CCXXXVIII
A M. l'Abbé Buquet
5 janvier i8r»7.
Monsieur le Vicaire général,
Tout en désirant la paix, mes conseils insistent pour que rien ne reste douteux ni obscur dans le traité (i). On me recommande de bien spécifier l'objet et la forme des documents, et de régler aussi la manière du désistement.
Quant aux Documents, ainsi qu'il avait été convenu dans l'arrangement annulé, ils devront contenir : 1° les lettres des évêques, y compris celle de Mgr de Chartres, 2° l'analyse sans polémique des faits relatifs à la brochure. Les articles de ÏAmi de la religion en réponse aux lettres des évêques seront analysés aussi, ou cités in extenso, si on le désire ; 3° enfin la reproduction textuelle des anciens articles de ÏUnivers qui paraîtront répondre le plus directement aux accusations de la
(1) A la suite de l'assassinat de Mgr Sibour (3 janvier 1857) on avait insisté auprès de Louis Veuillot po'ur gu'il se désistât de son procès contre l'abbé Cognât, auteur déclaré du pamphlet.
43o CORRESPONDANCE
brochure. Une narration aussi sobre que possible, sans aucune récrimination, liera les diverses parties de ce travail.
La composition typographique de VUnivers jugé par lui-même étant clichée, d'après ce que nous a dit M, l'abbé Darboy, il est juste que ces clichés soient détruits ; on en prendra l'engagement devant vous.
Le but à atteindre étant la cessation de la polémique sur ce sujet non seulement quant à présent mais dans l'avenir, il est bien convenu que la publication des Documenis ne sera suivie d'aucune discussion de la part de M. Cognât. Toute contestation cesse, à moins que les Documents n'excèdent la limite ci-dessus fixée, ce dont vous serez juge comme auteur et garant du traité.
M. Cognât pouvant avoir de la répugnance à signer ces conditions, quoiqu'elles ne doivent pas être rendues publiques, il suffira qu'il vous promette de les observer. Votre parole si respectée nous couvrira parfaitement.
Nous annoncerons notre désistement au Tribunal, d'abord, et nous le ferons connaître le lendemain par la voie du journal. Il doit être encore entendu que l'avocat de M. Cognât ne prendra pas la parole pour donner des explications à la suite desquelles l'arrangement pourrait recevoir une couleur que nous aurions à contester. Nous lirons simplement la note convenue, nous dirons qu'il n'y a plus de procès, et l'on se retirera.
Permettez-moi, Monsieur le Vicaire général, de solliciter une prompte réponse. Les convenances
DE LOUIS VELILLOT /(Si
nous obligent à prévenir officieusement les juges dès aujourd'hui, et le plus tôt possible.
J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux, Monsieur le Vicaire général,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Louis Veuillot,
Au Même
12 janvier 1867.
Monsieur le Vicaire général.
Permettez-moi de vous remercier de l'expression plus bienveillante de votre communication d'aujourd'hui et de me justifier encore contre un de vos reproches.
Je vous ai dit, il est vrai, qu'un vénérable évêque avait estimé que je pouvais m'en tenir à la forme d'arrangement proposée par vous, mais j'ai ajouté que d(>ux autres évêques consultés le même jour étaient d'un autre avis, ainsi que mon avocat et mes collaborateurs. Tout le monde pense qu'il faut éviter jusqu'à la possibilité d'un malentendu. L'insistance de M. l'abbé Cognât pour le secret nous a effrayés. On ne peut comprendre pourquoi il trouve honteux de publier ce qu'il trouve sans doute honorable de promettre. Quant à moi, je ne pouvais prudemment affronter ni les commentaires que je voyais venir, ni l'éventualité des explications com-
432 COBRESPONDANCE
pliquées et compromettantes où il faudrait nécessairement s'engager.
Vous avez fait appel à mon cœur, Monsieur le Vicaire général, et j'ose dire qu'il a répondu. Voyant manquer l'arrangement, j'ai résolu spontanément un sacrifice auquel je n'aurais pas cru pouvoir consentir. J'ai abandonné la publication de ces documents dont je crois vous avoir suffisamment exposé l'importance pour nous et le poids redoutable pour M. l'abbé Cognât. Mais M. l'abbé Cognât qui nous a traités d'une façon si cruellement injuste et dont Je livre reste pour flétrir quinze années d'iionorables travaux, que fait son cœur de chrétien et de prêtre ? Qu'offre-t-il à ses frères calomniés gratuitement ? Qu'accorde-t-il à la mémoire de son Archevêque, à la gravité de la situation, au malheur affreux des circonstances ? Il me semble rester bien insensible à tout cela.
