‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · GUI · texte numérisé non relu

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.4 M. le D' Thibaiià.

20 septembre i85o.

Mon cher Ami,

Je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez. Je suis bien frappé, mais je ne suis pas abattu. On prépare de nouveaux coups, dit-on. Notre archevêque demande à tous ses collègues des armes contre nous ; je ne sais s'il les trouvera : ce que je sais parfaitement, c'est que beaucoup dévêques refusent de nous condamner et que Pie IX seul pourra nous abattie. Du reste, quoi qu'il fasse, nous lui obéirons avec joie, et il n'est pas une puissance au monde (jui no puisse metnpêcher de sortir de celte épreuve en chiéîien.

Que Dieu soit béni. Louis Veuillot.

l8o CORBESPONDANCE

A Son Excellence Mgr le Nonce Apostolique,

Paris, 5 octobre i85o.

Monseigneur,

Un avertissement de Mgr l'Archevêque de Paris, publié partout, a dénoncé récemment le journal VUnivers rédigé par les soussignés, comme une œuvre pleine de témérité et de mauvaises intentions, qui, jadis, a pu rendre des services à l'Église, mais qui désormais lui devient funeste. En même temps qu'il était pour nous une peine grave, et, à notre avis, imméritée, cet avertissement inattendu nous obligeait, ou à changer entièrement le caractère du journal, ou à le suspendre.

L'un et l'autre nous était difficile et même impossible. De vénérables évêques nous ont fait un devoir de conscience de ne pas supprimer une publication qu'ils sont loin de juger aussi sévèrement que l'a fait Mgr l'Archevêque de Paris, et qui doit son utilité à cet élément laïc que l'on voudrait en exclure.

Dans cette situation, pour rassurer nos consciences, et pour éviter tout à la fois le scandfile de la résistance et le péril d'une entière soumission, nous avons cru pouvoir recourir à l'autorité du Sa'nt- Siège.

Cette démarche a été généralement approuvée. Cependant on nous a fait comprendre, d'une part,

DE LOUIS VEUILLOT l8l

que notre recours pouvait devenir pour le Stmverain Pontife, une cause d'embarras ; d'une autre part, que nous devions craindre de faire naître, à ce sujet, une division au sein de l'épiscopat français. On nous a conseillé d'entrer en arrangement avec Mgr l'Archevêque de Paris.

Ce conseil était un ordre pour nous, et quoiqu'il nous inspirât quelques alarmes pour l'avenir. Votre Excellence sait avec quel empressement nous l'avouo suivi.

Mgr l'Évêque d'Amiens et Mgr l'Archevêque de Reims, qui avaient, des premiers, désiré un accommodement, voulurent bien y travailler. Ils ont vu Mgr l'Archevêque de Paris, et bientôt le prélat nous a fait connaître ses intentions. M. l'abbé Bautain et M. l'abbé Sibour, ses grands vicaires, nous ont demandé r'' de reconnaître la sagesse de V Avertissement qui nous avait frappé ; 2" de ne plus parler à l'avenir des deux questions sur lesquelles nous avions été principalement repris, à savoir le miracle de Rimini, et la question de l'Inquisition ; 3° de promettre une entière docilité aux conseils que Mgr l'Archevêque croirait bon de nous donner à l'avenir.

Nous avons fait respectueusement sentir l'impossibilité de reinplir ces conditions, dont la dernière eût été plus compromettante encore pour Mgr l'Archevêque de Paris que difficile pour nous, et nous avons obtenu la permission d'exposer ce que nous voulions et ce que nous pouvions promettre

IQ2 CORRESPONDANCE

dans une lettre publique adressée au prélat qui verrait s'il lui convenait d'y répondre.

Nous avons soumis notre lettre à Mgr T Archevêque de Reims et à Votre Excellence qui eu ont approuvé la forme et le fond. Elle a été ensuite acceptée, sauf quelques modifications, par les fondés de Mgr l'Archevêque de Paris.

La réponse de Mgr l'Archevêque nous fut reinise immédiatement. Elle n'est pas telle que nous l'aurions désirée. Monseigneur transforme en acte de soumission à sa volonté, ce qui n'était de notre part qu'un acte de déférence à son autorité ; il semble nous promettre ses bons offices auprès du Saint- Siège comme si déjà nous y étions condamnés.

