août i85o
Après la nic>se de 7 heures.
J'avais grande impatience, ma chère amie, d'être levé pour aller te recommander au bon Dieu. Que de fois depuis hier j'ai pensé à cette diligence qui emporte sept ou huit morceaux de mon cœur et de si gros morceaux. Je n'ai pas agi suivant le conseil du proverbe ; j'ai mis tous mes œufs dans un panier. Aussi ai-je grand besoin de penser, pour me rassurer, que ce panier est dans les mains du bon Dieu. N'importe, je ne puis me défendre de rêver ornières, roues brisées, chevaux abattus, etc. Que deviendrai-je, s'il y avait encore des voleurs de grand chemin ? Mais alors je ne vous aurais pas laissé partir. Enfin je murmure l'oraison pour les voyageurs et j'attends. Je ne commencerai à. être un peu tranquille que quand je pourrai penser que vous êtes arrivées, vers deux heures ; et tout à fait li;nK[ui]le (]ue quand j'ainai reçu mon enveloppe,
Aussitôt à Courseulles ne manque pas de m'écrire, et donne-moi ou prie Elise de me donner le plus de détails possibles sur te voyage, sur l'installation, sur le lieu. Dans une autre lettre, on me décrira les effets du premier bain. Il faut que vous allongiez mes yeux jusqu'à vous. Dis à Annette que son
DE LOllS VEUILLOT l'y!
mari a très bien dormi. Il vient de déjeuner et fait ses préparatifs de départ.
Dis à Élise qu'elle ne s'appellera plus désormais le Président, mais le matelot ; si elle se comporte bien dans la mer, nous l'appellerons l'Amiral.
Dis à maman de ne pas se fier à sa taille, si elle voit venir une baleine, parce que la baleine l'avalerait tout de même.
Dis à ma femme que je la chéris, dis-en aulant à mes filles, dis-en autant à tout le monde.
J'ai trouvé sur mon bureau ce matin un gros paquet sur lequel j'ai reconnu avec une vive joie l'écriture de Donoso Cortès. C'est un volume pour la Bibliothèque nouvelle. Je ne l'attendais pas si toi, et la surprise m'a été aussi agréable que tu peux l'imaginer.
Adieu, ma chère femme, et ma chère mèr<\ et mes chères filles et mes chères sœm's et mon cher neveu. Ah ! que je voudrais être avec vous tous, et que vous devez donc être drôles dans l'eau salée.
Louis.
Au Réi)érend Père Doin Pitra
23 aoâ'î iSâo.
Mon Révérend Père,
Enfin vous êtes aux mains dos compositeurs (i) ; un malentendu d'(Mn{)loyé a retardé notre besogne
(1) Un livre pour la Bibliolhcquc nou.vellc.
qui va marcher en convoi direct. Du Lac vous expliquera pourquoi je prends un autre chemin de fer qui va m'éloigner pour huit jours.
Je voudrais bien un titre plus dégagé, comme Histoire de la Hollande Catholique, ou Essai sur
l'histoire de ou la Hollande catholique tout
court. Ayez la bonté d'y songer et de me pardonner mes silences. On me questionne de tant de côtés que je ne réponds plus à personne.
Votre tout dévoué,
Louis Velillot.
A M. Léon Aubineau.
Courseulles 27 août i85o.
Mon cher Ami,
Je vous écris avec la main de ma sœur, d'un petit trou sur le bord de l'eau salée où je suis venu voir cinq ou six personnes de ma famille. Je n'avais pas le temps, mais j'ai été attiré par une ruse de femme que je vous conterai. Je repars demain, sans quoi vous auriez déjà ma réponse. Je n'ai pas besoin de votre manuscrit immédiatement ; vous pouvez non seulement le relire, mais vous reposer avant de vous y remettre. Les manuscrits ont plu chez moi ces jours derniers et je suis en avance à force d'avoir été en retard. Refaites-vous, je serais désolé d'être pour quelque chose dans votre lassitude.
DE LOUIS VEUILLOï I^S
Ne pourriez-vous pas revenir par Paris ? Je voudrais vous voir. Si vous partez immédiatement, dites-moi oi^i je devrai vous adresser le livre de Roux.