Enfin, Monsieur le Vicaire général, je suis toujours prêt à l'arrangement, et ce n'est même plus moi qui en fais les conditions. Je crois ne pouvoir mieux montrer mon désir d'entrer dans vos vues.
Je vous prie d'agréer, Monsieur Je Vicaire général, les sentiments respectueux avec lesquels je suis
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Louis Veuillot,
A Mgr Gignoux, évêque de Beauvais
i5 janvier 1857.
Monseigneur,
Vous qui m'avez témoigné tant de bonté et qui aimez tant la justice, et qui m'avez trouvé si facile à la conciliation, lisez, je vous en prie, VAmi de la Religion d'aujourd'hui. On y a reproduit un article du Figaro, vieux déjà de huit jours, dans lequel je suis accusé d'avoir aiguisé le couteau qui a tué l'Archevêque de Paris. On a attendu que le procès Cognât fut étouffé pour faire cette infamie, et c'est le premier résultat de mon désistement. Je ne le regrette pas pour cela, mais vous voyez à qui j'ai affaire.
Sur le premier moment, j'ai voulu me plaindre en justice, et remplacer l'abbé Cognât par l'abbé Sisson. Je n'en ferai rien. Je me borne à me plaindre aux vicaires généraux. Ils n'en tiendront aucun compte ; mais je ne veux point qu'ils paraissent l'ignorer.
Très cher et très vénéré Seigneur et Père, priez bien pour moi. En consience, vous y êtes obligé.
Je suis avec les sentiments les plus respectueux de Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.
Louis Veuh.lot,
43/i CORRESPONDANCE
CGXLI A M. l'Abbé Bastide
Cher Abbé,
Le porteur de ce billet est M. de Courcy de la Roche-Héron, correspondant de VUnivers en Amérique. En d'autres termes c'est moi-même, avec infiniment plus d'anglais, sans compter le reste que vous verrez bien. Prêtez-vous à lui pour qu'il voie bien Rome en dessus et surtout en dessous. Tâchez de lui ménager une partie comme la dernière que vous fîtes avec M. de Rossi. Pour vous récompenser, il vous remettra quelque chose de ma part, une potion à l'usage des lieutenants trop échauffés. Tâchez qu'on ne la prenne pas sans lunettes comme le pauvre livre de ce pauvre père Tosti. Après cela, je n'en voudrais ni à vous ni à personne. Adieu. Croyez que je vous aime bien.
Louis Veuillot,
GCXLII
A Mgr Landriot
i8 février 1867.
Je pensais, sans le savoir d'une manière certaine, que Mgr l'Evêque de Poitiers ne partageait pas les
opinions que VUnivers a soutenues dans la question des classiques. J'ignorais que ce dissentiment s'étendit plus loin, ni qu'il eut aucune importance à ses yeux. D'autres amis du journal, nommément le T. R. P. abbé de Solesmes, nous étaient à ce sujet tout à fait contraires. Ils nous l'ont dit sans s'éloigner de nous et sans manifester que nous dussions abandonner une thèse essentiellement libre, qu'adoptaient d'ailleurs des hommes tels que S. E. le Cardinal Gousset, Mgr l'Evêque d'Arras, Mgr l'Evêque de St-Claude etc., etc.
Aussi je dois avouer, Monseigneur, que je suis encore au point où j'en étais dans le fort de la querelle, sauf la chaleur qui est tombée. M. l'abbé Gaume, que j'honore beaucoup, a pu se tromper quant à l'application et à la mesure ; sa pensée me paraît toujours juste et rien ne l'a ruinée dans mon esprit.
