout le sentiment de son mérite et la conscience du bien qu'il a fait , et c'est dans ce pays ce qu'on pardonne le moins. On pourrait dire pour le justifier que c'est un étranger, un ministre disgracié qui a succombé sous les efforts d'une cabale exuiemie , et qu'il était bieù dif*
fiûila qva le tableau de ton |idministratiQi| ne (ht pas sous ^a pluaie que apologie pu UB éloge "^^ On peut ajouter qu'un sen^ tiiUfBt qui se manifeste aut^tul que celui ào sa BvtpénQxité , c'est le des^r ardept qu'il avait d'obtenir une grande gloire ^n devenant lit bieii&iteuf ^'une gpande cation. Ce désir exprimé souvent avec une sensibilité nobi^ et franche , n'est pas , ce me semble , un d() ces sentimens qu'il soit besoin de cacher. Il va plus loin: il avoue ingénuement tout le regret qu'il a que la perte de sa place l'ait mis hors d'état d'achever son ouvrage ; mais il faut en convenir y ce n'est pas parmi nous que ce ton pouvait réussir. C'est dans Rome ou dans Athènes qu'il était permis aux hommes de s'évaluer eux-mêmes, afin de
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* Il est deyenu si commun de confondre ces deux mois dont le sens est très-différent ^ élage et apologie , que je crc^îs remplir un devoir académique en avertissant qu* apologie n'est nullement synonyme d'*é/oge, 6t ne signifie uniquement que Justification. Il m'est arrivé non pas tout-à-fait avee un, homme de lettres , mais avec un auteur qui n^était pas sans mérite 9 de ne pouvoir le convaincre sur le mot apologie qu'en ouvrant le dictionnaire | et il parut confondu d'étonnéaent •
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prendre leur place; mais dans un gouver' nement tel que le nôtre , chez une nation û vaine et si attachée à ses convontions sociales^ la vanité des petites choses est la seule per- 0iise , parce qu'elle est à la portée <ie tout le monde , et l'orgueil des grande choset «st défendu , parce qu'il appartient à trop peu d'hommes. '
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