Tout mon monde va bien. Ma femme s'est tirée d'affaire, cette fois, en personne qui ne veut pas encore entrer aux Invalides ; ce n'est plus ma femme, c'est un poisson. La société qui l'accompagne et qui se compose de ma mère, de mes deux sœurs, de trois de mes innombrables filles et de mon neveu, poissonne aussi très gentiment ; elles se sont toutes noyées hier et se renoient aujourd'hui. Adieu.
Compliments du Secrétaire.
Louis.
A Ar« Louis Veuilloi.
3i août i85o.
Bonjour, mesdames, je suis arrivé ce matin en bonne santé, et pas trop fatigué, quoique j'aie passé une nuit sur un lit de Caen, et l'autre en chemin de fer. Mais je trouve un amoncellement de lettres épouvantable.
Il semble que tout le monde se soit donné le mot pour m'écrire, il va falloir expier les douceurs de CourseuUes et prendre maintenant des bains dencre.
Une de ces lettres est d'Eugène. Elle est longue et trop 'importante pour que je vous l'envoie. Le
Pape l'a reçu comme il ne reçoit personne. Il a eu son audience le jour même 011 il l'a demandée ; il l'a eue seul, il l'a eue le soir ; enfin, dit notre correspondant on l'a traité comme l'ambassadeur d'une grande puissance. Le Pape lui a fait beaucoup d'amitiés et de compliments, pour lui, pour tous ses compagnons et pour le jpurnal. Vous saurez le détail à votre retour et vous en serez contentes. Lafon est revenu, je viens de le voir. Il a passé trois jours à Rome avec Eugène. Lafon aussi a vu le Pape et il en est charmé.
Desquers et Arthur sont à la maison, ils vont très bien et n'ont que de bonnes nouvelles de partout. Voilà mes très chères amies tout ce que je puis vous dire pour le moment. Demain ou après-demain je serai un peu plus long ; mais il faut que je mette cinq ou six lettres à la poste ce soir. Excusez-moi. Je vous embrasse toutes très tendrement, petites et grandes. Donnez-moi vite de vos nouvelles. Mille compliments à M. le Curé.
Tout à vous, Louis.
P. -S. — 11 fait ici un temps céleste. Puissiez-vous l'avoir aussi. En bonne justice il a assez plu.
Ma chère Mathilde, je t'en supplie, point d'imprudence ; crains le froid, reviens forte ; je te ferai ce qu'on appelle une fichue mine si tu m'apportes un rhume.
Adieu, ma bien-aimée femme. Je t'embrasse en post-scriptum ; c'est là, tu le sais, qu'on met les secrets du cœur.
DE LOLIS VEUILLOT I yi)
A la Même
•2 septembre i85o.
Ma chère Amie,
...Tu auras pu, ma chère femme, lire le mandement de Mgr de Paris contre ÏUiiivers. (i) Si je croyais avoir mérité ces reproches violents, je cesserais à l'instant de faire le journal. Convaincu que Monseigneur se laisse tromper par de mauvais conseillers et que je n'ai pas les torts qu'il m'attribue, je prends le tout fort tranquillement, et j'attends en paix que le Pape, à qui je soumets toute notie conduite, nous fasse connaître sa volonté. J'éprouve sans doute un très grand chagrin, mais ce n'est pas le premier ni le dernier que j'aie à subir et je le porte comme j'en ai porté bien d'autres. Du reste si j'avais besoin de consolations extérieures elles ne me manqueraient pas : on me fait de tous c(Més beaucoup d'amitiés. L'évêque de Moulins qui passait hier à Paris a été surtout charmant à mon égard ; et c'est le nonce qui m'a dit lui-même de m'adresser à lui, pour qu'il transmette au Saint Père ma cause et ma défense. Si le Pape aussi nous condamnait, alors nous devrions bénir Dieu qui, nous voyant dans l'erreur, aura pris soin de nous <m avertir et de nous en tirer.
Adieu ; mille lendrctses à vous toutes. Prions le
,(1) Un Avcilissriiinil très vif. (Voir la \'ie, II, 40:2 et suiv.).
bon Dieu et demandons-Lui la grâce de nous aimer tous très tendrement, aîin que nous trouvions dans les affections saintes et sûres de la famille, une consolation et une force contre toutes les inimitiés du dehors.
Louis.
5 septembre i85o.