Je ne sais si je m'entête à ne pas vouloir avoir eu tort. J'espère que non. Le cas sans doute est de ceux oii l'on est mauvais juge soi-même. Cependant je crois me tenir en garde contre ce défaut, si opposé aux devoirs du vrai chrétien, comme votre Grandeur me le fait remarquer. Le nombre et l'autorité de ceux avec qui je me trouve, me rassurent contre le nombre et l'autorité très considérables, je le sais, et très propres à me faire réfléchir, de ceux qui pensent différemment. Un homme n'est pas tenu de se proclamer dans l'erreur par cela seul qu'on lui dit qu'il se trompe, lorsqu'il a d'ailleurs des témoignages légitimes qu'il ne se trompe pas. Je n'ai
jamais soutenu une opinion à propos de laquelle on ne m'ait dit et très haut et de très haut que je me trompais. Je n'ai pas toujours reculé pour cela, ce que je n'aurais pu faire sans m'attirer d'un autre côté des reproches semblables, mérités cette fois, du moins à mes yeux. A la fin, l'entêtement s'est trouvé maintes fois n'être plus que de la persévérance.
Votre Grandeur invoque le jugement de Rome : il serait décisif pour moi à cause du vœu d'obéissance que j'ai fait en mon cœur. Mais j'oserai observer que je ne connais à Rome que des opinions, comme en France, et plus tolérantes si elles sont plus généralement contraires. L'Encyclique du 23 mars a fixé ou plutôt indiqué une mesure dans laquelle je cherche à me tenir. Ensuite, le Saint-Père a élevé M. l'abbé Gaume à la prélature. Le jugement donc nous ramène au moins à la règle in dubiis libertas. J'en invoque le bénéfice, en priant Dieu de ne me laisser oublier ni caritas ni surtout unitas. Si la discussion se rallumait, j'aurais sévèrement soin, pour ma part, de ne plus la laisser dégénérer en querelle. Je me le suis promis sur la question des classiques, comme sur d'autres, après la longue et dure épreuve que je viens de faire des excès oii les esprits se peuvent emporter. Assuré de ne point me donner les torts dont j'ai dû me plaindre et qui, grâce à Dieu, ne m'ont jamais tenté, je ne veux pas même y fournir un prétexte. Je saurai renoncer plutôt au droit de défense. Cependant il est vrai que l'union souffre d'autant moins et que la charité est
gardée d'autant mieux, que l'on respecte davantage la part légitime de la liberté. Rallier tous les suffrages est impossible a un journal. Ceux-mêmes qui se taisent toujours ne sont pas universellement approuvés, et qui peut parler sans risque de parler mal à propos, au moins pour quelques oreilles ? Mille fois j'ai éprouvé que des conseils très affectueux et d'une intention très pure se réduisaient, pourtant à ceci : Va-t-en. J'aurais volontiers obéi ; mais d'autres disaient : Reste. Et ma conscience parlait comme eux. Forcé, quoique je fasse de déplaire et souvent d'irriter je me donne deux consolations : la première de ne pas trahir ma conscience, la seconde de n'accepter personnellement aucune inimitié.
J'espère, Monseigneur, que vous accepterez avec bonté ces sincères explications et que vous daignerez n'en imputer la lenteur qu'à la multitude vraiment cruelle de mes travaux. En terminant, je vous prierai de remarquer que M. l'abbé Sagette n'a pas même traité la question des classiques.
Je veux bien rencontrer cette question, mais je ne la cherche pas. M. l'Abbé Sagette a simplement rendu compte d'un livre sur la Renaissance et les effets du paganisme dans les sociétés modernes, c^uvrage très recommandable par l'importance du sujet, l'intérêt des recherches, la gravité toute chrétienne de la pensée, et enfin par le nom de son auteur. J'ai l'honneur de connaître depuis longtemps M. l'abbé Gaume. Je le regarde comme un des hommes de ce temps qui ont le plus droit de donner leur avis. Il
a tienle-cinq ans de sacerdoce remplis de travaux pour l'Eglise dans tous les emplois du ministère sacré et avec un désintéressement égal à son ardeur. Il m'a toujours honoré de sa bienveillance et les épreuves oià je l'ai vu lui ont toujours davantage attiré mon affectueux lespect. Sans doute je dois et je veux tout sacrifier à la vérité ; mais quand la vérité n'exige rien, aucune considération particulière ne peut me séparer de pareils amis, et leur refuser mon humble part de concours me semblerait au contraire une prévarication. Si un catholique, quel qu'il soit, fait un livre qui me semble bon et utile, je lui dois tout l'appui que je peux donner. Voilà le premier devoir de ma profession. Je n'ai jamais refusé de le remplir, même à l'égard de mes adversaires personnels.