Plus tard, si les conseils qui ont inspiré VAvertissement, reprennent leur empire, le Prélat alléguera cette prétendue soumission, pour nous frapper avec plus de rigueur et nous ne pourrons plus nous défendre. Nous paraîtrons des rebelles qui désobéissent après avoir sollicité et obtenu leur pardon. Nous n'aurons plus qu'à nous taire immédiatement et à suspendre notre journal.

Ce résultat, noas l'avions entrevu ; mais il était inévitable du moment que nous entrions en négociation et que nous étions seuls chargés de conclure. Nous ne pouvions pas dicter à notre Archevêque la réponse qu'il devrait faire à nos paroles.

L'incident est terminé, mais la situation devient pour nous plus mauvaise qu'elle n'élait.

Nous apporterons beaucoup de prudence dans notre conduite ; nous exécuterons avec une stricte

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fidélité nos promesses ; mais ni cette prudence, ni cette fidélité ne peuvent nous préserver d'un coup douloureux et mortel. Si ce coup nous est porté, Votre Rxcellence sera témoin qite le journal VUnivers n'aura pas péri par noire faute.

Nous avons fait cette œuvre pendant dix ans au prix de beaucoup de peines, de labeurs et de sacrifices ; nous y avons perdu noire fortime, notre état et nos amis ; nous avons été frappés, injuriés, abandonnés de tout le monde, et souvent de ceux même que nous défendions et qui nous avaient encouragés ; nous n'avons demandé ni reçu de personne aucune récompense.

Nous continuerons, autant que nous le pourrons ; nous ne manquerons jamais de zèle, ni de désintéressement. Nous voulons servir Dieu et nous n'a! tendons rien de hommes. Nous savons que, dans tous les combats, il y a des troupes qui doivent être sacrifiées, et nous sommes loin de regretter que ce partage de l'entier et complet sacrifice nous soit échu.

Mais, s'il nous est ordonné et facile de ne point considérer nos intérêts temporels d'aucun genre, nous devons songer à l'intérêt de la cause que nous avons servie.

Appuyés sur une longue expérience, nous croyons sincèrement que la presse religieuse laïqur est un auxiliaire utile dans les combats que l'Eglise est appelée à livrer de nos jours. Cette presse est puissante surtout pour la défense et pour la propagation des doctrines romaines, les seules par les-

l8/| CORRESPONDANCE

quelles le clergé français puisse acquérir la force qui résulte de l'unité.

Or cette presse est menacée. Plusieurs prélats pensent comme le vénérable Archevêque de Paris, qu'au lieu d'être un bien, elle est un mal ; d'autres, peut-être en plus grand nombre, disent au contraire que la presse religieuse laïque doit être conservée.

Ce dissentiment n'est pas éteint par l'arrangement survenu à la suite des actes de Mgr l'Archevêque de Paris. Il se réveillera tôt ou tard, et le Saint- Siège se trouvera dans la nécessité de rendre une décision.

Nous croyons que les lumières les plus propres à l'éclairer en cette occurrence, ressortent des documents que nous avions réunis pour appuyer notre recours maintenant abandonné.

C'est pourquoi, Monseigneur, nous venons vous prier de vouloir bien envoyer à Rome, et le mémoire justificatif composé par nous, pour la défense du journal VUnivers, et les lettres et mémoires que nous avons reçus dans le même but, d'un grand nombre d'évêques, de prêties et de laïques distingués. Là se trouvent exposés par les hommes les plus compétents toutes les raisons qui peuvent militer en faveur de la presse religieuse laïque.

Ces pièces seront aussi la justification authentique de nos desseins et de la marche que nous avons constamment suivie.

Nous ne saurions terminer. Monseigneur, sans rendre à Votre Excellence les plus sincères actions

DE LOLIS VEUILLOT iS")

de grâce pour la bonté paternelle qu'elle nous a toujours témoignée. Dans nos afllictions et dans nos traverses, vous seul ne nous avez jamais manqué. Au moment de vous perdre, toute notre consolation est de penser que vous connaissez nos cœius et que vous savez combien nous vcus regretterons.

