‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · G CL · texte numérisé non relu

G CL

A Mme Aubineau

23 septembre 1807.

Madame,

J'aurais bien voulu vous répondre par le journal: je ne l'ai pas pu. En revenant ici après une absence de six semaines, j'ai trouvé une effroyable quantité d'affaires en retard et la plupart très pressées. Pour écrire un article sur la Mère Emilie oi sur la Sainte Famille, il aurait fallu mettre tout le reste de côté pendant quelques jours. 11 n'y avait aucun moyen de prendre ce parti. J'en ai bien regret, et j'ai bien des remords, car cela devrait être fait depuis longtemps. Il faut que l'amitié de Léon me pardonne de lui avoir si peu montré la mienne, et il faut aussi que vous me donniez une preuve nouvelle de votre indulgence. Ce que je me propose inutilement depuis deux ans iw tardera plus. J'ai résolu de payer

l^b^ CORRESPONDANCE

enfin mes dettes et je regarde celle-ci comme une des plus pressées. Je suis las d'avoir cette pauvre Mère Emilie sous les yeux comme un reproche vivant et de ne pouvoir penser à vous sans une certaine honte

Nous sommes tous revenus de compagnie, très bien traités par la mer. Malheureusement, déjà l'air de Paris commence à produire son effet et Luce qui avait un air de force sous son noir n'a plus que du noir ; ma sœur a repris ses migraines, Eugène en a fait autant. Je tiens bon avec Agiiès, et j'attends avec une certaine impatience pour les autres l'air sain de l'hiver. C'est notre belle saison à Paris , nous nous portons mieux et nos amis sont près de nous. M. du Lac vient de partir, ce qui nous a fait un. surcroît de besogne.

Adieu, Madame, ma sœur vous prie d'agréer ses compliments et de les offrir à Madame votre mère et à Mademoiselle votre sœur. Pour moi je vous supplie de recevoir mes excuses et mes respects.

Louis Veuillot.

CGLI

A Mgr Luquet

2 décembre 1867.

Monseigneur,

Je suis tellement indigne de votre pardon pour le long silence que j'ai gardé envers vous que je suis assuré de l'obtenir. Il y a bien quelques raisons en

DE LOUIS VEUILLOT /i55

ma faveur. J'ai toujours vingt choses pressées à faire, je suis toujours en retard ; et cette continuelle tension s'ajoutant à l'incommodité de mes mauvais yeux, me jette quelquefois dans une invincible paresse à l'égard des choses qu'il ne faut pas terminer immédiatement. Je voulais d'ailleurs avoir lu la Vocation avant de vous écrire. Hélas ! et je ne l'ai pas encore pu. Ces beaux volumes sont là sur ma table, attendant quelques heures que je n'ai pas pu trouver depuis trois mois. Il ne m'a pas même été possible de dicter une lettre à ma sœur.

Je n'ai pas besoin de vous dire, Monseigneur, combien je regrette le peu de succès de la mission dont j'avais chargé le bon P. Régis auprès de Votre Grandeur. Nous avions espéré que nous trouverions en vous le secours romain qui nous est si nécessaire, et qu'avec ce secours matériel, votre collaboration nous attirerait des bénédictions encore plus précieuses. Puisqu'il y faut renoncer, permettez-moi de vous demander i° une petite participation à l'œuvre comme vous nous l'avez déjà donnée d'une manière si honorable et si utile : •>" vos bienveillants conseils à notre correspondant quand nous en aurons un ; 3° des lumières pour le choix de ce correspondant futur.

Jusqu'ici notre espérance à votre sujet ne s'étant pas réalisée, j'ai temporisé pour essayé de garder M. de Courcy qui nous convenait parfaitement. Mais quoiqu'il se trouve bien du climat de Cannes, sa santé ne se raffermit pas assez vite pour nous

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permettre d'attendre plus longtemps et il faut le remplacer.

J'ai reçu des offres de M. l'abbé Pallard que connaît Votre Grandeur. Souffrez que je vous demande en toute confiance, Monseigneur, ce que vous pensez de la personne et de la capacité qui me sont l'une et l'autre tout à fait inconnues. Il nous faut un Français, mais il nous le faut bien choisi : prudent, indépendant à l'égard des suggestions romaines qui ont parfois fatigué le pauvre abbé Dernier, au-dessus des suggestions personnelles qui peuvent faire négliger l'intérêt de la chose, enfin irréprochable comme chrétien et comme prêtre. Puisque M. Pallard a l'honneur d'être en relations avec vous, je n'ai pas d'inquiétude sur ce dernier point. Mais sa capacité ?

Je ne vous dis' rien, Monseigneur, de la mort de Mme de Lestanville. Nous l'avons apprise avec consolation pour elle, avec douleur pour vous. Nous espérons que nous aurons cette belle vie écrite de votre main et de votre cœur, et j'attendais, j'attends encore que vous en fassiez d'abord une petite notice pour VUnivers.

Agréez, Monseigneur, les sentiments respectueux et dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être de Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUILLOT Ixbj

A M. Segretain

Sans date.

Vous dînerez avec une femme rousse. Les rousses^ quelquefois sont très bien, lorsqu'elles ont des cheveux. Celle-ci n'en a pas. Le son de son visage est abondant ; celui de sa voix est désagréable. Cette dame est cependant digne de respect. J'espère que vous saurez la prendre en homme de bonne compagnie et que vous ne laisserez point voir combien vous la trouvez hideuse. Si elle prononce un nom qui lui est cher à juste titre, évitez d'échanger aucun regard avec personne. Ma maison est sacrée. Vousêtes pur, soyez décent.

Louis.

CGLIII

A Mgr Bastide

Très cher Illustrissime et Révérendissime,

\ous voilà donc en pied. Si j'en suis tout à fait content c'est ce que j'ignore. Autant que j'ai compris le mécanisme humain de la chose, il y a de^ qiiadrini en plus, mais aussi des libertés en moins. C'est ce qui donne à penser. Les libertés (hormis les gallicanes) sont de si jolies et aimables filles du bon Dieu ! Je vous fais tout de même ma visite di colore, parce qu'il faut regarder les aventures hu-

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maines du haut de la boule, et les prisons ni les palais ne diffèrent plus sensiblement de la rue. Tout se trouve à peu près au niveau du pavé. Alors les clôtures, les gênes, les freins ont leurs raisons d'être non seulement acceptables mais très bonnes, très glorieuses, très augustes. En somme, le cheval de guerre, le cheval de charrette, le cheval de carrosse est plus noble que le cheval échappé. Il est noble parce qu'il sauve l'espèce. Si l'espèce ne servait à rien, on en ferait du bœuf ou du chevreuil, et les pétarades d'oii le cheval libre tire tant de gloire ne dureraient pas longtemps. C'est de là que je conclus qu'il faut des chanoines de Ste Marie Majeure. Cependant je ne me fais pas à l'idée de vous voir à vie dans ce très glorieux et utile métier de chanteur de Laudes. Vous avez une chanson à vous et une manière de la chanter qui vous assignent une autre partie dans le concert universel. Je voudrais que le chapitre fut pour vous un corridor pour passer à une autre activité, et une certaine atmosphère pour vous habituer à un autre climat. Laissez-moi vous dire ma petite idée que je crois vous avoir déjà proposée. Empoignez des bouquins, faites de la théologie tant et plus, et tenez vous prêt à repasser les monts, où vous trouverez fort à faire. Les hommes de votre force aiment passionnément, d'amour naturel, tout ce qu'il est permis d'aimer. Un temps viendra que vous aurez le mal du pays ; vous sentirez le besoin de parler français, d'externer en français tout ce que vous aurez si longtemps entassé dans votre esprit et dans votre cœur. Tenez-vous

DE [.ouïs VELILLOT ^bg

prêt pour ce moment-là, et si je suis encore transportable, j'irai m'asseoir auprès de vous.

Vous lirez dans les journaux que j'ai vu le ministre de l'Intérieur et même l'Empereur et que j'ai fait avec eux un traité. N'en croyez rien. Je vis fort à l'écart de ce monde, en paix, nullement en complicité.

Vous devriez bien me dire ce que vous pensez des tableaux de Lafon. Il m'écrit qu'il est content, non de ses tableaux mais de sa vie présente. Cela me réjouit fort parce que le brave garçon ne manque pas de sujets de soucis. Rendez-lui tous les services que vous pourrez lui rendre. Adieu très cher ami ; nous vous aimons toujours tant que plus ne le peut.

Bien à vous en N.-S.

Louis Veuillot.

Au R. P. cVAlzon

Paris 20 mars i858.