J'ai l'honneur d'être. Monseigneur, avec les sentiments les plus respectueux et les plus dévoués de Votre Grandeur.
Le très humble serviteur,
Louis Veuillot,
CGXLIII
A Mgr Luquet (i)
20 février 1867.
Monseigneur,
Je viens vous remercier bien tard du grand honneur que vous avez fait à ÏUnivers en même temps qu'à notre cher Abbé Bernier. Avant de recevoir cette nouvelle preuve de votre bonté, je vous devais déjà d'autres remerciements pour de précédentes communications et particulièrement pour votre lettre à l'occasion de nos affaires. J'espère, Monseigneur, que vous ne m'avez pas accusé d'ingratitude. J'ai la consolation de n'être pas même coupable de négligence. Je suis simplement accablé d'affaires qui augmentent tous les jours et qui ne finissent jamais. Si je ne craignais l'abbé Gaume, je dirais que j'ai à remplir le tonneau des Danaïdes et à rouler le rocher de Sysiphe. J'aime à penser que ma sœur en a dit quelque chose en langage plus chrétien à Mme de Lestanville et que vous l'aurez su par là. Je viens de faire le compte des lettres pressées que j'ai à écrire. Il y en a soixante. Voilà ce qu'il faut mener avec le journal, plus deux imprimeurs chez qui je fais faire six gros volumes, plus la vie de Paris, vie terrible en dissipations,
(1) Evêque suisse qui, à la suite de persécutions, s'était retiré à Rome. Il collaborait parfois à VVnivers.
4/io CORRESPONDANCE
même pour ceux qui ne veulent pas se dissiper. Ah I quel enfer que le monde, et que cette existence au milieu des progrès est dure et vraiment contraire aux besoins de la nature humaine !
Enfin, Monseigneur, je vous rends grâce de vouloir bien être de nos amis et de le montrer, ce qui n'arrive pas à tous ceux qui nous aiment ou qui nous le disent. Votre lettre sur nos affaires est arrivée, lorsque nous avions cédé aux conseils des amis mitoyens qui prétendaient qu'en étalant tant de hauts suffrages, nous irritions peu charitablement nos ennemis. Je l'ai gardée dans nos archives d'honneur qui me vengeront un jour de tant d'injustices passionnées, douces pourtant à subir pour l'amour de Jésus-Christ et de Saint-Pierre. Votre oraison funèbre du cher abbé Dernier nous a fait pleurer. Elle était bien touchante, bien éloquente et bien belle de toutes façons. Vous craignez, nous a écrit Mme de Lestanville, qu'on ne vous voie tiop souvent dans le journal. Ne craignez pas cela, Monseigneur. Grâce à Dieu, ce n'est pas chez nous qu'on se fatiguera jamais de vous entendre. Au contraire, il y a, en tout ce que vous écrivez, un parfum d'amour de Dieu qui embaume tout le reste et qui plaît extrêmement aux lecteurs de VUnivers. Ainsi, Monseigneur, quand il vous viendra quelque chose pour nous, n'écartez pas l'inspiration. Vous ferez du bien.
Daignez, Monseigneur, agréer les sentiments profondément respectueux et dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Grandeur,
DE LOUIS VEUILLOT klw
Le très humble et très reconnaissant serviteur.
Louis Veuillot,
J'ose recommander à toute votre bienveillance M. de Courcy qui remplace l'abbé Dernier et qui a le même zèle et le même cœur.
GCXLIV
A M. l'abbé X.
27 février 1867.
Monsieur le Curé,
Obligé, bien à regret, de parler des affaires de Moulins portées devant l'opinion par vos amis, (i) je l'ai fait d'une manière que je ne puis regretter puisque j'ai rappelé ce respect qui est toujours dû à l'autorité et dont le clergé surtout doit donner l'exemple lorsqu'il s'agit de l'autorité des premiers pasteurs.