Nous sommes, Monseigneur, avec le plus profond et le plus filial respect, de Votre Excellence, les très humbles et très obéissants serviteurs.

A hr^' Louis VeuiUof.

2G octobre i85o.

Ma chère amie,

Tout va bien. Gertrude est admirablement sage et la nourrice est aussi mère qu'il est possible quand on ne l'est pas. Ainsi rassure-toi et jouis en paix des plaisirs de la campagne.

Au moment où j'allais sortir hier soir pour iTie rendre chez le Mare de du Lac, Mallac est venu me demander à dîner. Je lui ai dit de repasser demain, qui est aujourd'hui et nous sommes allés ensemble trouver du Lac. Demain, je vais manger des perdreaux, rue Neuve de l'Université ; mardi du gigot chez Eugène ; merci edi, je ne sais quoi chez M. Dumarsais. Tu vois que je fais des économies.

Ce matin le nonce nous a don;ié nos médailles,

l80 CORRESPONDANCE

elles sont en or et il y en a pour tout le monde. Ou Lac et moi nous en avons en outre une en argent. De plus, le JNonce nous a lu une lettre des plus flalleuses écrite de la j^art du Saint-Père pour les benissinii redattori di questo glornale. Ce bon Nonce épîouvait une joie qui me faisait plaisir à voir.

On a mis sur le iai)is la question de savoir si nous publierons la faveur que le Pape nous accorde. Mon sentiment qui est de garder cela pour nous, afin de ne point blesser l'Archevêque, l'a emporté. Le Nonce, ({ui était assez d'avis de publier, a dit qu3 décidément cette réserve valait mieux. Il l'a louée et il a ajouté fjuil en ferait part au Saint- Père. Je ijréfère donner la moindre satisfaction à Pie IX que la plus grande à moi.

Je n'ai rien de plus à te dire, mignonne. Distribue les baisers accoutumés et fais" ta part.

Louis.

Mon « père » m'a dit ce matin à travers la planche qu'il allait donner une mission dans le diocèse de Versailles. Il commencera le jour de la Toussaint. Dieu bénira le zèle du pauvre Curé qui a su se trouver un pareil apôtre. Je crois que ta bonne mère n'aura pas beaucou[) à travailler pour cette paroisselà.

DE LOUIS VETILLOT l8j

A Mlle Mme Pairot (i)

II novembre i85o.

Mademoiselle,

Jai été charmé d'apprendre par Henri qne vous avez conservé quelque souvenir de moi. De mon côté, je ne vous ai pas oubliée, et je me suis souvent souvenu de vous devant la Sainte Vierge, comme dune des ])remières et peut-être de la ])remière vraie chrétienne que j'ai connue. Daignez accepter en signe de confraternité le petit présent que je vou^ envoie. Cette médaille m'a été* donnée par notre Saint Père le Pape avec d'autres témoignages de satisfaction pour mes travaux. J y ajoute quelques images que vous aimerez et qui vous feront souvenir de prier pour moi. J'ai grande confiance en \'os prières. Je sais que Dieu les bénit, vous ne doutez |)as de l'ardeur avec laquelle je le supplie de les oénir de plus en plus et de vous accorder tout ce que je sais bien que vous lui demandez.

Je suis, Mademoiselle, votre très humble et très dévoué serviteur en N.-S. J.-C

Louis Veuillot.

(1) Sœur du D^ Herui Parint. l'ami de jeunesse de Louis Veuillot.

l88 COaKESPO-\DA.\CE

1 Mgr Clausel de Montais, évêque de Chartres,

i5 janvier i85i.

Je ferai avec une grande joie tout ce qu'il me sera possible de faire pour seconder les intentions charitables de l'excellent homme que vous daignez me recommander et que j'ai eu le plaisir de voir. Mal heureusement, je ne connais guère les gens qui donnent des concerts, ni ceux qui vont les entendre. Je ne puis être en pareille occasion que le tambour qui passe dans la rue. Je tambourinerai de mon mieux. Comment ne serais-je pas tout entier, Monseigneur, au service de quelqu'un qui vient à moi en votie nom ?

