CCLXXVIII
A M. de Magiielonne
Mars 1809.
Mon très cher ami,
Je ne vous écris pas, mais je vous dis bonjour et je vous embrasse. Nos affaires ne vont pas mal jusqu'ici, ni nos santés. Nos coeurs sont toujours I)leins de Rome, jugez de la place que vous y tenez. Portez mes très reconnaissants comnliments à nos bons hôtes de la rue des Raisins. Quels raisins ! Quelles grappes généreuses et douces. Saluez tous ceux de cette église, baisez toutes les mains. Demandez que l'on prie pour nous ; soyez cent fois et mille fois remercié de nous avoir introduit di'us cette oasis de piété, de mâle courage, de douce vertu. Faites-nous y vivre quand nous en sommes loin, dites-nous ce qui s'y passe.
Je suis si accablé de tout ce que j'ai trouvé à faire en arrivant, qu'il m'a été impossible d'écrire à personne. Je lance pourtant aujourd'hui une lettre à Mgr de Mérode. C'est une réponse. Je le prie de vous suggérer un article sur Tosi. Dites au très cher Mgr Bastide que je ne suis pas aussi ingrat que j'en ai l'air. Voilà encore une figure qui vit bien dans la rue du Bac ! Avec quelles délices nous nous rappelons sa joyeuse et charmante amitié. S'il nous aime comme nous l'aimons, nous devons lui manquer. Si sa charité était pour quelque chose dans
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le zèle affectueux qu'il nous témoignait, il doit goûter un repos délicieux. Nous croyons modestement que nous avons fait vide.
Rappelez-moi au souvenir de l'abbé Chaillot, lequel me rappellera au souvenir de son ami le professeur Vincenzo (ou zi).
Vos dernières correspondances étaient excellentes, mais voilà le Moniteur qui dit que M. de Gramont n'a pas écrit de dépêche. 11 est vrai qu'il se sert d'un mot louche. Laissez cela. On verra bien que c'est le Moniteur qui est mal informé.
J'ai fait envoyer au général de Guyon le numéro oii je parle de lui. Je pense qu'il n'en a été qu'à demi mécontent.
Adieu frère et ami, bon courage.
Votre tout dévoué.
Louis Vei n.roT.
Amitiés à Wuillaume cl à tous ceux que je ne nomme pas. Est-ce que personne ne sauia m'envoyer le Junua latinitafis ? Faites-moi aussi passer le petit livre de Zanctti (que j'ai remercié). J'ai vu X... et ses nègres. Le Gouvernement a soin d'eux. Pour ce qui est de mon métier, je suis à leur disposition. Vous recevrez dans quelques jours un bon petit poète normand qui vous remettra une lettre de moi. C'est un très honnête garçon et sa famille tient le premier rang à Rouen dans le commerce et dans l'Eglise. Vous verrez si vous pouvez lui rendre quelque pet't service. Je le reconmianderai aussi à Mgr Bastide pour qu'il lui fasse voir ses
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bélisques. Le plus grand et le plus cher de ses vœux est de pouvoir baiser le pied du Pape. Il m'a demandé une lettre pour le Saint Père ! O simplicité normande !
,4 II Même
Samedi-Saint 1859.
Mon très cher ami.
Voici une lettre que j'ai deux fois oublié de mettre à la poste au moment opportun. Je n'en ai pas grand regret, parce qu'elle ne contient rien d'urgent, et je vous l'envoie puisqu'elle est écrite. Je n'ai pas la moindre chose à ajouter. Le journal vous tient au courant de la situation. Jusqu'à ce moment, j'ai parlé ; maintenant je vais m'exercer à me taire sur la question qui m'intéresse le plus, je veux dire la guerre. 11 faut se réduire à rapporter les nouvelles, Toute considération sur l'esprit de la guerre ferait douter de nos sentiments patriotiques sans le moindre profit pour la vérité. Ce silonco est dur, en présence des insignes mensonges et des agaçantes tartufferies des révolutionnaires conservateurs et autres. Je ne doute pas de l'avenir ; il sera glorieux pour l'Eglise, et je crois que la société ne voudra point périr, que Dieu ne le permettra pas. Mais quel incendie sera nécessaire pour éclairer le monde !