Je n'ai pas à juger entre Mgr l'Evêque de Moulins et ses prêtres ; et ces derniers ne sont pas les juges de leur Evêque. S'ils ont à se plaindre de lui, ce n'est pas aux tribunaux séculiers, moins encore aux journaux qu'ils doivent porter leurs plaintes. Permettez-moi de ne p"as accepter l'entrevue que vous m'offrez. Je souffrirais trop d'entendre un prêtre me dire que son Evêque a perdu pour toujours l'estime et le respect des fidèles. On n'en dirait pas
(1) Mgr de Dreux-Brezé avait pris contre quelques-uns die ses prêtres des mesures qui l'amenèrent devant le Conseil d'Etat. L.'l'niveTS le défendit énergiquement.
[i.[\-2. CORRESPONDANCE
davantage du dernier des hommes, et c'est de votre Père, Monsieur le Curé, que vous parlez ainsi. Jo ne veux pas entendre un pareil langage. Eussiezvous à alléguer des faits affreux, souvenez-vous des fils de Noé, et apprenez par votre exemple aux fidèles à imiter la piété de ceux que loue l'Esprit-Saint. Quelle que soit la justice de votre cause, jamais un catholique n'approuvera la manière dont vous la défendez. Si Mgr l'Evêque de Moulins a eu des torts à votre égard, ce que j'ignore et n'ai point à examiner, mieux vaudrait cent fois les souffrir que d'en avoir réparation à ce prix. Le dommage serait moins grand pour l'Eglise et moins grand aussi pour vous. Dieu ne vous reprocherait pas d'avoir subi une injustice.
Vous et vos confrères, me dites-vous. Monsieur le curé, vous seriez prêts à quitter vos cures si vous étiez persuadés que par vos démissions vous rétabliriez la paix. — Et, si l'Evêque est chassé ou par l'émeute ou par la force séculière, croyez-vous que la paix sera rétablie chez vous et ne sera pas troublée ailleurs ^ Ce ne sont point vos cures qu'il faut quitter, ce sont vos ressentiments. Voilà ce qui rétablira la paix. Réconciliez-vous avec votre Evêque. Honorez-vous en lui rendant honneur. Offrez les satisfactions légitimes. Quand même vous croiriez qu'elles ne seront pas acceptées, vous les aurez toujours faites, et les charbons ardents qui sont sur votre tête, vous les aurez amassés comme l'Evangile le commande, sur la tête de celui qui refusera la paix.
Ce n'est point un ami de Mgr. l'Evêque de Moulins qui vous parle. Je n'ai aucune relation d'affection avec ce prélat. J'honore sa foi, sa charité et son courage qui me sont connus. Personnellement, j'ai eu plutôt à me plaindre qu'à me louer de son intervention dans une occasion bien grave pour moi et déjà ancienne. Depuis lors, il n'y a point de rapports entre nous Mais sa cause m'est sacrée. Il est Evêque, il est envoyé de Dieu, dénoncé aux mauvaises passions, accusé devant ceux qui n'ont pas droit de le juger, décrié par ceux qui doivent le respecter et le bénir. Tout fidèle intelligent pensera et parlera comme moi et versera des larmes en pensant au mal que des prêtres font à l'Eglise.
J'ai beaucoup entendu parler de vos vertus. Monsieur le curé et tout en déplorant le parti que vous avez pris, je vous offre bien sincèrement l'exprèssion de mon respect.
CGXLV A Mgr l'Evêque de Tripoli (i)
3 mars 1857.
Monseigneur,
La lettre de M. Cognât à Votre Grandeur contient un artifice, toujours le même, contre lequel je serai
(1) MgT Léon Sibour, cousin et ancien vicaire général de l'arohevêque de Paris.
obligé de protester publiquement, (i) Je ne parle pas du tour qu'il donne à ses précédentes imputations touchant la part que feu Mgr l'Archevêque aurait prise à son écrit. Votre Grandeur en est juge. Pour moi, je crois qu'il va trop loin encore en se targuant des sympathies du vénérable prélat. Feu Monseigneur a déclaré plusieurs fois à Mgr l'Evêque d'Arras et à d'autres qu'il était et voulait rester totalement étranger à cette affaire. Ce n'est donc que très tardivement et en le trompant sur les détails de l'audience qu'on a pu l'y engager. D'ailleurs, il a ignoré comment le livre était fait, et s'il avait pu se livrer à quelque vérification, sa droiture en aurait eu horreur.