Permettez-moi, Monseigneur, de répondre, sur un autre sujet touché dans votre lettre, que Votre Grandeur a été mal informée. Il n'y aura jamais de dessein formé parmi nous pour garder le silence sur un acte du vénérable et illustre évêque de Chartres ; il n'y a qu'un regret profond et respectueux de n'être pas toujours de son avis sur les matières oii l'Eglise laisse aux fidèles la liberté de leurs affections et de leurs sentiments. Lorsque la lettre dont vous me parlez a paru, nous ignorions tout a fait Qu'elle dût paraître, (i) Je l'aurais lue pour mon

(1) Une lettre où le vénérable prélat qui unissait, à une lerme Hostilité contre le libéralisme, un certain esprit gallican, avait accentué cette tendance.

DE LOUIS VELILLOT 189

compte, je ne puis pas dire avec plaisir, mais avec beaucoup d'attention et de révérence comme une opinion des plus graves el des plus importantes dans une question controversée.

Je supplie Votre Grandeur de croire aux sentiments de tendre et reconnaissante vénération avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monseigneur, votre très humble et très dévoué serviteur.

Louis ^EUILLOT.

.4 M. Jacques Pilliard,

16 janvier i85i.

Mon cher Ami,

J'ai en effet écrit à Mgr l'Evêque d'Alger, — pour vous excuser auprès de lui et pour me justifier d'avoir inséré vos lettres, — que, dans votre conviction, il avait le désir le plus grand de chasser de son diocèse les ordres réguliers, particulièrement les Jésuites. C'est ce que vous m'avez fait comprendre de cent façons et même dit formellement. Je suis étonné que vous ne vous le rappeliez pas. Dans votre dernière lettre encore, vous me représentez comme un mauvais tour qu'il a voulu jouer aux Jésuites l'autorisation demandée au gouvernement do les employer à la conversion des Arabes. J'ai détruit vos lettres non publiées, j'ai corrigé les autres, mais je crois avoir encore celle-là et je pourrai vous la montrer. Si vous trouvez maintenant que vous avez été beaucoup trop loin dans votre

igO COMUESPONDANCE

hostilité contre l'évêque (et c'est mon senliment,) il faut revenir en chrétien, c'est-à-dire demander paidon. Regrettez la passion, accusez-vous en, et sur tous les points où vous vous croirez fondé en jus tice après mûr examen, cessez une lutte inutile. En disant ce qu'il vous a semblé juste et nécessaire de dire, vous avez assez fait pour votre conscience, l'obéissance aussi est un devoir.

Je vous avouerai que je souffre toutes les fois que vous m'envoyez (|uelques extraits de certains journaux d'Alger contre l'Evêque. Quelle importance voulez-vous que je donne à des faits présentés d'une telle manière et dans un tel esprit ? même quand un évêque a tort, ce ne sont pas là les auxiliaires que nous devons chercher contre lui, car ils font plus de mal encore à la religion qu'à l'Evêque, et pour moi, j'aimerais mieux être cent fois écrasé, calomnié, couvert de boue par mon pasteur que de donner la main contre lui à de tels alliés. Je puis le dire, j'ai prêché d'exemple. Lorsque l'Archevêque de Paris m'a frappé, j'ai cru que c'était sans justice et même sans motif, et je n'ai pas été seul à le croire : d'émiuents et saints prélats l'ont pensé comme moi. Plusieurs journaux républicains l'ont dit aussi avec insolence, et dans le silence auquel je me suis condamné, je n'ai regretté que de ne pouvoir pas combattre tous ces mauvais drôles. La circulaire de l'évêque sur M. Dagret était belle et bonne et j'ai lu avec dégoût les plaisanteries qui en ont été faites dans un journal d'Alger. Combien l'excellent abbé

DE LOUIS VELILLOT I f) I

Dagiet aurait souffert d'être ainsi vengé. Si tant est qu'il ait eu besoin de vengeance et de réparation, la seule digne de lui est l'hommage que son évêque lui a rendu. L'évêque a fait là une chose honorable, à laquelle il ne faut pas chercher de vilains motifs ; car, après tout, il pouvait se dispenser de la faire. Je vous engage, mon cher Ami, à réfléchir sérieusement sur tout cela. Si nous voulons faire du bien, il ne suffit pas que nos intentions nous paraissent pures, il faut qu'elles le soient et que nous les examinions très sévèrement dès que les autres ne les jugent pas telles ; il faut les épurer de tout ce que l'humanité peut y mêler de personnel et de mauvais. Eh bien ! je vous jure que vous n'aimez pas votre évêque et que ce sentiment gâte vos intentions. Votre tout dévoué,

Louis Veuillot.

