LETTRE CLXXVI
XjA permission (ju'ont eue lés Italidns de jouer des comédies , a produit enfin un ouvrage de mérite); et c'est en même temps la première comédie en cinq actes qu'on ait jouée à ce théâtre j elle est intitulée Tom-Jones à Londres. L'on se doute bien que l'auteur n'a eu rien de mieux à faire que de prendre soil inttîgije et ses caractères dans Texcellent ouvrage de'Pielding. Il en a môme emprunté ses détails les plus heureux; mais on doit lui rendre cette, justice, que c'est en homme d'tsprit et de talent qu'il ! a mis en œuvre le fonds qu'il ay ait à faire valoir. La marche de Sd. ' pièceMBst bien entendue , les situa lions sont intéressantes et bien menagées, le dialogue est rapide et animé, le style en général ingénieux et facile j beaucoup de jolis vers , et peu de mauvais g<>ût; ses principaux caractères bien soutenus ; celui du lord Fellamare qu'il s'est rendu propre, et Vjii'il a fort embelli, luifaitsur-. -tout honneur. Ce personnage est plein de traits d une giajuie noblesse j mais Tanteur a
manqué rotaleoiept cpîuî de Blifil , et c'e^t la partie faible de sa pièce. Dans l'auteur anglais , Blifil est un inf'lftie scélérat , mais un très - adroit hypocrite , qui ne fait jamais tine seule démarche qui puisse l'exposer ou le compromettre. S'il finit par être démasqué , c'est la faute des évcaemen* et non pas la sienne ; c'est parce qu'il faut bien que tôt ou tard la vérité l'emporte sur le mensonge. Mais dans la pièce française, Blifil est d^urie bassesse révoltante , d'une hypocrisie maladroite, et il 3'engage lui-même, sans aucun motif, dans de fausses démarches dont il doit être visiblement la victime. SI l'auteur corrigeait ce défaut, et quelques fautes dans la diction, son ouvrage y gagnerait infiniment. Tel qu'il est, il est supérieur à toutes les comédies qu'x)n a jouées au théâtre français depuis quinze ans. L'auteur^ que ce premier succès, doit fort encourager, est un comédien de province nommé Desforges. Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'à la première représentation , cet ou vraga fut très-maltraité par ce même public qui prodigue stsouvent une si scandaleuse indulgence aux plus plates rapsodies , tant on est porté aujourd'hui à étouffer toute sorte de
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mérite. Il est vrai qu'il a repris le dessus aux représentations suivantes, et il aaufourd^hui un graitd succès.
Puisque nous sommes sur l'article de la littérature anglaise , je crois devoir placer ici un morceau qui m'a paru assez curieux pour m'engagcr à le traduire; il est tiré de la feuille de Londres qui a pour titre , Morning
Chronicle.
«t La petite histoire suivante est si exactement vraie , qu'elle n'a besoin ni du secours de la fiction , ni des grâces du langage. Elle sera sentie par ceux pour qui le vrai est le seul beau , et c'est pour eux seuls qu'elle est écrite. Je vais la raconter avec la pins grande simplicité et la fidélité la plus précise.
Il y a environ quatre ans qu'une jeune femme s'arrêta dans un petit village presse Bristol , et demanda qu'on lui donnât par charité un peu de lait. II y avait quelque chose de si attrayant dans son extérieur , qu'elle fixa l'attention de tout ce qui était autour d'elle. Elle était de la première jeunesse et d'une beauté frappante j ses manières étaient nobles et gracieuses , et tovit son maintien inspirait le plus grand intérêt. Elle était
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teille y étrangère dans le pays , e&,dajD6 une extrême misère; c ependa.nt elle ne proférait aucune plainte , et ne cherchait point àe&citer la compassion. Sa manière de, parler et d*agir annonçait visiblement une naissance distingaëe; cependant on remarquait dans ses paroles et dans ses actions des disparates qui indiquaient une tête dérangée. Elle passait la journée à chercher une place où elle pût reposer sa pauvre tête , et la nuit elle couchait sousTabri d'un tas de foin. Des damée du voisinage lui représentaient le danger d'une situation si exposée , mais inutilement| leurs secours fournissaient k sea besoins j mais ni prières ni menaces ne pou valent l'engager à coucher dans une maison. Commâ elle donnait de temps en temps des marques d^une véritable folie , à la fin on renferma* Je passe sur cet endroit de son histoire ; il affecte trop mon ame et affligerait ceUe du lecteur. Enfin elle fut élargie ^ et sans perdra un moment^elie recueillit ce qui lui restait de forces , ef revint à son tas de foin , quoi* que ce fût à six milles de sa prison. On ne peut exprimer son ravissement , lorsqu'elle se retrouva libre et encore en possession de son chétif asyle. U y a actuellemeùt près de
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quatre ani- que cette malheureuse créattùié s'est dévouée à une si déplorable condition^ et qu'elle n'^ couché dans un lit ni sous ua toit; La' ; peine > la maladie, le froid ^ la^ iHisère dnt altéré sa santé et ses charmes ; mais sa figure est toujours intéressante , et il y ^ toujours dansson air et dans ses manières uno douceur et une délicatesse peu communes.