Mon cher Ami,

Si vous voulez me faire une surprise vous êtes bien libre ; mais c'en est une pour moi d'apprendre que vous venez seulement de recevoir mes bouquins (i) et je vais aller chanter pouille à Vives, qui aurait dû vous donner ce plaisir-là, il y a longtemps. Enfin vous les avez, et ils vous sont agréa-

(1) Les Mélamges.

bles, voilà ce qu'il me faut. Si votre jugement est favorable à ces vieilleries exhumées, d'autres pourront les suivre. Personne n'a le droit d'être plus difficile que vous, et ne peut m'arrêter dans une voie où vous me dites : c'est bien

Adieu, très cher ami. Recevez les amitiés de toute la rédaction : Eugène et Du Lac en tête. Quelque chose semble leur dire qu'ils auront part à la surprise. Ils ont le nez si fin. Quant à moi, je l'attends de pied ferme, décidé à ouvrir de grands yeux et tout ce qu'il faudra ouvrir. Pour mon adresse, la voici : Quant on veut me flatter, on m'écrit à Paris; quand on veut que les choses m'arrivent, on ajoute : rue du Bac.

Votre bien dévoué en N.-S.

Louis Velillot.

A M. l'abbé Morisseau

ik mars i858, Mon bien cher Abbé,

Je ne veux pas laisser finir le mois sans vous remercier du bon souvenir que vous m'avez donné. J'y emploie la main de ma sœur, parce que je n'ai pas le temps, le jour, et que je n'y vois pas, la nuit. Sauf mes yeux, tout va bien à la maison, mais ces yeux sont terriblement mauvais et j'aurais grand besoin que M. Dupont s'en mêle un jour. Dites-le lui en me recommandant à ses prières et remerciez-

DE I.OLI? VELILLOT 46 1

le de la bonne réponse qu'il me fournit à l'endroit des niais qui parlent sans cesse d'attraper les mouches. Il a mille fois raison et rien n'est bête comme de vouloir attraper ces bêtes-là. C'est perdre inutilement du miel et on ne les attrape bien que quand on les écarte et encore mieux quand on les écrase. La parole de M. Dupont vérifie pleinement celle de l'Ecriture, et la piété qui est bonne à tout, est surtout bonne à la réplique.

Vous avez peut-être su que j'ai vu l'Empereur. J'ai causé avec lui en audience particulière pendant trois quarts d'heure. Je l'ai trouvé fort bon, fort aimable et fort intelligent. Je me suis permis de lui dire moi aussi qu'il faut tuer les mouches, il ne m'a pas paru trop éloigné de cet avis-là ; mais il en reçoit bien d'autres qui lui conseillent de tondre et même de tuer les moutons.

C'est justement ce que demandent les mouches. J'espère pourtant que s'il ne suit pas les bons avis il se gardera davantage encore des mauvais. On m'assure que le rédacteur du Siècle lui ayant à son tour demandé une audience et l'ayant obtenue, a reçu l'avertissement le plus officiel du monde de ne plus jamais toucher à la religion. Il est certain qu'il s'en abstient scrupuleusement depuis le il\ janvier. Ce serait un grand point de gagné si l'on tenait la main à cette défense.

Adieu, mon cher ami, faites bien mes compliments à Mlle Henriette de Lavalette, je lui souhaite de tout mon cœur une bonne santé et je fais ce

vœu plus encore pour ses pauvres que pour ellemême. Recevez mes tendres amitiés.

Votre tout dévoué en N.-S.

Louis Velillot.

CGLVI Au R. P. d'Alzon Mon bien cher ami,

Rendez-moi un service ; il y a quelques jours, j'ai reçu de Cette trente-cinq charmantes bouteilles d'un excellent vin de Frontignan qui m'est envoyé par un anonyme. Vous êtes voisin de Cette, vous y devez avoir des connaissances. Tâchez de découvrir mon anonyme, dussiez-vous faire un abus sacrilège de la confession, et si vous ne voulez pas me livrer son nom, faites-lui du moins savoir que son vin est arrivé, qu'il est exquis, qu'il communique au cœur une chaleur pure, laquelle, s'ajoutant au feu sacré de la gratitude, inspire en son honneur dans toute ma maison des discours vraiment lyriques. Un homme qui m'envoie du vin ne peut-être qu'un ami du beau langage et des sentiments élevés : l'effet produit par son Frontignan lui sera nécessairement agréable, et il dormira d'un bon somme, comme tout particulier qui a fait une bonne action.

Voilà, mon très cher ami, la commission dont je me permets de vous chargei. J'y tiens beaucoup ; il n'y a qu'une chose à laquelle je tienne davantage.

C'est que, quand vous viendrez à Paris, le premier jour, le lendemain au plus tard ^^venez plutôt le lendemain pour éviter V infortune du pot), vous preniez place à ma table, afin que, décoiffant une de ces bouteilles, nous la vidions en l'honneur de la terre généreuse qui produit et de tels vins et de tels hommes capables de ne pas le garder pour eux. Oh ! quelle terre ! et que vous avez bien raison de travailler à la déprotesta ntiser !

Tout va bien ici (rue Grenelle, i3). Du Lac dort sur ses lauriers antirationalistes. Quand il fera un second article, il aura du vin de Nîmes (je veux dire Cette). Nous faisons de grand cœur la guerre à l'Angleterre, et le journal catholique devient peu à peu le journal national.

Bien à vous, mon très cher ami, avec des sentiments encore plus doux, plus onctueux, plus limpides, plus chauds que le Frontignan-muscat.

Louis Yelillot.

A M. Schœbel

mai i858.

Mon cher Monsieur Sehœbel,

Je vous réponds pour M. Du Lac qui m'a communiqué votre lettre. 11 ne peut pas discuter votre système et je suis moins que lui en état de le faire ; mais, comme ce système est une nouveauté en contradiction avec la croyance universelle de

l'Eglise universelle, la discussion est superflue; nous n'avons qu'à attendre ce que l'Eglise en pensera. Seulement je vous dirai avec franchise, et vous comprendrez que ceci est assez grave pour qu'un journal rf^atholique ne s'engage dans aucune responsabilité, ni avec le système ni avec l'auteur, je serais désolé de couver une découverte du genre de celle que vous annoncez. Avant de croire que le déluge n'a pas atteint tous les hommes, sauf la seule famille de Noë, et que la race entière de Gain en a été exceptée, j'attendrai que l'Eglise me l'assure ; et alors je croirai quelque chose de tout aussi inexplicable pour le moins et de tout aussi inexpliqué que peut l'être l'existence de la race nègre et Tatare. Je m'étonne que vous n'aperceviez point tout ce qu'un pareil système laisse à désirer. Où était cette race ■épargnée par mépris, si toute la terre était couverte d'eau i' Pourquoi Dieu imposa-t-il à Noé de faire l'arche assez grande pour sauver avec lui et ses enfants, un couple de tous les animaux ? N'en restait-il pas assez chez les Caïnites ? Mais encore une fois la discussion est inutile. Vous avez un système, vous voulez le produire et je ne veux pas y participer, de si loin que ce soit. 11 ne suffît pas que vous l'ôtiez de votre article lorsque vous voulez le développer dans votre livre.

Je comprends maintenant pourquoi vous m'avez paru si peu désireux de profiter de l'offre bienveillante de Mgr l'évêque de Moulins qui vous offrait un asile et un correcteur. Vous ne vouliez point affronter ses observations. Permettez-moi de vous di-

DE LOUIS VEUILLOT li&b

re qu'il a pourtant le droit de vous en faire, et que vous avez l'obligation de les écouter. Assurément, ni lui, ni Mgr l'évêque de Montpellier, ni d'autres ne seraient venus à votre aide, et je me serais bien gardé de les en prier, si nous avions su ce que vous prépariez. Je leur ai dit que vous étiez catholique, savant et malheureux, que vous pouviez faire un bon livre pour venger la sainte Ecriture attaquée par de présomptueux pédants. Ils ont voulu, tout à la fois, seconder votre dessein et assister votre infortune. Ils se seraient contentés de vous assister, si j'avais pu, informé moi-même, leur dire que l'antagoniste des gloses de M. Renan se proposait de prouver que, jusqu'ici, la croyance catholique s'était méprise sur le déluge. Je crois qu'il est de mon devoir de les avertir, je crois qu'il est du vôtre, mon cher Monsieur, et d'un devoir de délicatesse des plus stricts, de ne point publier votre livre, sans l'avoir soumis à un réviseur nommé par Mgr l'évêque de Moulins. Il faut au moins que ce prélat qui a été si généreux pour vous puisse décliner toute participation volontaire à un travail où il trouverait des erreurs.

f ORRESPONLANCE. — IX. — 30

A M. le Comte de Guitaut

Commencement de juillet i858.