Mais, Monseigneur, laissant ce point. Votre Grandeur reconnaîtra dans sa justice que je ne puis supporter que M. Cognât parle toujours au public de la pureté de sa cause et des motifs qu'il avait de s'opposer à une conclusion extra-judiciaire, et que moi je me taise toujours comme si, en effet, c'était à moi qu'on eut fait grâce aux dépens de M. Cognât. Le motif de l'arrangement a été au contraire de lui éviter une condamnation dans un moment terrible. C'est la raison qui m'a décidé, personne ne m'en a proposé une autre, et lui-même doit le savoir. Si l'on m'avait allégué la pureté de sa cause, je n'aurais pas cédé. Il n'en a été question ni de la part de MM. les vicaires généraux capitulaires, ni de
(1) Cette lettre de l'abbé Cognât contenait les explications que révoque de Tripoli lui avait énergiquement demandées à la suite d'une autre lettre du même abbé, publiée par le Journal de Bruxelles.
la part des Evêques qui ont fait l'ariangement. Il est évident que si l'on avait cru à la pureté de la cause de M. Cognât, des propositions ne seraient pas venues toujours de ce côté et jamais du mien. MM. les Vicaires généraux pourront vous dire qu'ils avaient fait prendre à M. Cognât l'engagement non seulement de ne pas réimprimer sa brochure, ce qui est un désaveu, mais encore de ne pas répondre aux documents que nous publierions, pourvu seulement que ces clauses ne fussent pas divulguées. Quoique MM. les vicaires généraux se rendissent garants de ce traité, je l'ai rejeté, parce que je ne voulais rien de secret. Mgr l'Evêque d'Evreux peut dire pourquoi et comment j'ai accepté le surlendemain, les yeux fermés, sans demander le changement d'un mot, la conclusion moins avantageuse qu'il me présentait.
Depuis cette conclusion, la plus favorable pour lui et qu'il a je crois ardemment désirée, M. Cognât n'a pas cessé d'en violer les conditions, toujours pour faire croire qu'elle lui était imposée. On a d'abord lu à l'audience une lettre non convenue et non annoncée de M. l'abbé Buquet, postérieure à la signature de l'arrangement : je me suis tu. On a ensuite publié dans l'Ami, avec apostille de M. Sisson, un infâme et ridicule article du Figaro, qui m'outrageait de la manière la plus sensible : je n'ai exigé aucune satisfaction et je n'en ai point reçu. Les feuilles belges et françaises d'un certain ordre qui ont constamment fait ceuse commune avec M. Cognât se sont empressées de relever la pureté
de sa cause, commentant à leur guise et à la sienne le désistement de l'Univers : j'ai continué de garder le silence. Enfin l'inconcevable lettre de M. l'abbé Cognât, comme Votre Grandeur la qualifie, a paru dans le Journal de Bruxelles : j'ai attendu qu'elle fut reproduite en France. Lorsqu'elle l'a été (Le Moniteur du Loiret est un de ceux qui ont donné le signal) forcé de la reproduire moi-même, je me suis contenté des explications les plus indispensables, sachant bien qu'aucun de ces journaux si dévoués à M. Cognât n'en tiendrait compte ; ce qui est arrivé, en effet, et il a fallu que mon honorable avocat, M. Josseau, envoyât un huissier à la Presse pour y faire démentir l'audacieuse accusation d'avoir outragé Monseigneur l'Archevêque. Je joins à cette lettre un spécimen des articles qui sont publiés contre nous à cette occasion dans une foule de journaux. Vous y verrez oii sont et quels sont les amis de M. Cognât, et ce qu'ils disent.
Je veux encore en rester là. Monseigneur. Je trouve, comme me le disait dernièrement Mgr l'Evêque d'Evreux, que le nom de M. Cognât est trop prononcé. Mais la mesure est au comble. Puisque les gardiens du traité ne le font pas respecter, je leur demanderai la permission d'en exposer moi-même les clauses que j'ai scrupuleusement remplies. Si l'on ne peut pas imposer le silence à M. Cognât, on ne peut pas exiger que je l'observe et qu'après avoir fait grâce, je reste diffamé. Laissant dire à M. Cognât que sa cause est pure, j'avouerais implicite-
DE LOUIS VEUILLOT /(/ly
ment que la mienne ne l'est pas. Du fond de mon âme, je crois et j 'affirme tout le contraire
Je suis désolé de fatiguer Votre Grandeur par ces explications, mais d'un autre côté, Monseigneur, il vous serait encore plus pénible de léser la justice.