Au milieu des tristes préoccupations du moment, je ne puis m'empêcher de rire des frasques de notre ami Mérode et des peurs qu'il vous fait. Je ris pour ne pas me fâcher de cette humeur qui ne se refuse rien de désagréable pour autrui, et dont j'ai reçu l'autre jour un si bel échantillon. Mais je ne veux pas oublier tout ce qu'il a fait de bon et d'aimable pour moi, durant notre voyage, et je ne veux pas non plus lui refuser l'excuse de la bizarrerie. Il est bien admirable de se tenir si solidement à la vertu. Je me réserve pourtant de lui répondre de temps en temps et de ne suivre ses conseils que quand ils me paraîtront raisonnables, soit pour parler, soit pour me taire.
Je craignais un peu que le Saint Père ne se souvint du désir qu'il m'avait exprimé au sujet du patron du secrétaire Tétoin (i). Mais les engagements que j'avais pris au sujet de ce personnage étaient conditionnels, et je ne pense pas être obligé de me laisser diffamer par lui et par tous les journaux qui le suivent. Si je laissais passer ces choseslà, on finirait par en croire un peu, puis beaucoup, puis tout. J'admire que la vertu de Mgr de Mérode soit si complaisante à l'égard de ces insulteurs. Quand j apprendrai qu'on les blâme comme ils le méritent, alors il me sera plus facile de les dédaigner.
Beaucoup de gens de bien admettraient volontiers que des gens de rien comme moi et mes amis
(1) M. de Falloux.
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dussent tout permettre sur leur compte à des gens de qualité comme MM. de Montalembcrt, Falloux, de Broglie, etc. Mais ce n'est pas mon avis, et toutes les fois que j'en prendrai un en flaurant délit, je le châtierai, \oi\k sur quoi ils peuvent compter, et la chose est d'autant plus assurée que j'agis en cela par principe. Personnellement je n'ai imlle envie de me venger ; mais je crois que l'honneur de la rédaction de Wnivers vaut la peine d être défetidu, et je prétends que tous ceux qui en font partie ne soient combattus qu'avec respect, attendu que ce sont pour le moins d'aussi honnêtes gens et d'aussi utiles serviteurs de l'Eglise que tous ceux qui peuvent les attaquer.
J'ai reçu une bien bonne et charmante lettre de notre cher comte Darius. Dites-lui que je l'ai dans le cœur. Mes amitiés au cher Bastide. Je crois bien que celui-là ne laissera guère passer une occasion de me défendre. Amitiés aux autres amis. Je vous fais envoyer les conféiences du P. Félix.
Adieu, mon très cher ; mon frère et ma sœur vous font mille compliments.
Tout à vous en Notre-Seigneur.
Louis \ EtirroT.
Le Journal de Rome a publié une forte réclame en faveur de VUniversel. S'il a été surpris, prévenez-le que ce journal est une spéculation du Sieur
que nous avons du évincer de la rédaction de
VUnivers pour plusieurs méfaits qui ne recommandent pas ce qu'il pourra juoduire. Je suis fort
DE LO'-IS VEUILLOT f» I I
disposé à croire que Vlniversel sera à la disposition de tout bailleur de fonds et que l'on y recevrait volontiers jusqu'à des guinées et jusqu'à des sequins. Nous y serons attaqués sournoisement avec une rancune de banni. Il est assez piquant (jue le Journal de Rome ait craint de recommander mon petit livre sur la Papauté et qu'il embouche ses trompettes en
faveur de
J'espère que vous voudrez bien vous charger des lettres ci-jointes.
CGLXXX
.1 Mgr Bastide
1 avril iSàg.
Cher ami,
Enlin je puis faire une petite halte et causer un moment avec vous. Il fait gris et froid ce matin, vous me servirez de soleil. Vous avez votre jardin sous les yeux, vous, et Sainte-Marie-lMajeure n'est pas loin, ni même le Vatican ; le ciel est bleu ou le sera tout à l'heure ; si vous n'avez pas trop chaud, cela ne tardera guère ; vous verrez le Saint Père aujourd'hui ou demain. Ah ! que vous avez bien fait de ne pas quitter Rome ! N'en sortez qu'à la dernière extrémité, que le jour absolument oii votre conscience vous dirait que vous n'y avez plus de bien à faire. Moi, je me console cahin-caha, en me disant que ma besogne était ici ; mais vous dont la besogne est aussi bien à Rome qu'ailleurs et peut-
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être mieux, vous seriez inconsolable d'être ailleurs. Pourquoi s'exiler quand le devoir permet de rester dans la patrie ? La patrie est Rome. Pour nous qui aimons Dieu et l'Eglise il n'y a plus d'autre patrie, puisque c'est là qu'on parle notre langue et que les cœurs battent avec notre cœur. Notre pauvre France est la patrie de M. Fould, de M. About, de M. Havin. Je pourrais me trouver plus mal en Angleterre ou en Allemagne, sans doute ; mais que j'y sois aussi bien qu'à Rome, cela n'est pas possible, et j'ai le mal du pays. Notez que je vis en pleine catholicité entre Du Lac et ma sœur. Je n'ai que le bruit infâme du dehors et l'horrible spectacle des rues. S'il fallait cependant habiter le Val de Grâce. Figuratevi !