Monsieur le Comte,

Je choisis la nuit avec quelques remords à l'endroit de vos chevaux et de votre cocher qui vont m'attendre au lieu de dormir honnêtement selon leur droit ; mais ils n'en mourront pas et moi je m'en trouverai mieux, puisque j'y gagnerai un jour avec la chance de voir lever le soleil ce qui ne m'est pas arrivé depuis longtemps.

Je prendrai donc le train express de jeudi soir et je me trouverai avec grande joie, sous votre gouvernement, vendredi matin.

Si je suivais mes inspirations du moment, je vous prierais de me mettre dans une cave et d'occuper deux ou trois de vo& paysans à m'arroser d'eau .glacée. Jamais il n'a fait si chaud en France et il me vient des envies de plaindre les Anglais qui courent en ce moment dans l'Inde ; mais j'écoule la sagesse et je vous demande le climat tempéré, cela me paraîtra déjà bien' doux.

Voilà le caporal l'Espinasse dehors ; son successeur, s'il est toujours le même Delangle, n'a rien de bien séduisant (i). On espère cependant qu'il vient pour retirer la circulaire. Je crois que, si on

(1) Changement de titulaire au ministère de rintériexir.

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ne la retire pas, elle sera déchirée et il v aura une opposition invincible.

Vous n'y aurez pas peu contribué. Nous avons en main cinq ou six lettres pour faire suite à la première d'Epoisses. Je me figure que je ne resterai pas oisif dans un lieu oii l'on fait de si bonnes choses ; et cependant j'ai bien envie de n'y rien faire du tout que de m'emplir de lait, de bonheur et de reconnaissance.

Agréez, Monsieur le Comte, mes sentiments très dévoués et très affectueux.

Louis Velillot.

GGLIX

A Mlles Agnès et Luce Veuillot

Juillet i858.

Mes chères petites filles. Je vous souhaite le bonjour. J'ai reçu vos petites lettres, elles m'ont fait plaisir ! Je vois que vous vous amusez bien, ce qui ne m'étonne pas, et j'aime à penser que vous travaillez bien, ou du moins pas mal. Vous avez donc un âne, et vous apprenez à le conduire ! Si vous réussissez à cela, vous comprendrez sans doute que vous devez encore plus apprendre à vous conduire vous-mêmes, et qu'il serait bien honteux de ne pas l'essayer ou de n'en pas venir à bout. Votre tante m'écrit que Luce va résolument devenir raisonnable, que c'est une chose arrêtée depuis qu'elle a huit ans. Très bien, Lulu. Et toi, vieille Agnès, attendras-

tu d'avoir douze ans ? Non, sans doute, et votre tante va enfin recevoir le prix de la peine qu'elle se donne pour que vous soyez toutes deux de bonnes enfants. C'est moi qui serai heureux si je trouve tout cela fait quand je vous reverrai; si je vous vois grandes, fortes, obéissantes, polies, studieuses, avec cette bonne mine qui annonce des enfants sages. Allons, mes chères filles, courage dans le bon chemin. Pensez-y, quand vous n'aurez pas encore envie de bien faire. Adressez eri esprit une petite prière à votre bon ange pour qu'il vous aide à triompher de vos défauts, particulièrement de la désobéissance qui est le défaut le plus grand de tous, car tous les autres viennent de là, puisque l'obéissance veut que vous ayez toutes les qualités. Songez bien que c'est le bon Dieu qui demande l'obéissance et que c'est le diable qui la refuse. Ainsi lorsque vous désobéissez, vous obéissez tout de même, mais vous obéissez au diable pour désobéir au bon Dieu. Cela est très vilain et très bête. Que penseriez-vous d'un enfant à qui l'on dirait d'une part : Viens chercher une bonne nourriture, des habits bien propres, une bonne santé et des caresses ; à qui l'on dirait d'autre part, viens chercher des drogues qui te feront vomir, des habits sales et déchirés, d'affreuses maladies et de dures punitions ? Que penseriez-vous de cet enfant s'il refusait la bonne nourriture pour les drogues, les habits propres pour les guenilles, la santé et les caresses pour la maladie et les punitions ? Vous diriez quel enfant ! qu'il est méchant et bête ! Eh bien, voilà l'enfant désobéissant.

DE LOUIS VEUIH'^T /169

Je partirai ce soir pour aller très loin dans les montagnes. Je vais à Bayonne, à Pau, à Bagnères, à Auch, à Toulouse, à Pibrac. Je songerai à vous partout, et partout, je prierai pour vous, mais surtout à Betharram, où il y a un grand pèlerinage de la Sainte Vierge et à Pibrac où je trouverai la Bienheureuse Germaine Cousin. Ecrivez-moi à Bagnères, et dites-moi ce que vous voulez que je lui demande.

Allez trouver Madame de Ségur et dites-lui que je vous charge de lui présenter mes respects, et que je la remercie des grandes bontés qu'elle a pour vous. Voyez comme Dieu est bon de me donner des amis qui vous font passer de si bons moments dans une si belle maison. Vous direz aussi à Monseigneur que je regrette bien d'avoir oublié l'invitation qu'il m'avait faite d'aller déjeuner avec lui la veille de son départ, et que je le prie de me pardonner cet oubli. Embrassez Jacques pour moi. Adieu mes chères enfants.

Votre père.

A M. Eugène VeuiUot

Juillet i858.

Je t'écris, cher frère, pour ne pas finir la semaine sans t'avoir donné signe de vie. Je suis en bonne santé dans un beau pays, voilà l'essentiel. Il y a des revers, tu en devines la bonne moitié. Deux femmes sont ici, une cousine d'Auch et une belle-

lx']0 CORRESPONDANCE

sœur de Pau (pas belle de peau). Bonnes, pieuses, mais on fait salon. Hélas !

J'ai rencontré Soissons qui souscrit pour loo fr. aux Suédoises, plus M. l'abbé Le Hardy du Marais, chanoine honoraire de Soissons, pour 25. Inscrisles et bonsoir. Je me sauve dans un col, entouré de cinq curés, D'^s nouvelles, des nouvelles !

LOLIS.

GGLXI

An même

Auch, 6 ou 7 août i858.

Je devais t'écrire de Toulouse, cher frère, mais il a fallu s'arrêter ici. Je roule péniblement, rencontrant partout à dîner, partout accroché par des réceptions. Au fond, tout cela, si c'était moins fatiguant, ou si l'on était plus jeune, serait charmant. En vérité, peu d'individus en ce monde ont plus d'amis que nous, et plus chauds et plus glorieux. Avant-hier l'Evêque de Tarbes, après m'avoir consulté sur son affaire de Lourdes, m'a fait dîner avec tout le chapitre et les familiers de la maison. Ensuite sont venus les supérieurs des séminaires, etc., etc. Le dîner a été jusqu'à la dinde truffée. Quand on connaît la simplicité de vie et la pauvreté de l'Evêque de Tarbes, c'est un événement. Hier ici, sous le gouvernement de l'abbé de Ladoue, festin maigre ; tout ce qu'il y a d'ecclésiastiques dans la ville à la réception du soir ; tout à

DE LOUIS VELILLOT [t^J

l'heure dîner au grand séminaire, et tralala. Heureux si j'échappe au petit séminaire. Là il faudra improviser. Je pars ce soir pour Toulouse. Je m'arrêterai en passant à quatre heures du matin à Pibrac ; je me débarbouillerai la figure et la conscience, j'entendrai la messe, et ma voiture et mon aumônier me conduiront dans les parterres de Clémence Isaure. L'archevêque m'a fait recommander de l'aller voir. Il paraît très modifié et il patronne VJjnivers.

Je coucherai sans doute à Toulouse pour arriver à Bordeaux lundi dans la journée. Je descends à l'archevêché. Le cardinal m'a fait inviter à Bagnères. Il veut lui-même me montrer sa ville, et il a engagé Angoulême à venir dîner avec moi lundi. Je tâcherai de partir mardi soir ; je n'ose en répondre, ou si je pars mardi je n'ose me promettre qu' Angoulême ne m'arrêtera pas. Enfin, j'arriverai toujours jeudi. Fais-moi faire du llié.

J'ai reçu ici une lettre d'EHse. J'en aurais voulu une de toi.

Le cadeau (i) est.... une pendule. C'est bête, mais c'est utile. Un beau marbre, un bloc, sans figure d'aucune sorte. Si tu es lancé, ne fais aucune acquisition de ce genre. J'avais résolu d'y consacrer l'argent du Réveil. Il est juste que tu reçoives quelque dédommagement de cette escapade qui t'a causé tant de soucis.

A propos du Réveil, il a six abonnés dans le dé-

(1) Le cadeau de mai-iage. — M. Eugène Veuillot se maria le 5 octobre.

partement du Gers, et l'Univers 65, un de plus que le Siècle, sept de moins que le Journal des Débats. Adieu, frère, Je voudrais être à jeudi.