Merci, mon cher G..., j'attendais votre lettre et telle que je lai reçue. Ne craignez rien pour moi. Tandis qu'on nous blâmait à Paris, mon frère recevait à Rome, de la bouche même du Saint Père, une approbation molivée, générale et formelle ; autant en disait le cardinal Antonelli : L'Univers est une bonne œuvre bien faite. Mais ce ne sont pas ces grâces qui ont déterminé ma conduite : le devoir, éclairé par les conseils compétents et légitimes a seul parlé ; nous avions à prouver, pour les méchants, la liberté dans l'obéissance et à leur faire connaître cette législation maternelle de l'Église oij ils ne voient que chaînes et bâillons. Quant au Mandement, à l'Avertissement, nous n'avons que trop de quoi y répondre, pièces en main. Du reste, quoi qu'il arrive, je sortirai de là par la bonne porte, celle du devoir. Jamais je ne me suis senti plus qu'en ce moment pressé d'obéir, et je me fais violence en ne me souhaitant pas d'être condamné.
Hélas ! l'obéissance ne me séduit pas par sa seule beauté, je lui vois un compagnon plus charmant, s'il se peut, qu'elle-même, le repos. Adieu.
Louis Veuillot.
Pour voire Belgique, mon cher ami, il me la faut en un volume absolument. Je suis fâché de vous demander ce sacrifice, et ce surcioît de travail ; j'en ai besoin.
A M. l'Abbé Vautrot.
5 septembre i85o.
Monsieur l'Abbé,
Je vous remercie. Vous connaissez bien mes sentiments. Il n'y a rien à redouter pour moi dans cette passe difiicile. S'il y avait eu dans mon co^ur le moindre sentiment de révolte, je l'aurais étouffé en me jetant à genoux. Mais au moment où l'on nous frappait à Paris, le Saint-Père nous donnait sa bénédiction à Rome, et mon fjère recevait de la bouche de Pie IX l'assurance qu'il aime notre œuvre et qu'il la bénit. C'est cette œuvre (|ue je défends et non pas moi ; ou |)lutôt, je ne la défends pas ; je demande humblement si elle a assez vécu.
Je suis. Monsieur l'Abbé, votre tout dévoué en
Louis Veuu.lot.
i'-8 col^uESPO^DA.^CE
GII
ri M. VÀbbé Morisseau.
II septembre i85o.
Bon cl cher Abbé,
Il faut que je sois persécuté et accablé d affaires comme je le suis en ce moment pour ne vous avoir pas jeté un mot qui vous console. J'ai éci il à Aubineau, mais je n'ai pas fait réllexion qu'Aubineau est en voyage. Rassurez-vous. Cette tempête est de celles qui mènent au port, et j'espère bien qu'elle m'y a poussé du premier souffle ; ou plulôt j'y étais, et elle m'a préservé de toute envie d'en sortir. Je sais que les épreuves et les humiliations sont des cadeaux très directs du bon Dieu ; je ne suis pas si fou que de les refuser. D'ailleurs je n'ai pas grand mérite. On voit la croix, on ne voit pas l'onction. L'onction est abondante. De toutes parts on nous assiste de la façon la plus chrétienne et la plus honorable ; et enfin nous avons reçu en la personne d'Eugène une belle et bonne bénédiction de Pie IX, avec une approbation complète. Vous voyez que le bon Dieu pourvoit à tout, et qu'il caresse ceux que l'on croit qu'il accable. Hélas ! je n'ai au milieu de tout cela qu'un souci, et qui est trop léger : c'est de n'être pas jugé digne de souffrir.
Le bon Dieu vous a mieux traité, mon bon abbé. Il vous a mis dans les tribulations de Job. Mais il vous donne du relâche. Qu'il soit béni de tout. Priez-le bien pour moi.
Mille remerciements de m'avoir envoyé la lettre de Mlle Henriette. Qu'elle est bonne et que la sainteté est charmante ! Dites-lui que je me recommande à ses prières, et vous, cher ami, imitez sa patience. Laissez-vous taquiner à mon sujet. Nous aurons la belle, et soyez assez assuré que je porterai et que je terminerai tout en bon chrétien.
Bien à vous en N.-S.
Louis Veuillot.
Toute ma famille va très bien. Mathilde a l'air d'être l'aînée de ses filles. Eugène revient ces joursci, décoré par la volonté expresse du Saint-Père.