Au même

lA février i85i.

Mon cher Ami,

L'Evêque d'Alger m'a écrit une lettre qui me met tout à fait dans l'impossibilité d'accueillir vos correspondances. 11 nie vos assertions, il assure (jue %ous vous trompez entièrement sur ses desseins, que vous appréciez mal ses actes. Entre lui et vous, je ne puis prononcer, je dois me taire et supprimer tout débat. Ni le bien de la religion ni l'intérêt du journal ne permettent (pie nous provoquions les démentis de l'évêché et nos affirmations contradictoires.

II n'est pas démontré que nous eussions raison et miime en ayant raison nous aurions tort. Adressezvous à Monseigneur directement, vous aurez sans danger et sans scandale dit ce que vous croyez avoir à dire et soulagé votre conscience. Pour moi, je ne veux plus rien recevoir ni pour, ni contre. Je n'ai ni lumière, ni qualité pour être juge. J'ajoute en toute franchise que j'ai vu dans vos dernières lettres, avant toute réclamation, trop de passion pour les accueillir. Le premier des devoirs envers les évêques, c'est le respect. Les diocèses ne se gouvernent pas constitutionnellement et le peuple n'y est pas souverain ; à plus forte raison, les tribuns qui ne reçoivent pouvoir que d'eux-mêmes doivent-ils être étouffés.

Tout cela ne change rien à mon amitié pour vous, quoique vous m'ayez, par bonne intention, engagé dans im mauvais pas.

Tout à vous,

Louis Veuillot.

ex

.4 Mgr Clausel de Montais

Paris, 25 février i85i.

Monseigneur,

Je me trouve heureux et malheureux d'écrire à Votre Grandeur, heureux de pouvoir lui témoigner mon admiration et mon respect, malheureux de ne pouvoir l'entretenir aussi longtemps que je le voudrais et que j'en aurais besoin. Mais j'ai toujours

DE LOUIS VEIILLOT 1^3

ces mauvais yeux qui me laissent si peu de temps et ces occupations multipliées auxquelles ce peu de temps ne peut suffire. J'attends les premiers beaux jours pour être malade et pour aller me refaire et me retremper auprès de votre Paternité, c'est bien le nom qu'il faut vous donner. Votre lettre met Paris en rumeur. Il n'est sorte d'insolence que la colère n'arrache aux impies, comme il n'est pas de bénédictions que les chrétiens ne vous donnent. Que sera-ce quand nous aurons ce que vous préparez pour Michelet I J'ai trouvé dans un journal de province une note relative aux propos que ce dernier a tenus sur les hommes de 1793, et je vous l'envoie, ayant su par M. l'Abbé Germond que vous en aviez besoin. Oh ! quelle noble mission. Monseigneur, d'avoir à combattre de pareils ennemis ! Que de choses on défend lorsqu'on défend la religion !

Souffrez, Monseigneur, que je me recommande à vos prières, moi et toute ma famille. J'ai particulièrement besoin d'être soutenu d'en haut en ce moment.

Daignez agréer. Monseigneur, l'expression du tendre et profond respect avec lequel je suis de Votre Grandeur

Le très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

iga CORRESPONDANCE

Au même

19 Mars i83i.

Monseigneur,

Persuadé qe M. l'Abbé Germont ne nég-ligerait pas de mettre à vos pieds l'hommage de mon adnniralion et de ma reconnaissance, j'ai attendu pour vous écrire de pouvoir vous dire quelque chose de l'effet produit par votre instruction. Il a été immense et tel qu'on devait l'attendre (i). La bonne opinion est pour vous, la mauvaise contre. M. l'Abbé Germond vous aura sans doute rapporté le jugement de S. E. le cardinal Gousset, à qui j'ai lu moi-même cette pièce glorieuse. Il a béni votre courage, estimant qu'il était bien nécessaire que quelqu'un élevât la voix et jugeant que personne ne l'aurait pu faire avec plus de force et une plus majestueuse autorité. Vos quatre-vingts ans, vos anciens combats cette voix que l'on a coutume d'entendre quand les autres se taisent et que la vieillesse même qui d'ordinaire affaiblit tout rajeunit comme par un miracle, tout se rassemble pour donner à votre action un caractère plus solennel. Le sentiment de M. le Cardinal Gousset est celui de tous les gens de bien qui ont dans l'àme un peu de vigueur.