Louis.

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A Mgr Nanquette, évêque du Mans

Paris, 18 août i858.

Monseigneur,

Je suis bien heureux de votre gracieuse invitation et j'espère que j'y obéirai, quoique j'ai déjà pris assez largement mes vacances. La chose dépendra un peu de mon frère qui est absent en ce moment-ci. Nous ne pouvons guère nous éloigner tous deux en même temps. Mais mon frère m'aime assez pour hâter son retour, afin que j'aie le plaisir de goûter votre hospitalité, de voir le R. P. abbé de Solesmes, de lire les vitraux de vos Carmélites, d'assister à la bénédiction d'une église et enfin d'exercer ce fameux apostolat dont vous me parlez et qui doit remettre en leur lustre mes mœurs taxées injustement de férocité. Ce dernier chapitre me vaudra, je n'en doute pas, l'autorisation de mon propriétaire, M. Taconet, homme véritablement féroce, lui, quand ses rédacteurs veulent s'absenter. Je dirai que je voyage pour abonnement, et il sera satisfait.

Si mon frère revient à propos, j'aurai l'honneur d'en informer Votre Grandeur quelques jours

DE I.OLIS VEUILLOT 473

à l'avance, et je m'arrangerai pour arriver au Mans un ou deux jours avant le départ pour Ruillé.

Veuillez agréer, Monseigneur, les sentiments très respectueux et dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être de Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

CGLXIII

.4 M. de Maguelonne (i)

Septembre 1808.

Mon cher ami,

J'ai de la besogne par dessus les yeux. J'attends depuis un mois l'occasion de vous écrire, voulant le faire un peu longuement, et je vois que je serai forcé de me borner ; mais je ne veux pas davantage vous faire attendre des réponses qui semblent vous intéresser. Vous voyez comme je donne dans le journal. Ce n'est encore rien. J'ai une correspondance enragée avec toutes les parties et toutes les subdivisions du monde, et enfin par surcroît, mon frère me joue le tour de se marier, ce qui me condamne à faire ma cour.

Laissez-moi vous dire franchement que j'ai bien ri de l'idée de me faire nommer historiographe du chemin de fer pour ensuite violenter ma modestie en l'obligeant à souffrir une distinction qui tom-

(1) Depuis peu, correspondant de Viitiiers à Rome.

k^jk CORRESPONDANCE

berait sur ledit historiographe (i ). Hélas ! découronnez-moi de cette modestie qui vous paraît si belle. Je n'ai pas l'humilité requise pour être historiographe comme mon ami Poulain Gorbion, qui l'est pourtant de l'Empereur ; je n'ai pas l'humilité requise pour me contenter d'être distingué à titre d'historiographe ; je n'ai pas enfin la modestie requise pour porter la même distinction que quinze ou vingt commandeurs de Saint-Grégoire que je vois sur le pavé de Paris et qui sont des pleutres ou des flibustiers. Si je suis jamais l'objet de quelque marque de bienveillance personnelle, ce que je suis loin de désirer, au contraire, ce sera comme rédacteur en chef de YJJnivers, et non autrement ; car autrement je ne suis rien. Mais le rédacteur de VJJnivers est bien tranquille. Etant à Rome en i853, je n'ai pas voulu passer par l'idée, mise en avant alors, d'esquiver la difliculté du moment, qui était grosse, par une décoration qui me serait donnée. J'ai dit que je demandais justice pour l'œuvre et non pas faveur pour l'individu. Je ne me sacrifiais pas tant que j'aurais pu le croire. L'Encyclique rendue, je désirai un chapelet du Pape ; il me fut promis et je l'attends encore. J'en ai été mortifié quelque temps ; plus tard, j'ai reconnu que le Saint Père avait bien fait, et je crois qu'il continuera de bien faire ainsi. Il soutient l'œuvre, parce qu'il voit qu'elle est bonne, mais il lui a fait justice parce qu'elle y avait droit. Il aban-

(Ij Le chemin de fer de Rome allait être inauguré.

DE LOUIS VEUILLOl ^7^

donne sagement les ouvriers et ne prend point audelà de sa part dans les haines qu'ils excitent. Pourquoi irait-il désoler et exaspérer les Falloux, IMontalembert et autres en nous distribuant des grâces dont nous pouvons nous passer ? 11 me fait tout l'honneur que ma fierfé désire en me jugeant capable de tenir jusqu'à la fin sans récompense et même sans encouragement. J'ai un crucifix auquel sont attachés des indulgences pour la bonne mort. C'est assez. J'ai fait mon examen de conscience lorsque Falloux m'a, l'autre jour, accusé d'ambition. Je me suis reconnu en effet deux ambitions, une petite et une grande. La petite serait d'avoir pour mourir une maison et un arbre dans quelque coin caché près de la mer. La grande serait de n'avoir pas même cela et de fermer les yeux sur quelque paillasse dans une maison de Petites Sœurs des pauvres. Il est probable que je n'aurai ni la maison ni la paillase, et que je mourrai comme un stupide bourgeois dans quelque troisième étage meublé d'acajou. J'accepte cela et voilà ma vraie humilité. Porter un cordon est au-dessus de mes forces. Bien certainement, si le Pape proprio motu me donnait quelque chose, j'accepterais de lui ce que je refuserais de tout autre ; mais n'en parlons pas, il n'y songera pas, ni moi non plus, et faisons nos affaires.

Elles vont bien ici. Nous voyons enfin le moment où VLnivers sera dans tous les cafés et dans tous les cabinets de lecture de Paris. La petite manœu-

vre essayée par l'Evêque de La Rochelle a complètement échoué. Il a reçu une douzaine de félicitations épiscopales représentées comme adhésions. Adhésions à quoi ? Mais nous n'en parlons pas et la chose sans autre effort est ensissot^née'; cela signifie avoir vingt pieds de terre sur la tête. L'immense majorité des évêques est pour VUnivers et m'a donné raison dans cette affaire. Je vais partir demain pour Limoges où je suis invité à une fonction, et oii je trouverai Poitiers, Angoulême =el Tulle.

Nous avons ajourné votre correspondance sur le Juif de Bologne, parce qu'elle était trop vive contre Israël pour notre public, et nous tirerons nos arguments de la lettre de Benoît XIV indiquée par ^ous.

Votre feuilleton n'est pas refusé ; mais nous en attendons la suite pour pouvoir le publier sans de trop longues interruptions. On se plaint à l'imprimerie de votre papier et de votre système de numérotage. Il faudrait de moins longs rubans, et si vous pouviez n'écrire que d'un côté, l'impression serait plus facile. A ces inconvénients près, qui sont légers pour moi, on est content.

Adieu, mon cher ami, je remercie Dieu de vous avoir donné à l'œuvre. Remercions-le sans cesse du bon métier qu'il nous fait faire en ce bas monde, et demandons-lui que ces chères fatigues nous procurent un bon repos à l'abri de toutes les croix, sous la protection de la seule Croix. Et à propos do croix, gardez pour vous strictement tout ce que

je me suis laissé aller à vous dire. On bavarde à Rome comme ailleurs, peut-être plus qu'ailleurs. Il ne faut pas mettre les cloches en mouvement à moins qu'il n'y ait grande nécessité.

Faites mes compliments à nos amis. Je suis bien fier et bien heureux du bon souvenir du Cardinal Marini. Ne manquez pas de me mettre à ses pieds r autant pour le très bon et très doux Cardinal Villecourt. Hélas ! que La Rochelle sonnait autrement pour nous de son temps I Remerciez bien pour moi Mgr de Mérode. 11 n'y a pas d'homme sur qui je compte davantage tant que j'aurai raison et que j'aimerai l'Eglise, ce qui me paraît devoir aller loin.

Votre tout dévoué en Noire-Seigneur.

Louis Veuillot,

Je reçois des remerciements et des compliments de l'Evêque de Tarbes. 11 me fait dire que je lui ai donné un bon coup de main dans ses deux affaires, l'écurie du Préfet et la grotte de Lourdes. Le Préfet a reçu de Paris l'ordre d'interrompre sestravaux et de faire rouvrir la grotte. Cela est venu de l'Empereur que l'Archevêque d'Auch est allé voir à Riarritz dans l'intérêt de son suffragant. Le secrétaire de l'Evêque me dit aussi qu'il y a eu toui récemment à Lourdes un miracle bien constaté. Ne parlez de tout cela qu'avec beaucoup de disciétion.