Ma sœur est moins malheureuse que moi. Elle a pris le parti de ne [)as rentrer dans Paris et de rester à Rome. Elle raconte son voyage, à moi comme aux autres ; elle parle du Saint Père, elle montre son cierge et ses camées ; elle décrit Mgr Lacroix, Mgr de Mérode, Mgr Rastide, avec des teintes veloutées ; elle revient au Saint Père, à ses camées et à son cierge, elle fait un tour à Subiaco, re Lacroix, re Rastide, puis encore le cierge et les camées et le Saint Père ; crochets sur le Vatican, sur le Colisée, sur la villa Pamphile : Rastide et l'armée française ! Un peu de Mgr Pacca, beaucoup du Saint Père, du cierge et des camées ; enfin elle a sa comtesse de la Grandville et elle se berce dans cette douce folie. Nous pourrons attendre des
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années pour revenir à Rome ; elle ne l'aura pas quittée. Mon cher ami, que vous avez été bon pour nous et que nos cœurs en sont reconnaissants. Vous avez rendu bien plus grand le charme inexprimable de ce voyage. Voyez pourtant cette grâce de Dieu et comme il est papa, de vous avoir empêché de venir à Paris, parce que nous avions besoin de vous trouver à Rome, pour que nos vacances y fussent plus joyeuses et plus fleuries.
Je n'ai pas eu l'air de travailler beaucoup depuis mon retour, mais j'ai été cependant très occupé. Les déballages sont durs. Il a fallu répondre à des multitudes de lettres et externer des flots de pensées, et raconter cent choses. D'un autre côté, la prudence me recommandait de ne pas multiplier les articles à cause de la question à l'ordre du jour.. Il fallait bien tâter le terrain. Me voilà présentement remonté sur ma bete et vous avez vu qu'Âbout m'a donné occasion de faire claquer mon fouet, (i) Avez-vous reconnu vos renseignements sur les parapluies ? Je vous remercie de m'avoir mis à même de bien juger ce petit drôle sans prendre l'ennui de \e lire. On m'a beaucoup félicité de cet article qui a< soulagé la conscience publique. A cette occasion,. Elise a fait un calembour que je me permets dc' vous offrir pour l'armée française. On lui demandait si elle avait lu les feuilletons du dit About : <( Je ne mets jamais le nez dans l'About ».
(1) Edmond .\bout, au retour d'une mission à Rome, publiait, dans le Moniteur, des articles insultants pour le gouvernement du Pape. — Ces articles furent réunis ensuite en brochure, sous le titre : La Question romaine.
Ol'l CORRESPONDANCE
Vous voudriez des nouvelles. Hélas ! je n'en ai point. Personne n'ose prévoir rien. Les résolutions de l'Empereur sont son secret, et lui seul le possède. Personne en France ne veut la guerre, personne ne la croit possible, personne ne croit qu'on la puisse éviter. Le Gouvernement lui-même ne s'y prépare pas avec ardeur, cela est certain, et il paraît également certain qu'il n'est pas en état de la faire présentement. A-t-on l'air de vouloir négocier pour se donner du temps ? Mais l'Autriche ne sera pas dupe de ce jeu. Bref, on ne sait rien, et on ne prévoit rien. Une seule chose paraît bien démontrée aux hommes de bien qui approchent le maître et qui sont plus capables de le juger : c'est qu'il se moque absolument et complètement des Italiens, qu'il n'en fait nulle estime, que leur indépendance ne le touche en aucune façon, et qu'il se fiche des Piémontais plus encore, s'il se peut, que des autres. Son langage sur le Saint Père est toujours parfait. Tous les évêques qui l'ont vu se seraient retirés contents si l'on pouvait se fier à son langage.