Les méchants restent fidèles à leurs instincts, et

(1) Une instruction pastorale où l'évêque de Chartres contredisait avec fermeté un mandement de l'Arclievêgue de Paris.

tous les journaux qui ont si chaudement approuvé le dernier mandement de l'archevêque de Paris, attaquent votre lettre pastorale avec une violence abjecte. Je vous fais adresser tous ces articles qui vous amuseraient par leur stupidité, s'il ne fallait pas pleurer de voir un archevêque de Paris loué au milieu et par le moyen de tant de blasphèmes. Il y a un de ces polissons, qui écrit dans la Presse pêlemêle avec trois ou quatre prêtres apostats, dont quelques-uns sont un peu escrocs, qui proteste en faveur de la vraie religion, défendue par l'Archevêque de Paris, contre l'abominable impiété de l'évêque de Chartres,

Cependant tous les journaux même ne sont pas contre vous. Deux ou trois des plus importants restent neutres, entre autres le Constitutionnel.

Entre les amis et les ennemis, il y a les gens timides. Ce sont, parmi les catholiques, ceux qui ont toujours trouvé que les évêques parlaient inopportunément et qui voudraient que l'on fît oublier la religion. Ceux-là sont accoutumés de longtemps à regretter qu'il y ait dans l'Eglise de Dieu un évêque de Chartres. Ils aiment les chiens muets, parce que ce sont ceux dont les voleurs ne se plaignent pas. — Voilà, disent-ils, une grosse affaire. — Comment cela finira-t-il ? — C'est bien malheureux I — Nous ferions bien mieux de donner l'exemple de la concorde, etc, etc. Votre Grandeur connaît ces lâches et n'a pas moins l'habitude de les mépriser qu'ils n'ont celle de gémir.

Au fond l'effet est excellent. Il n'y a qu'une voix,

jq6 CORRESPONDANCE

même parmi les timides, pour blâmer la précipitation qui se remarque dans l'ordonnance de l'archevêque qui vous traduit au futur Concile. Les savants disent que cette cause, s'il y a cause, n'appartient pas au Concile, mais au Pape. L'évêque n'est tenu de se présenter au Concile que si le fait dont il est accusé peut entraîner une sentence de déposition. Mais un cas de déposition, c'est une cause majeure, et le Souverain Pontife en a seul le jugement.

Cette pièce étrange nous fut apportée mardi à II heures du soir. Il n'y avait personne au journal. On alla chez M. du Lac qui demeure tout près. Il était couché, on le fit lever, et on l'obligea d'aller à l'imprimerie pour que l'insertion ne souffrît point de retard.

Je n'ai pas besoin de vous dire, Monseigneur, combien je suis reconnaissant, heureux et attendri des bonnes paroles que vous daignez madresser. Elles me délivrent d'un bien grand chagrin, celui que je ressens de n'être plus autant qu'autrefois dans vos bonnes grâces. Mais si je l'ose dire, j'étais persuadé que je les reconquerrais un jour, tenant pour impossible que Votre Grandeur put manquer d'indulgence envers des hommes aussi pénétrés d'attachement et de respect que nous le sommes tous pour un tel évêque et pour un tel père, car nous nous regardons un peu comme vos enfants. Et quant à moi, quand vous me châtiez, je suis très affligé, je m'étudie avec soin, mais je ne désespère pas, ni de ma soumission, ni de votre miséricorde.

Tous mes collaborateurs me chargent, Monseigneur, de vous exprimer leurs très humbles et très tendres sentiments. J'ai le droit d'être le plus reconnaissant et de me dire, Monseigneur, le plus animé de ces sentiments de filiale vénération. Daignez les agréer, en attendant le jout très prochain et très désiré où il me sera possible d'aller en personne les mettre à vos pieds.