Savez-vous qu'il n'est pas impossible que j'aille à Rome cet hiver ? Je viens de mettre mes filles

au couvent et il se pourrait que je tinsse une ancienne promesse faite à ma sœur que voilà maintenant sans occupation. J'attendrai que le chemin de fer soit inauguré ayant horreur de toute foule. Par la même raison je viendrai avant les fêtes de Pâques. Dites-moi, si vous le pouvez, s'il y a moyen pour un petit ménage comme le mien, de s'établir convenablement pour un mois sans être à l'auberge sans être trop embarrassé et sans dépenser trop d'argent,

A M, Léon Aubineau

2 septembre 1808,

Vous avez vu mon abondance, très cher ami, et vous avez compris qu'on ne donne pas tant de copie aux imprimeurs sans négliger les lettres familières, L'ex-abbé Landriot m'a forcé de lui écrire des chefs-d'œuvre confidentiels qui n'ont pas adouci son humeur farouche. Il a fini par me dire (confidentiellement) qu'il voyait bien à présent l'incompatibilité des habitudes du journaliste avec cette loyauté qui honore l'homme et le chrétien ; j'ai fmi par lui répondre que je lui accusais réception de cette douceur et que j'étais toujours le très humble et très dévoué serviteur de l'Evêque de La Rochelle. Nous en sommes là ; mais soyez tranquille, la querelle des classiques ne se réveillera point. Je me contenterai de l'empêcher de dormir et elle conservera le ton de la bonne compagnie. Il y avait

DE LOUIS VEIILLOT 479

une petite mèche que le bon abbé Landriot m'a fait voir ; j'ai mis le pied dessus bien respectueusement et dodo, V enfant do !

Ils sont exaspérés, mais nous n'en dirons rien, ça ne fera pas de bruit.

Si vous voulez pourtant faire une pointe, je vous envoie un numéro de VAmi contenant une lettre de l'abbé Postel, et bien d'autres choses qui vous amuseront. Je vous avertis que ledit Postel est aux trois quarts fêlé, aigre, ingrat, malade, légitimiste et gallican comme on ne l'est plus, et poui finir très adonné au magnétisme et à la sorcellerie. Suivez votre goût ; seulement à mon avis, il ne vaut pas une goutte d'encre. Dans quelque temps d'ailleurs, il aura fait encore quelque traduction et il viendra me demander quelque réclame. Je lui servirai alors ce qu'il mérite entre quatre yeux.

Moi aussi et plus que ces dames, j'ai regretté de n'avoir pas fait le voyage de Cauterets. Je n'ai pas eu un moment de liberté. Ou j'étais gardé à vue par l'Archevêque d'Auch, ou, quand je prenais le parti de faire une course, j'étais toujours suivi de trois ou quatre abbés. Jamais, jamais je n'ai fait plus cruellement le cruel métier de bête curieuse. J'ai dû recevoir des adresses, prononcer des discours et montrer mon affreuse figure, même la nuit.

Vous savez combien j'en redoute l'effet sur les gens qui n'y sont pas habitués. Je crains toujours que cela fasse perdre des abonnés. Quant à vous,

àSo CORRESPONDANCE

Léon, qui êtes beau, vous êtes aussi très néjïlig^ent. C'est très bien et très aimable de me dire que ces dames ont regretté de n'avoir pas reçu ma visite, mais vous n'auriez pas dû oublier de me dire comment elles se sont trouvées des eaux.

Eugène est revenu hier. 11 a une grosse affaire et je crois bien que cette fois-ci c'est fait. Vcus n'allez pas beaucoup voir son nom dans la feuille. Rupert est en goguette. Du Lac ne m'a }»as laissé seul et il est revenu presque en même temps que moi. Avez-vous pu croire que je serais bon à quelque chose sans Eugène ou sans lui ? Vous me faites trop d'honneur. Je ne suis vraiment pas en état de faire le journal. Adieu mon ami. Mes respectueuses amitiés à Mme Sophie, à Mme Guilliaud et à Mlle Emilie. J'embrasse votre petit monde. Ma sœur et mes filles sont encore aux Nouettes, tiès bien portantes et noires comme des diables, dit Eugène.

Louis.

A M. de Maguelonne

i6 octobre ]858.

Mon cher ami,

Je suis vraiment piqué d'un vif désir de revoir Rome, et ma sœur est là pour ne pas le laisser en dormir, en sorte que je crois tout de bon que nous finirons par faire celte belle folie. Comme je déteste

DE LOUIS VELILLOT 4^1

les brouhahas, nous choisirons notre moment entre le vacarme du chemin de fer où seront tous les journalistes et celui de Pâques oii sont tous les Anglais. J'ai observé de plus que le moment des Anglais est le moment des pluies, et c'est encoie un objet dont j'ai horreur. Janvier et février sont au contraire généralement beaux. Je me déciderai pour les plus grandes chances de solitude et de soleil. Si cela pouvait se combinei' avec une fonction pontificale pour les yeux de ma sœur, il ne nous manquerait plus rien, surtout dans le cas oii vous seriez homme à venir avec nous jusqu'à Naples. Voyez donc à esquisser un plan de campagne d un mois de trente-cinq ou quarante jours durant lequel on emporterait d'assaut le Vatican et le Vésuve et qui laisserait place pour un retour par terre.

La façon très large dont j'en use avec vous doit vous persuader que je ne me ferais aucun scrupule d'accepter l'hospitalité que vous m'offrez si gracieusement ; mais je songe aux embarras d'une femme qui ne sait pas l'italien (je ne le sais pas non plus, ayant toujours trouvé plus commode de le laisser parler aux autresj. Le mieux serait donc de nous procurer quelque séjour dans une maison française ou à peu près, qui mettrait ma sœur en état de se faire peigner sans truchement. Cela ne nous empêchera pas de voisiner, et vous verrez que Saint-Friest n'est qu'un peccatore commode à côté de moi.

Vous nous voyez en pkin Mortara. Le Journal

CORHESPONDANCE. — IX. — 31

des Débats nous a fourni l'occasion dont nous avions besoin })our entrer tout naturellement en matière. Maintenant nous ne laisserons plus la question que bien vidée.

Je ne voudrais pour rien au monde me trouver à Rome avec la cohue de journalistes qu'y traînera Mirés. Vous pouvez compter (ju'il y aura là beaucoup de polissons, et je prie Dieu qu'on n'ait pas l'idée de leur faire trop de politesses. Ils n'en seraient nullement touchés, regardant cela comme le m- dû, et à Paris on en rirait.

Dites bien qu'il n'y a presque plus rien dans les journaux qui mérite la moindre considération, et qu'une bonne grâce froide est tout ce qu'il faut leur monlrer. Ici je coUigerai avec soin tout ce qu'ils écriront, et nous en préparerons ensuite un compte rendu qui fera l'utilité de mon voyage. Ainsi VUnivei's ne perdra rien à cette escapade, et au contraire.

Je n'entrerai pas en contestation avec vous sur le propos des faveurs romaines. Sans doute, elles peuvent avoir leur utilité, mais il faut que le Saint Père lui-même en soit juge et ne lui rien demander. Pour moi, je trouve beau de servir gratis, si les coups peuvent être comptés pour rien, et j'avoue que je ne trouverais pas beau du tout d être payé comme un tas de drôles et d'inconnus qu'on rencontre de tous côtés avec des rubans romains. Si vous connaissiez la liste française des commandeurs de Saint-Grégoire, vous seriez consterné.

Je suis toujours en lutte confidentielle avec l'Evêque de La Rochelle. Il prépare une manifestation. J'essaie de l'en détourner, et en même temps je me mets en garde. Si celte correspondance est publiée un jour, elle ruinera son ambition qu'il croit servir. Il donnera une pauvre idée de sa politesse et même de sa raison. Adieu, mon cher auii, servons.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

Louis Velilt.op.

Gardez un silence absolu sur nos projets. Il ne faut pas annoncer un voyage qui reste subordonné aux circonstances de Paris et de Rome.

Voulez-vous avoir la bonté de faire remettre la lettre ci-jointe à son adresse. Le P. Joseph-Louis de lEnfant-Jésus m'a fort bien traité en 1853. Il était en ce temps-là le grand ami de Wuillaume et du profond Chaillol. J'ignore où il en est avec ce dernier, mais je lui devais une réponse depuis six mois.

17 octobre.

Je retrouve sur mon bureau ma lettre que je croyais expédiée depuis trois jours. Vous nous voyez dans le Mortara jusqu'au cou, et d'une façon plus sérieuse que je n'avais piévu. Je suis alarmé, mais surtout indigné de la connivence du Gouvernement français dans cette affaire. Je ne pense pas qu'il aille bien loin ; cejjendant la démonstration seule est odieuse ; on ne fait point de telles feintes lorsqu'on a le cœur bon. Les gens du Constitution-

nel laissent entendre qu'ils ont reçu l'article tout fait, et les gens du ministère disent que Renée a fort mal mis en œuvre les notes qui lui ont été fournies.

CGLXVI

A Léon Aubineau

25 octobre iSBS.