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, avec les sentiments les plus respectueux et les plus dévoues, de Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.
Louis Veuillot,
P. -S. — Mon frère me fait remarquer que le Moniteur diu Loiret est du petit nombre des journaux qui ont reproduit mes explications sans chercher à les défigurer. Je crois devoir le noter, à cause de la position particulière de ce journal qui s'est toujours très vivement prononcé pour M. Cognât, et en confident partial. Cette fois, il a été juste.
A M. Vabbé Morisseau
20 avril 1857.
Mon bon et cher Ami,
Je vous remercie de me donner de temps en temps la preuve que vous m'aimez toujours. Je n'en doute jamais et j'en suis toujours consolé. Tenez ferme et ne prenez pas garde à mon silence. Vous ne sortirez pas de mon cœur.
Je viens de passer par de rudes ennuis ; cette affai-
re Cognât était humiliante. Elle s'est bien finie parce que nous avions cent fois raison. Il y a des gens qui nous détestent bien méchamment et bien abàurdement. A présent d'autres difficultés, d'autres épreuves vont venir. Quelles ? Je l'ignore, mais il y en aura et ce sera toujours ainsi. Dieu le veut, donc c'est bien ; il n'y a rien que je croie plus fermement. Vive Dieu ! Tous ces chagrins, toutes ces amertumes, toutes ces morts sont de l'argent mis à la caisse d'épargne, et je ne veux avoir ni d'autre caisse ni d'autre argent.
Mes enfants vont bien en ce moment. Mon frère et ma sœur vous aiment. Aubineau est florissant. Priez pour moi et dites à Mlle Henriette que je lui en demande autant. J'irai tout à l'heure la recommander ainsi que vous à N.-D. des Victoires, devant laquelle je passe tous les jours, en allant chez un oculiste qui doit me rendre mes yeux. Il ne se presse guère 1 Ce sont toujours et de plus en plus de bien pauvres yeux.
Bien à vous en N.-S.
Louis Veuillot,
A Mme Bou trais, de Nancy
8 mai 1867 Madame et très chère sœur
Quoique mes mauvais yeux me laissent bien peu de temps, je veux vous remercier de votre bouquet
DE LOUIS VEUILLOT ^liÇi
de Mai. Je suis bien heureux d'être soutenu par de si bonnes prières. Voilà sans doute pourquoi je me sens si tranquille dans cette vie de combats dont la fatigue semble devoir être excessive. Ne me plaignez pas : les injures des journaux, les attaques des ennemis intérieurs, les trahisons des faux frères ne sont rien lorqu'on a la joie de servir la vérité. Priez pour moi afin que je continue à servir la vérité mais en digne serviteur de la vérité.
Je vous envoie une petite méditation que j'ai faite pour honorer la passion de N.-S. Vous n'en avez pas besoin, mais vous pourrez la donner à quelque pauvre âme qui aura dé la peine à se tenir l'esprit occupé de Dieu. C'est cette infirmité dont je souffre beaucoup, qui m'a donné l'idée de composer ces petites pages.
Agréez, Madame, les sentiments bien sincères de votre très humble serviteur et frère.
Louis Veuillot.
CGXLVIII A M. G. à B.
23 juin 1867.
Mon cher ami, votre lettre me rend bien la peine que mon silence a pu vous faire. Avez-vous pu douter de mon affection ? Tout simplement j'attendais une heure pour pouvoir vous écrire avec un peu de loisir. Cette heure n'est pas venue et je ne l'ai pas ; mais je veux vous tranquilliser puisque vous
COHHESPONDANCE. — IX. — "^9
45o CORRESPONDANCE
avez la simplicité de vous inquiéter. Je suis accablé de besogne et j'ai de mauvais yeux qui limitent mes journées quand il me les faudrait doubler. Voilà tout le mystère. Mes Mélanges s'ajoutant à l'ordinaire du journal m'ont accablé. Il faut marcher ; des ouvriers attendent et se croisent les bras quand je tarde. Tout le reste est nécessairement ajourné, les plus chers amis d'abord.