Louis Veuillot.

Au même

20 mars i85i,

Mgr l'Archevêque nous a fait comparaître devaiit lui à une heure, M. du Lac et moi et nous a défendu de publier aucune pièce sur l'affaire entre lui et vous, de quelque part qu'elle vînt et quel qu'en fût l'objet. Cette défense est sous peine d'excommunication immédiate. Nous lui avons demandé si cette interdiction regardait même les documents que l'on pourrait appeler de procédure, tels par exemple qu'un acte de Votre Grandeur ayant pour but de porter la cause au jugement du Souverain Pontife. Il nous a répondu qu'il nous interdisait de publier ces pièces-là, comme les autres, toujours sous les mêmes peines.

Il a ajouté que quand même Votre Grandeur voudrait porter la cause à Rome, il saurait bien la retenir au Concile.

igS CORRESPONDANCE

Dans toute cette conversation qui a été longue et dont je n'ai point le temps de reproduire ici les détails, il s'est montré fort animé, et nous l'avons vu plus d'une fois sur le point de s'enflammer tout à fait. Quant à nous, nous n'avons rien promis et il n'a pas obtenu de notre part le moindre engagement. J'ai le regret d'ajouter qu'aucune des raisons que nous avons pu lui présenter n'a paru faire la moindre impression sur son esprit.

Je suis. Monseigneur, avec un tendre et inaltérable dévouement, de Votre Grandeur

Le très humble et très obéissant serviteur,

Louis Veuillot,

Au Même

Fin mars i85i.

Monseigneur,

Je remercie beaucoup M. l'abbé Germond des pièces très intéressantes qu'il m'a communiquées avec l'approbation de Votre Grandeur. Il n'y a rien à répondre à votre réponse et elle renferme quelques avis qui sont pour Mgr l'Archevêque de Paris l'acte de charité dont il a le plus besoin. Moi aussi, dans l'entretien que j'ai eu avec lui, j'avais essayé de lui faire connaître l'effet déplorable de ses mandements qui deviennent de véritables Encycliques révolutionnaires adressées au monde entier. Malheureusement il est peu touché de ce péril. 11 dit qu'on

abuse aussi de l'Evangile et sur celte raison il ferme les yeux.

Votre Grandeur sait sans doute qu'une démonstration en faveur de Mgi- l'Archevêque a eu lieu samedi dernier de la part du clergé de Paris. Quatre-vingts ecclésiastiques environ se sont rendus à l'Archevêché, pour assurer le prélat de leur sympathie, de leur obéissance et de leur fidélité. Ce sont les derniers mots de la harangue qui lui a été lue par M. Fraley, doyen des curés. Cependant tous les curés, quoique convoqués, n'y étaient pas. Il en manquait, dit-on, cinq ou six. Parmi les curés présents, se trouvait M. l'Abbé Duguerry, curé de la INIadeleine, qui poursuivit si fort la candidature en i848 et 1849, parut dans tous les clubs et en dernier lieu figura, pour le compte de l'archevêque autant que pour le sien même, à ce ridicule congrès de la paix, où on le vit donner la main à M. Goquerel, pasteur protestant, sur la poitrine de M. Victor Hugo.

Une circonstance maintenant ignorée de Mgr l'Archevêque, c'est que, sous la Monarchie, à l'époque oi^i le clergé secondaire, pour répondre aux doutes injurieux du gouvernement, témoignait son respect et sa reconnaissance envers les évêques qui combattaient l'Université, Mgr Sibour, alors évêque de Digne, blâma très sévèrement ces manifestations. Dans une longue lettre à nous adressée, et que nous ne publiâmes point, mais que nous avons conservée, il disait que les adresses du clergé secondaire blessaient la discipline et le respect, que les supérieurs n'avaient pas besoin de l'approbation des inférieurs,

et il qualifiait tout cela de presbytérianisme. Aujourd'hui on fait mauvaise mine aux ecclésiastiques qui se sont dispensés d'aller samedi protester en faveur de l'archevêque de Paris contre l'évêque de Chartres.