Mon cher ami,

Je ne suis pas tant à Paris que vous croyez, mais à Rome occupé des Mortara, voilà pourquoi j'attends pour vous écrire l'heure où je n'y vois point. Eugène est absent, lui qui serait en ce moment une pièce si utile ; Rupert encore gambadait je ne sais oii, Coquille est de peu de ressource dans les échauffourées, si bien que Du Lac et moi, le pauvre Du Lac surtout, nous avons dû travailler comme des hommes libres. Enfin nous respirons, Rupert est de retour, et Eugène après huit ou dix jours de Bade en aura certainement assez. Ce petit ménage va fort bien, nous l'avons sous les yeux, casé dans la chambre d'Elise, qui a pris la chambre d'Eugène et qui est élevée à la dignité de secrétaire. Vous demandez oii nous avons fourré nos filles ? Nous les avons, mon cher, fourrées au couvent. Elles sont à Issy, campagne des Oiseaux, et elles y font toutes sortes de merveilles qu'elles paraissaient avoir juré de ne pas faire à la maison. Elles nous écrivent des lettres où Agnès se montre plongée dans les vertus évan-

géliques et Luce s'envole dans les plus hautes ré gions de la philosophie chrétienne. La maîtresse dont vous me demandez l'adresse est : Mlles Laurent, rue de Sèvres, 2. Ce sont d'excellentes personnes, très chrétiennes, très capables et dont se loueront certainement tous ceux qui voudront en user.

Je ne lis plus la Gazette de Lyon ne voulant point passer mon temps à peigner le terrible Mayery. J'ai vu ici, il y a un mois, un fort galant et aimable homme nommé j\L Dugas qui, au nom de plusieurs autres propriétaires dudit Mayery, m'a témoigné un désir assez véhémeni de s'en défaire. Vous pensez bien que je n'ai pas eu de peine à plaider pour qu'on se bornât à le corriger ; mais le pauvre garçon s'est compromis.

Adieu, très cher, vous avez fait merveille sur Mme de Maintenon, c'est unanime. Je penserai sans doute à demander à Du Lac de vous envoyer le livre que vous avez réclamé, et si j'en trouve qui soient dignes de vos puissantes griffes, je les joindrai au paquet. Mais je vois qu'il va pleuvoir et vous ne tarderez pas sans doute à prendre le bateau de retour. Nous reverrons avec plaisir votre smala. Faites en attendant nos très humbles compliments à Mme Mère, à Mme et à la grande Mademoiselle. Je donne en finissant commission au secrétaire de

contrefaire ma signature.

Louis.

/|8o CORRESPO^DA^CE

A Mlle Agnès Veuillot

25 octobre i858.

Ta lettre m'a fait grand plaisir, ma chère enfant. En général, je suis bien content de toi et de ta sœur depuis que vous êtes au couvent. Cela nous console de ne vous avoii' plus à la maison. Vous étiez de petites malades, il fallait vous changer d'air. Le bon Dieu nous a bien inspiré ce qu'il fallait faiie pour que vos espiits se portent mieux et vos âmes aussi. Tenez bien vos bonnes résolutions, mes chères petites, et que l'on ne soit pas obligé au couvent, comme autrefois chez nous, de vous faire faire très mal, {)ar crainte, ce que vous pouvez faire très bien par amour. Aimez le bon Dieu, il vous inspirera tout ; vous serez la joie de vos maîtresses et la consolation de vos paients. \ctre tante et moi, nous sommes fiers de répondre à ceux qui nous demandent de vos nouvelles : elles sont sages.

J'attends jeudi avec presque autant d'impatience que vous. Votre tante ira vous chercher et nous déjeunerons en famille. Vous verrez votre tante Annette, et peut-être votre oncle Eugène et votre tante Louise. Ils ont dit qu'ils tacheraient d'abréger leur voyage exprès pour être là. Voyez comme on vous aime. M. du Lac y sera aussi. Et il y aura une bonne nourriture qui vaudra, ma chère Agnès,

votre dîner d'hier, dont tu me parles avec tant d'estime.

Adieu, mes chères enfants. J'ai été surpris, Luhi, de ne pas recevoir une lettre de toi en même temps que celle d'Agnès.

Nous vous aimons el nous vous embiassons.

Papa et Tante.

CCLXVIII .1 M. le Comte.

Novembre 1858.

M. le Comte,

Voilà un mois que je vous dois une lettre, et malgré votre indulgence, vous devez me trouvin- fort peu poli. Mon excuse est que j'aurais voulu ne pas vous répondre en l'air. Or, votre lettre que je viens de relire contient vingt chapitres dont chacun se termine par un point d'interrogation qui exigerait bien une page, et le tout ne donnerait pas moins d'un volume. Hélas ! depuis cinq ou six ans, j'ai une dizaine de volumes en train, et je n'ai pu qu'en commencer d'autres sans en achever un seul. Lorsque vous m'avez écrit, j'étais jusqu'au cou dans une polémique sur les païens, je mariais mon frère, et j'entretenais une correspondance acharnée avec un bon évêque qui doute de mes sentiments chrétiens, parce que j'ai peu de goût pour les beautés d'Horace et d'Homère. Je me suis sauvé à la cam-

4^8 COUBESPONDANCE

pagne, comptant d'y trouver quelques loisirs pour me défendre sérieusement contre vous. Les polémiques m'y ont suivi, et me voici à la veille de repartir pour Paris sans avoir eu le temps d'achever même cette lettre. Je ne pourrai pas aborder vos questions comme je l'aurais voulu ; mais au moins j'aurai la consolation de vous dire que je les ai toutes méditées, et que je vous sais gré de me les avoir adressées. En me faisant connaître, ou plutôt en me rappelant les points sur lesquels j'ai le regret de n'être point d'accord avec vous, elles me prouvent aussi que vous m'accordez quelque estime. Il n'y a rien dont je puisse être plus flatté.

GCLXIX

A Mlle Luce Veuillot

8 novembre i858.

Ma chère petite Luce, J'ai le chagrin de ne pouvoir aujourd'hui aller t'embrasser. Je suis retenu par mon travail. J'en serais bien plus fâché encore si mon travail n'était pas pour le bon Dieu. Mais il faut tout sacrifier cU bon Dieu, même le plaisir d'embrasser Luce et Agnès. Vous savez que le bon Dieu a fait pour nous infiniment plus que nous ne faisons pour lui, et cependant tout ce que nous faisons pour lui, il nous le rend plus de cent fois, comme s'il n'avait pas commencé et que nous ne lui dussions rien. Je le prie donc de vous bénir pour me rendre le

DE LOUIS VELILLOT ^89

sacrifice que je lui fais. Qu'il fasse, de vous deux, de bons petits oiseaux, de petits oiseaux chantants, de petits oiseaux savants, de petits oiseaux priants.

J'ai été très content de ta lettre, ma Lulu, comme j'avais été très content de celle de ta sœur. Il me semble que je vois des petites filles qui veulent enfin être bonnes, et cela me remplit le cœur de joie. L'autre jour, JM. du Lac me voyant entrer au journal avec un air tout heureux, m'a dit : Ah ! vous avez de bonnes nouvelles d'Issy. Je lui ai répondu : De très bonnes, et il a été content comme moi. Alors je lui ai dit : Lisez la lettre de votre filleule ; il l'a lue et il a dit : Cela va bien, je me réjouis d'être le parrain de cette petite noire.

Chères filles, votre tante vous dira que nous irons vous chercher à îssy. Nous voulons vous avoir à la maison tant que nous pourrons. Vous y passerez donc deux bons jours bien pleins. Vous aurez le temps de voir tous nos amis et nous nous raconterons cent et cent choses. Je vous assure que je voudrais bien être à lundi. Adieu, mon Lulu, adieu mon Agnès. Travaillez toutes deux courageusement, jusqu'à vos petites vacances pour en joui)- joyeusement.

Papa.

AgO CORRESPONDANCE

A M. de Maguelonne

27 novembre i858.

Vous avez vu, mon cher ami, la fin de l'affaire Mortara et des polémiques religieuses. Votre dernière corresyjondance est arrivée juste à temps pour passer aux renseignements 011 je la retrouverai, car ceci n'est qu'une trêve. Le Gouvernement, comme je l'ai fait dire au Ministre, n'est pas assez fort pour empêcher ces querelles qui le fatiguent et lui font peur. Tl faut qu'il supprime VUnlvers ou le Siècle. Dans quelques jours, sur un point ou sur un autre, le Siècle recommencera et nous retrouvera prêts. Pour moi, et je l'ai encore déclaré, je me ferais supprimer et emprisonner, et déporter plutôt que de me taire, quand un journal quelconque, même le Mottiteur, dans une forme quelconque, même celle de décret impérial, blessera l'Eglise de Jésus-Christ. Entre l'étranglement et le suicide, mon choix est fait. Etre étranglé, n'est pas un crime, se suicider en serait un.