Je n'ai pas lu votre écrit ; il est là sous mes yeux, avec beaucoup d'autres qui ne passeront qu'après lui. Comme je traite les autres je me traite moimême. J'ai quatre ou cinq ouvrages en train que je n'achève pas. Il y en a deux auquels il ne faudrait qu'un chapitre, depuis deux ans et plus. Ma vie littéraire est la plus triste du monde. Je ne fais rien de ce que je voudrais faire et rien à mon gré. Je ne sais pas s'il y eut jamais de vocation d'écrire à la fois plus amplement satisfaite et plus cruellement contrariée. Que de fois j'ai aspiré à être délivré de cet horrible poids du journal !
Dans ces derniers temps je pensais avec délices que j'allais peut-être me voir sans un sou dans ma poche, mais en face de mes manuscrits commencés, libre de les emporter dans quelque retraite et là de travailler à mon aise sans être harcelé par l'imprimeur. Toute ma vie j'ai vu ce spectre qui m'a empêché de me relire, qui m'a condamné au décousu, à la répétition, à l'enflure ; je le verrai toute ma vie : me voilà lié au journal plus étroitement que jamais. Mon ami Taconet y a mis noblement la moitié de sa fortune, et je n'ai plus l'espérance d'être
DE LOUIS VELILLOT 45l
affranchi. Une mère condamnée à ne jamais débarbouiller ses enfants, à ne jamais ajuster ni recoudre leurs habits, telle est mon image. Et telle est ma misère que ce ridicule souci peut encore trouver place parmi tant d'autres que je ressens comme chrétien et comme citoyen.
Nous allons mal ! Notre Napoléon de qui j'espérais tant, m'a bien l'air de n'être qu'un Louis Philippe perfectionné, qui croit que la chose durera autant que lui, qui s'en arrange et qui risque fort de rater le présent comme il a déjà raté l'avenir. Il faudrait savoir que Dieu est Dieu, voilà la science du gouvernement. Il ne la connaît point, quoiqu'il fasse ses Pâques et qu'il soit grand politique, et que Dieu lui ait donné un fils, ce qui devrait lui apprendre tant de choses.
Vous me pardonnez votre manuscrit perdu ; c'est une grande générosité dont je vous remercie. Cependant il n'est point perdu ; mais je suis distrait, et je ne songe jamais à vous le renvoyer.
Adieu, mon cher Ami. Savez-vous que je ne suis point sûr de votre adresse ? Donnez-la moi donc une bonne fois. Et croyez bien que je vous aime.
GCXLIX
A M. Léon Aubineau
3o juin 1867.
Mon frère Aubineau,
Je viens de rencontrer Loménie auteur de Beaumarchais. Je lui ai dit que je vous avais confié son poupon. Il a changé de visage. Vous lui faites une peur bleue. Je crois qu'il n'a pas la conscience tranquille, mais il n'y va pas par quatre chemins ; et il sollicite l'indulgence aussi humblement que possible. Vous eussiez été attendri ; moi je l'étais. Je lui ai promis d'intercéder, j'intercède.
Songez à Mme Lenormant qui vous trouvait si noble et qui est la grand'mère d'un petit Loménie. nie.
Je profite de l'occasion pour vous féliciter. Voilà ce que j'appelle un bel et bon article. Hélas ! la canaille n'en mourra pas, mais elle est marquée et ça fait toujours plaisir.
Je pense que tout va bien à la Pelonnière. Ici on a de bonnes nouvelles et on jouit d'un grand calme. A vrai dire je ne serais pas fâché de perdre cette jouissance. Je m'ennuierais tout comme un autre, si je le voulais un peu. Grâce à Dieu mon tourment revient jeudi.
J'expulse peu à peu les Mélanges. C'est moi qui serai content quand j'aurai fini cela, malgré les ter-
DE LOUIS VELlI.LOr 453
ribles amputations auxquelles j'ai dû me résoudre.
Adieu, très cher. Poussez ferme à la besogne ; encouragez-vous par le bien que vous faites. On nous lit à présent et 1res diu. l t moment -st venu de donner.
Présentez-moi au souvenir indulgent de Madame Aubineau, de Madame Chiilliaud et de Mademoiselle Emilie. Je sais tout ce que j'ai à me reprocher, mais mon cœur est bon.
Louis.