Je vous ai expédié deux forestiers, tous deux très bons chrétiens. Le poète a vraiment du talent et pourra faire quelque chose s'il guérit sa tête malade. L'autre est une excellent garçon qui fera beaucoup de bien par sa ferme résolution de le faire. Vous ne vous déplairez pas avec ces bonnes natures et si vous pouvez leur faire voir le Saint Père, on vous dédiera une ode. Vous pourrez, en outre, leur confier quelques bibelots pour moi, entre autres le masque de Saint Philippe de Néri auquel je ne re-
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nonce pas et les serre-papier des catacombes. On m'a cruellement dévalisé, et ma sœur Annette, ma mère et Olga de Ségur sont arrivées comme vos sœurs, avec des cabas ; mais je sauverai ce qui vient de vous. J'attends aujourd'hui même mes grosses caisses, arrivées de Marseille par la très petite vitesse. Où est la célérité de l'ancien roulage ? Je donnerai à chacun des rédacteurs de VUnivers une des images de la Calcografia Camerale. Quelle fête ! Mais je ne sais pas si je rendrai jamais personne aussi heureux que l'a été ma cuisinière en recevant les lauriers du Quirinal. Elle en a distribué quelques feuilles à toutes les cuisinières de la maison et la plupart les ont fait encadrer. Voyez pourtant, mon cher ami, ce que c'est que le Pape en France !
Voulez-vous vous charger de mes commissions pour tous nos amis, à commencer par Mgr Pierre- Paul Lacroix. J'espère que je pourrai bientôt lui écrire. Rappelez-moi au souvenir de Mgr de La Tour d'Auvergne. Saluez de ma part, quand vous le rencontrerez, Don Raflaele et le P. Alphonse : mes amitiés au chanoine Paishans du droit canon. Des tendresses pour Mme X... Rien pour M... vous savez bien, celui à qui l'on donne des gilïles ; cependant confessez-le et donnez-lui l'absolution. Si j'avais une saucisse, je l'enverrais certainement à votre comptable pour qu'il continue de fermer les yeux sur vos dérangements ; mais à présent que nous ne sommes plus là vous devez être un modèle d'exac-
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titude. N'oubliez pas les Laplante. Mais surtout, cher ami, ne nous oubliez pas près du bon Dieu. Quand vous vous retrouverez dans quelques-uns de ces sanctuaires ovi nous étions si heureux avec vous, poussez une bonne prière du fond de voire bon cœur pour que nous arrivions tous dans la vraie Ville éternelle oii, sous les yeux et dans les bras du Père, nous chanterons éternellement : Quam bonum habitare fratres in unum ! Il n'y a que cela qui puisse être plus agréable que d'être avec vous à Rome, autour de votre soupe à l'oignuni.
Adieu, mon très cher ami ; je vous embrasse de toute mon âme en Notre-Seigneur et Mlle Elise vous serre très fraternellement la main.
Votre reconnaissant et dévoué.
Louis Veuillot.
CGLXXXI
Au Même
I mai Foog.
Très cher ami.
Le courrier de mardi m'a manqué. Dom Enrico (i) m'avait promis d'écrire exactement ; s'il était malade il se ferait remplacer. Je soupçonne la poste de ne pas aimer toujours à venir chez moi. Pour s'accommoder à cette manie, il faut user d'adresse. Le plus simple me paraît d'envoyer cette stupide poste à la porte à côté. Priez donc le Seigneur En-
(1) Henri de Mag-uelonne.
rico d'écrire à M. François, hôtel du Bon Lafontaine, rue de Grenelle-Saint-Germain, i6. J'ai des relations avec ce brave homme et il me dira ce que la poste voudrait m'empêcher de savoir.
Nous sommes ici dans l'angoisse bien que j'aie la conviction que l'on ne veut rien faire immédiatement contre le Saint Père. Mais il sera facile d'aller plus loin qu'on ne se le propose et même qu'on ne le désire. Alors, comme le dit si bien M. de Goyon, l'on prendra des mesures toujours fâcheuses pour ceux qui en sont les victimes. Je vous vois rire en lisant cette forte bêtise. Il n'y a rien de plus vexant que ces jocrisses qui font serpenter le ridicule dans toutes les tragédies. C'est la dernière insulte à la pauvre espèce humaine, forcée de perdre le sérieux dans l'instant que les larmes coulent et que le sang va couler.