Les .Tuifs ont tout de bon songé à plaider contre nous, et l'on s'en faisait fête, mais il parut nécessaire de consulter l'Empereur, avant de demander régulièrement l'autorisation nécessaire. On dit que l'Empereur n'a pas voulu qu'elle fût demandée. Pour moi, je m'autorise à continuer ma campagne contre les tentes de Jacob. Je suis pressé de faire

DE LOUIS VELILLOT !iÇ)l

une sortie sur ces canailles, et je veux voir comment ils se tireront de certains arguments que j'ai à leur pousser.

Au milieu de tout cela, je ne perds pas de vue mon voyage ; il est résolu, annoncé et ma pauvre sœur s'y prépare avec une sorte de fièvre. Nous comptons partir au plus tard dans la première semaine de janxier et arriver tout droit, sauf un repos de deux ou trois jours chez nos amis de Marseille. Vous êtes notre fourrier, mais encore une fois, ne vous gênez pas. M. Taconet, trouvant que j'ai assez bien servi, m'a sj)ontanément offert une indemnité de route, que je ne lui demandais nullement, mais que j'ai acceptée joyeusement et qui nous mettra un peu plus à l'aise.

J'ai reçu une bonne lettre du P. Ambroise et j'ai depuis trois ou quatre jours une réponse que je ne sais où lui envoyer ayant perdu son adresse. Je la joins ici. Gomme il me parlait un peu de la part de Mgr Fioramonti, j'ai également écrit à ce prélat. Je ne partage point les alarmes du P. Ambroise. J'ai voulu fortement faire mon devoir, mes œuvres s'y sont conformées autant que possible, et je ne veux rien craindre, parce que toute crainte qui me ferait changer de voie met lia il mon intérêt à la place de l'intérêt de la chose, ce que je ne veux point. J'ai cette règle depuis quinze ans. Elle n'a pas fait ma fortune, mais je suis persuadé qu'elle a été loin de nuire à la force du journal, le reste importe peu.

Vous connaissez la condamnation de Montalem-

bert (i). Il a dit qu'il n'avait pas voulu attaquer l'Empereur, ni son gouvernement, mais seulement certains écrivains de l'époque. Ses avocats n'ont pas plaidé autre chose, et se sont déchaînés contre YUnivers avec un grand succès dans le public, composé d'amis, mais qui n"a pas été le même près des juges, quoique assurément ceux-ci n'aient pas été animés du désir de nous venger. Vous ne sauriez croire combien je suis peiné des spropositi de mon ancien capitaine. 11 fait bien pis que se ruiner, il se dimirme jusqu'au rapetissement le plus manifeste. Le voilà maintenant dans l'obligation de se faire pincer de nouveau ou de paraître corrigé. La ressource de se taire, qui serait la bonne, il n'en voudra pas.

Adieu, mon cher ami. Si vous avez quelque chose à me dire sur le voyage, faites-moi l'amitié de m'écrire chez moi, rue du Bac, ^^. Je n'ai eu votre dernière lettre que ce matin, parce qu'on avait oublié de me la donner au journal.

Bien à vous en Notre-Seigneur.

Louis Veuillot.

(1) A propos d'un article du Correspondant en l'honneur de l'Angleterre et contre l'Empire.

IJE LOUIS VEUILLOT 49^

GGLXXI

A M. de Pontmartin

•2Q novembre i858.

Mon cher Ami,

J'ai reçu votre lettre par la poste d'Avignon, mais votre livre (i) n'est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l'attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l'amitié que je désire de vous, j'en ai le cœur trop heureux. Je vous loue sincèrement d'avoir permis qu'on vous fît Maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j'ai la conviction que nous n'y perdrons point, le petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J'ai toujours cru et j'ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité ; elles énervent ceux qui l'aiment. A ce métier on se diminue, e+ l'on ne fait pas le bien que l'on pourrait faire. Il faut être ce que l'on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non

(1) Le tome II des Causeries du Samedi qui venait de paraître.

llÇ)\ COnRESPO\DANCE

pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l'épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l'arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même, l'our n'être pas accrochée dans les musées académiques, elle n'en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire ; et il y a une gloire qu'il faut aimer. C'est la gloire d'avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu'elle est et contre les amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s'il leur faut des vérités nouvelles, ou s'il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a. donné une voix, et qu'il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n'y a qu'une chose qui soit quelque chose, c'est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. 11 nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée. \ous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d'esprit qui font le Figaro.

Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au i5 ou 20 février, et je vou-

DE LOUIS VEl ILLOT ligb

drais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Oii puis-je aller ?

Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,

Louis Yeuilloï.

Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J'ai vu votre jeune ami qui m'a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je F'^^m porte à Rome.

CGLXXII

.4 Mlle Emilie Guiliaud

Mademoiselle,

Voici ce petit livre. Je ne le trouve pas si merveilleux que je croyais, et c'est plutôt une curiosité pour Léon qu'un compagnon pour vous. La piété m'y semble inférieure à la bouquinerie qui n'est pas ellemême bien rare. Enfin, je vous l'ai promis, le voilà. Sans être le plus beau garçon du monde je ne puis pourtant donner que ce que j'ai. Mais ces prières me semblent avoir la plupart le défaut d'être ennuyeuses. Horrible défaut dans une prière. Si vous m'en croyez vous mettrez ce livre sous clef, ou vous le donnerez à Léon qui ne le lira pas, et songeant à vos crimes, et combien Dieu néanmoins

496 CORRESPOiNDANCE

VOUS aime, vous prierez cent fois mieux sans mettre la plume à la main et sans desserrer les dents. Il faut prier avec application, mais il ne faut pas s'appliquer à composer des prières. Puisque le bon Dieu tire la louange la plus parfaite de la bouche des enfants, nous aurions bien tort d'appeler la rhétorique et de la mettre en oraison à côté de nous. Elle ne nous suggérerait que des phrases. Qu'elle aille phraser ailleurs.

Cela n'empêche point que je joins à mon livre de prières pliraseuses un feuillet de ma façon que j'ai fait un jour sans mauvais dessein. Il a du moins le mérite de n'être pas long. Lisez-le une fois par charité pour mon âme, et croyez, Mademoiselle^ que je vous suis bien respectueusement dévoué en N.-S.

Louis Veuillot.

GGLXXIIl

A Mgr Bastide

Rome, janvier 1869.

Mon Carissime,

Donnez vite, vite le moyen à ma cuisinière de faire son prernier marché de poisson. Vous nous avez offert un ange qui sait le lieu et le prix des choses; voici le moment de le produire. L'adresse du capitaine polonais Rori...ki, s'il vous plaît.

Je n'ai fait hier que la moitié de mes visites nécessaires. J'achève présentement. Mon Dieu ! que je

suis malheureux d'être obligé par ce beau temps d'aller ailleurs que partout !

N'oubliez pas la Caria da lavorare ! Ce temps qui me précipite à ne rien faire me précipite aussi à écrire.

Joignez au papier quelques plumes d'oie. Je ne trouve ici que les déplorables ferrailles de mes filles, enfants du siècle, hélas ( cet instrument m'affole et je ne sais comment vous dire que je vous aime beaucoup.

Louis Veuillot.

à Rome !

Et le petit almanach des bons chrétiens. C'est le livre nécessaire.

A Eugène Veuillot

Rome, 24 février 1809.

Cher frère, d'aujourd'hui en huit, s'il plaît à Dieu, nous serons à Marseille, et le jeudi suivant nous dînerons avec toi. Ce sera l'un des très beaux jours du voyage. Nous avons reçu hier notre audience de congé ; elle a été charmante et touchante au dernier point, très glorieuse pour nous tous, particulièrement pour Eougenlo. J'ai eu la joie d'entendre le Saint Père louer tes articles et ta ligne. Le grand article a été admiré de tout le monde, (i) Il était vraiment grand. Les intimes se

(1) Un article sur la brochure impérialiste et impériale : Napoléon III et l'Italie.

montiaicnt liers de leur journal. H a fallu faire des lectures [jublifjues. Quelle chienne de modestie t'a empêché d'envoyer plusieurs exemplaires de ce morceau de maître P Voilà comme il faut faire les prospectus. A l'avenir, ne les négligeons plus.

Je suis tro[) près de Paris j)Our entreprendre de te donner ici les longs détails de cette dernière audience. Ils seront toujours [)lus complets dans '.'intimité de la rédaction. Je vous donne ce seul mot dit avec une expression (pi'il faudra décrire : Vous avez toujours été daiis la Ijotine voie ; vous n'en sortirez pas. Le Conciliateur est jugé sur son titre.