Elle est bien éloignée de la vanité des habillemeus , si naturelle à son sexe et si ordinaire dans la folio* Elle ne porte ni n'accepte aucune partire , et lorsqu'on lui fait quelque présent de cette espèce , elle le pend à une branche d-arbre , etlelaisse là comme indigne de son attention.. Elle refuse de donner aut?un éclaircissement sur ce qpila concerne ; son silence sur ce point est invincible. Ses mo- Hiens de raison deviennent plus rares , et son 4^prit est sensiblement aliéné. Cependant ses réponses stmt assez sensées , à'moins qu'elle ne soupçonna quelque intention de la sur- Ik^endre dans les questions qu^|C$p lui.fait». Au reste, sa vie est rinnocence même. Le& fiifttins oBe se proihène autour du village, conveM© âv^c de pauvres enfans , leur fait à^ petits présens de ce qu'on lui a donné ^ «t reçoit les deurs çn échacge/-ElIe ne prend
tien que du' lait , du thé et la plus simple nourriture. Les dames du voisinage, et une en particulier qui a été sa constante et infatigable bienfaitrice, n^ont rien oublié poi:r obtenir d'elle de vivre dans une maison. Maïs elle répond toujours: 7e trouble et le malheur habitent dans les mai sons ; la liberté et Vair^ voilà le bonheur. Une cei*taîrie singularité de termes , quelque chose d'étranger dans fia prononciation et dans la tournure de quelques phrases , ont fait conjecturer qu'elle n'était pas de ce pays-ci. On a fait dîfférens essais en différens temps pour tirer de ces circonstances quelque connaissance de son origine. Il y a environ un an qu'un gentilhomme lui parla plusieurs langues du continent. Elle parut inquiète et embarjcassérj mais lorsqu'il vint à lui parler allemand, son émotion fut si grande qu'elle ne put la cacher ; elle détouri^a la tête et fondit en larmes. Cette anecdote répandue dans le ▼oisinageparvint,ilyaquelquesjours,àdeux gentilshommes , que l'humanité engagea à visitercette infortunée. L'un d'eux qui parle allemand très^couramment , voulut faire la même- épreuve. Elle parut singulièrement txoublée, rougit, et soit hasard , soit qu'eu
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efFetelle entendît cette langue , elle répondit en anglais à quelques questions. ;Mais tout« à-coup , comme si elle se fût apperçue qu'elle avait commis une imprudence ^ elle changea adroitement de|conversation, et nia qu'elle eût rien entendu de ce qu'on lui àrait dit.
On ne s'est déterminé à rapporter cette histoire si simple , que dans Pespérance qu'elle pourrait passer sous les yeux de qnel« que personne intéressée au sort de cette triste créature , et tout ce que l'historien désire , c'est de ramener (peut-^tre) une jeune fille aimable et malheureuse dans les bras de parens actuellement désolés de sa perte. Il voudrait bien que tout ce récit ne fût qu'une fiction , et n'avoir pas été témoin oculaire de ce qu'il raconte; il se serait épar-gné une impression bien douloureuse et des larmes malheureusement inutiles. »
Le jeune M. de Florian qui a été cou* ronné cette année à l'académie française p a fait jouer aux Italiens une petite pièce- de féerie, intitulée le Baiser ou la bonne Fée.
L'idée en est simple et pastorale : cesont deux jeunes amans sous la protection d'une fée ^ et qu'un oracle menace des plus grands malheurs, si le jour de leur mariage ils se
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donnent un seul baiser. Il semble qu'un fond sî mînf e ne devait fournir qn*nn acte : Tauteur a nui à sa pièce en l'alongeant en trois actes , et en y mettant un génie bêtement amoureux ,, qui donne dans le pîèjge le plus grossièrement tendu. Le dénouement qui , après la ^ène des deux amans , ne pouvait pas être trop vif et trop rapide^ est chargé d*évén^mens mal- adroitement compliqués. Le style est le plus souvent faible et négligé ; mais ]a scène essen*tîelle dé la pièce , celle où le sujet est traité , et qui se passe entre les deux jeunes amans, forme un très-joli table^^u , où Ton remarque des traits d'un naturel charmant et de la plus heureuse naïveté* En général, l'auteur a de l'esprit et de la délicatesse, et il serait à souhaiter, quand il écrit en vers , qu'il sentît davantage la nécessité de soigner son style, On a imprimé la tragédie de Tibère , et si quelque chose prouve à quel degré d'ineptie on est parvenu dans les ouvrages et dans les jugemens , c'est qu'on ait toléré une pareille production, qui prouve une absence totale, non - seulement de talent , mais d'esprit.
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C'est aujourd'hui plus que jamais que roii pourrait s'écrier avec Boileau: L^sPradons étaient des soleils en comparaison de ces gens^là.
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