Ah ! cher ami, nos beaux jours d'Ostie et de Subiaco et du Palais des Césars et de la soupe à l'oignon, 011 sont-ils ? Certes, Mgr Lacroix dansait sur un volcan, et nous contemplions en souriant sur la Voie Appia moins de tombeaux que l'impiété et la folie n'en allaient ouvrir. Que ce passé d'hier est déjà loin ! mais il n'en est que plus doux et vous n'y paraissez pas moins aimable. Ce matin encore il nous revenait comme une bouffée de joie, en plein Saint-Sulpice. On y faisait une communion générale d'ouvriers, et voilà ces braves gens qui se mettent à chanter :
Tu n'en sauras jamais trop faire Tu n'en feras jamais assez.
Nous étions en actions de grâces, ma sœur et moi, mais nous ne pûmes nous empêcher de nous donner un coup de coude et de nous regarder. Si Mgr Lacroix était là, me dit Elise, il aurait le ton qu'il a tant cherché et que Mgr Bastide n'a jamais voulu lui donner.
Adieu très cher ami, priez pour nous.
Voici une autre adresse pour varier le jeu.
MM. Gaume frères, libraires, 4, rue Cassette ; j'aime même mieux celle-ci.
CGLXXXII
A M. de Magiielonne
i5 mai 1859.
Mon très cher, votre diligence, vos bons offices et vos bons avis de toute sorte me remplissent d'attendrissement et de remords. J'ai bien regret de vous avoir donné tant de commissions, lorsque mon empereur vous donne tant d'affaires. Je vous envoie un grand merci, renvoyez-moi un grand pardon. A présent, je ne vous occuperai plus de moi pour vous laisser tout à la chose. Vos dernières lettres ne se sont point égarées, l'Abbé de Sucy s'est amusé à faire coucher dans une auberge celle dont vous l'aviez chargé. Elle est arrivée mal portée, mais le porteur bien portant. Celle du 10, vous la verrez dans le journal d'aujourd'hui terriblement mutilée. Faites comme moi, consolez-vous. Nous sommes dénoncés avec rage et surveillés de
près. Il faut ménager les imprudences. Il y en a trois dans le numéro d'aujourd'hui ; une de vous, une d'Eugène, une de moi. C'est assez pour une matinée. J'espère que cela passera et que nous ne trébucherons point sur l'ignoble About, et sur son patron Fould. Quelles canailles ! J'aimerais mieux mourir que de ne pas leur dire ma pensée sur eux.
C'est un grand scandale, cette brochure d'About. Les coquins se réjouissent, mais les honnêtes gens sont pour tout de bon indignés, et quoique j'aie paru téméraire en réclamant comme je l'ai fait, je suis sans crainte. L'opinion me soutiendrait. Grâce à Dieu, c'est maintenant quelque chose que ce pauvre Univers. Plus d'une fois depuis deux mois il a seul osé donner une voix au sentiment public. On nous a félicités de bien des côtés où nous n'attendions guère d'appui. Croiriez- vous que Sacy, le rédacteur en chef du Journal des Débats, est venu chez nous me remercier d'un de mes articles sur la guerre. Vous savez que j'espérais dix mille abonnés pour cette année ; nous en avons maintenant dix mille six cents et nous serons à onze mille au i" juillet. La position dans l'épiscopat et dans le clergé est meilleure encore. Le défilé des évêques gallicans qui devaient se poser comme patrons de l'Ami de la Religion s'est arrêté subitement au troisième. Nous comptions sur douze. Et je crois bien que, de ces trois, il y en au moins deux qui seraient contents de n'avoir point paru.
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On a saisi l'About. C'est une farce ridicule qui ne satisfera personne. Dix mille exemplaires peutêtre de cette ordure ont été vendus en quelques jours. On a fait le même tour pour le livre de Proud'hon saisi quand l'édition a été épuisée. Quels jolis ministres nous avons! On dit que l'Impératrice est intervenue, on dit que le nouveau Ministre de l'Intérieur a été trompé par un subalterne qui a cédé aux désirs de Fould et de Rouland, patrons d'About. Moi je dis que tout cela est une comédie honteuse et que le Gouvernement amasse sur sa tête un poids de mépris qui l'écrasera.
Adieu, mon très cher. J'aurais bien des choses à vous dire mais le temps me manque. Mille tendresses à nos amis. Ces jours-ci j'écrirai en Pologne. Recevez les amitiés d'Elise et celles d'Eugène. Je vous embrasse.
Louis.