Le Pape est tranquille ; il n'attend rien d'immédiat. Mais, si rien ne ICffraie, lien ne l'abuse, et il n'a confiance qu'en Dieu.

Ne donnez rien aux idées du P. Ventura. Le Pape m'a parlé de lui avec affection, mais avec tristesse et une grande compassion pour sa grande vanité.

Le triomphe se continue, Mérode en lêle. Il a été charmant, sans se dédire un seul moment et je lui dois pas mal de choses agréables, sans compter les bonnes idées dont il abonde. Rien n'égale la bonté du Pape. J'emporte quelques bibelots qui vous feront plaisir à voir. 11 m'a donné des livres et des images, comme aux enfants qu'on aime. De mémoire de (( forestier », jamais la calcographie camérale n'a été mise à pareille contribution pour un particulier : \o estampes ! Quelquefois les gens très favorisés en obtiennent 12. On avait choisi le plus beau. Mérode m'a rendu le service de faire chan-

UE LOI n VEIILLOT 1()9

ger quelques images mythologiques, remarquables seulement par la gravure, par des collections que l'abbé Gaume pourra regaider sans s'évanouir. Le prix total du cadeau passe cent écus romains, mais ce qui est sans prix, c'est (pie le Pape luimême le donne et fournit remballage. La sensation est forte dans Rome et si je voulais mouriid'indigestion, je n'aurais qu'à rester huit jours de plus, mais je veux vivre.

Voyant cette générosité du Pape, je me suis fendu, et J'espère que nos fcMiimes ne seront pas mécontentes de moi.

Adieu frère, adieu sœur Louise. Priez pour que je ne fasse pas naufrage ; vous y perdriez.

J'ai reçu vos lettres ce matin. L'idée de Taconet m'a traversé la tête ; mais je ne juiis travailler ici. Je ferai mieux à Paris et plus vite. Je l'embrasse, ce Taconet ; dis-lui que le Pape l'a béni hier tout spécialement, en connaissance de cause.

Maguelonne trotte pour les commissions. C'est un bon garçon que j'ai trouvé fort dévoué, fort obligeant et qui est très bien entouré.

J'ai dîné samedi avec Mirés. Il a de l'esprit, ce qui ne l'empêche pas de faire bénii- des chapelets et des saintes Vierges par Sa Sainteté, car il ne se permet pas de dire le Pape, comme nous autres enfants.

Demandez à l'ami de la rue de l'Université (i) une brochure sur les finances romaines en réponse à Pepoli. Il en a reçu quatre exemplaires.

(1) Le Nonce.

OOO CORBESPONDANCE

Oh ! que je voudrais voir Luce, Agnès, Louise, Nanon, Octavie et maman, et la crasse de Du Lac, et Coquille et les autres et entendre les Ah bah et les Laissez donc de Tacoiiet. Tout me pousse à partir, même le temps. 11 fait une tramontane du diable et iî a gelé cette nuit. Croiras-tu que ce matin, oui, j'ai monté dans la boule de Saint-Pierre ? Tout arrive, tout est drôle, et Dieu seul est grand.

Je t'embrasse, frère.

Louis.

GGLXXV

A M. de Maguelonne

à mars iSôg.

Me voici chez moi, mon très chei ami. Le retour a été des plus heureux comme l'arrivée, malgré une mauvaise mer qui n'est plus qu'un souvenir amusant. Déjà j'ai conté bien des histoires de Rome. Toute la rédaction m'attendait et chacun avait i)lus de deux oreilles. Enfants, parents, amis, tout est en joie, tout brille de santé, tout (rie : Viva Pio nono ! Demain grand gala pour une relation complète et ordonnée, avec détails intimes, costumes, figures, accessoires, etc. Je compte ne pas manquer d'éloquence quand j'en serai aux aventures et portraits de Pologne qui tiennent une si grande place dans ce voyage d'Italie.

Quels amis vous nous avez donnés, mon cher Maguelonne. Notre très cher Comte Darius, la Com-

DE LOUIS VELILLOT 5oî

tesse, leur maison, le charme de leur esprit, le parfum de leurs vertus ont été le bonheur de notre voyage. Nous en avons parlé uniquement ; c'est un sujet inépuisable ; là-dessus le cœur fournit toujours. Nous leur écrirons prochainement, mais ne manquez pas de leur dire tout de suite, combien nous les aimons et les vénérons. On est heureux d'avoir de telles ligures dans ses souvenirs, .l'attends avec bien de l'impatience que vous me parliez d'eux. Je ne vous dis point de ne pas nous laisser oublier ; ils ne sont point de ceux qui oublient et ils possèdent cette grande et rare délicatesse d'airner ceux qu'ils obligent ; majs donnez-nous de longs, de grands détails sur leur santé. Que nous serons heureux, ma sœur et moi, quand les nouvelles se trouveront bonnes. Présentez mes hommages très particulièrement reconnaissants à la chère et bonne Mme Ivanoska. Elle apprendra avec plaisir que je serais mort de froid sans le manteau qu'elle a donné à ma sœur. J'étais si malade que j'ai dû passer tout le temps de notre traversée sur le pont, par un vent glacial. Ce précieux manteau a notablement adouci mes souffrances, et je ne sais comment je me serais tiré d'affaire si je ne Pavais pas eu. Dites à M. Ivanoski que je regrette extrêmement de ne l'avoir pas embrassé avant de partir. Je sentais que j'oubliais quelque chose, c'était cela. Souvenir à M. Lubienski et à tous les Polonais que vous verrez dans cette noble maison.

Je ne vous dis rien pour Mgr Bastide : il faut lui écrire. Quelle grâce de cœur il a aussi, celui-là. Je

VOUS demande, mon cher, en bonne foi, comment je ferais pour me souvenir quelquefois que j'ai des ennemis, quand le bon Dieu m'a donné des amis de ce genre.

Les nouvelles politiques ne sont pas aussi joyeuses que les nouvelles particulières. On est à la guerre, on y est décidément, et comme cette guerre ne peut être que révolutionnaire, elle inspire une horreur universelle. Marseille et Lyon jettent les hauts cris en voyant arriver, l'une des munitions de guerre, l'autre des soldats. Ne craignez rien pour l'Eglise ; elle ne peut être menacée sans que toute la société le soit immédiatement cent fois plus et ne fasse cause commune avec elle, bon gré, mal gré. C'est cette solidarité qui sera démontrée à notre siècle par toutes les sottises et toutes les méchan cetés de la politique humaine, et voilà le secret de Dieu au milieu des complications qui vont éclater.

Adieu, mon cher ami. Mes amitiés à Wuillaume, à l'abbé Chaillot et aux autres. Souhaitez le bonjour de notre part à la Signora Padrona et à Maria la Romagnole. Nous nous souvenons avec plaisir de ces bonnes créatures. Vous êtes-vous bien remis dans votre logis ? Ce matin en me réveillant dans mon lit et dans ma chambre, j'ai éprouvé une certaine satisfaction qui m'a fait penser que vous avez dû vous-même avoir un certain sentiment agréable dimanche matin. Jouissez du contentement d'être chez vous et jouissez-en sans scrupule. Le bon Dieu vous louera de la manière dont vous exercez l'hospitalité.

Votre ami. Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUILLOT 5o3

A M. le Comte de Montalenibcrt

29 mars iSdq.

Mon but en vous demandant audience, n'était pas, Monsieur le Comte, de vous proposer un rapprochement dont je ne devine pas plus que vous quelles pourraient être en ce moment les bases. Je ne vois, j)Our ma pari, rien d'essentiel à regretter dans <( le langa^ie (pie j'ai tenu dejjuis dix-huit mois sur vous et sur tout le monde ». Nous nous rapprocherons quand nous ne pourrons plus nous tromper sur l'attitude que l'intérêt de la religion impose aux catholiques. D'ici là, je n'ai ni la prétention de vous rien demander, ni, je le confesse, la disposition de vous rien cédei.

Je voulais uniquement, comme je crois l'avoir marqué dans ma lettre, vous offrir quelques avis sur votre situation du moment, et sur le moyen que je voyais d'en sortir Votre réponse me fait penser que ma proposition vous a déplu. Je m'abstiens donc de me présenter chez vous, et d'autant plus volontiers que d'autres, à ce que j'ai su, vous ont dit ce que je voulais vous dire.

Un sentiment tout chrétien m'avait inspiré cette démarche. Je regretterais que vous ne l'eussiez point compris. Je ne puis regretter d'y avoir cédé.

Je termine en vous souhaitant, Monsieur le Comte, la force dont vous avez besoin pour suivre jusqu'au

bout, non pas le parti qui vous attirera le plus les applaudissements du monde, mais celui qui sera le plus utile à la cause de Dieu.

J'ai l'honneur d'être

Louis Yeuillot.

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