Du reste la démarche a eu peu d'effet et peu d'éclat. Plusieurs de ceux qui l'ont faite en témoignent du regret et disent qu'ils n'ont cédé qu'à la crainte ou à la curiosité. On s'accorde à blâmer très vivement le curé de la Madeleine dont le langage a été fort peu convenable et qui s'est trop peu souvenu du respect que méritent votre personne et votre dignité. On est très peu charmé du discours que l'Archevêque a fait en réponse aux félicitations de ses prêtres. Son talent ne brille pas dans ces occasions. Il est lent, diffus, embarrassé, précieux, et tous ces caractères accoutumés de son éloquence ont paru dans leur jour le plus éclatant. Il s'est étendu sur la nécessité de secourir les pauvres, comme si Votre Grandeur avait dit qu'il fallut les négliger.

M. Forcade, qui a fait un si bon article sur notre affaire, est en effet un jeune écrivain très distingué; quoiqu'il soit complètement livré à la presse politique, il a des sentiments religieux fermes et réiléchis. Il n'est pas parent de l'Evêque missionnaire. J'ai occasion de le voir souvent et je lui transmettrai vos compliments qu'il sera très heureux de recevoir. J'ai le plus grand désir d'aller saluer Votre Grandeur, mais je ne pourrai guère avant la fin de la semaine prochaine.

Je vous prie. Monseigneur, d'agréer l'expression

des sentiments de respect et de vénération avec lesquels je suis, de Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur,

Louis Veuillot.

A M. de Sainte-Beuve

Paris, 22 mai i85i.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous faire remettre le premier volume des Œuvres inédites de M. de Maistre. Le second sera prêt dans quelques jours et vous le recevrez aussitôt. Si vous désirez avoir dès à présent les bonnes feuilles, M. Vaton vous les remettra. Je vous prie seulement de ne [tublier aucun extrait, avant le jour de la mise en vente, afin de m'éviter les reproches de ceux à qui je refuse la communication que je vous fais et qui ne considèrent pas qu'ils n'ont pas les mêmes droits que vous. Tout en réclamant vos conseils pour une seconde édition, je vous demande grâce pour les maladresses de celleci. Le métier d'éditeur est tout nouveau pour moi, et demande, outre le talent que je n'ai pas, des soins que je ne puis prendre. Mais j'ai surtout cédé au désir de donner au public de si belles choses que l'on paraissait vouloir lui faire attendre encore longtemps.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble serviteur.

A Mme Louis Veuillot

23 mai i85i.

Ma chère Amie,

J'irai te voir demain et dîner avec toi. Mon intention était presque hier de courir à Sceaux le matin, mais je dîne chez les Jésuites à midi pour faire mes adieux au Père Rutillon qui part ce jour même pour Rome oii il va remplacer le P. Rozaven, et d'ailleurs tu seras un peu occupée aujourd'hui de Madame Andry.

J'ai à écrire ce matin quelques lettres pour Rome que le P. Rutillon emportera. Une entre autres au Cardinal Fornari au sujet des Petites Sœurs qui sont en ce moment en instances pour faire approuver leurs constitutions. J'achève en outre deux besognes qui m'ont pris beaucoup de temps sans profit matériel, le livre de M. de Maistre et celui de M. Donoso Cortès. Je me trouverai bien allégé quand cela sera fini, et je me mettrai en Çà et là avec une ardeur très grande, si toutefois je peux vaincre l'extrême fatigue que je ressens.

Je regarde l'affaire de la Bibliothèque nouvelle comme finie ; cela ne peut plus aller du tout, et il faut songer à autre chose.

Mais Dieu y pourvoira. Oui, ma chère Amie, je saurai reprendre ma confiance en Dieu. Quelquefois il me semble que je la sens faiblii , mais je m'aperçois bientôt qu'il n'en est rien....

DE LOUIS VET'ILLOT 2o3

A M. de Dumast

Paris, 22 juin 1801.

Pardonnez-moi, mon cher ami, d'avoir si ridiculement retardé l'annonce de vos Psaumes. Je croyais la chose faite depuis longtemps, lorsque j'ai découvert en rangeant mon bureau, toujours encombré de cent paperasses, que vous attendiez encore. J'en ai eu le plus vif et le plus sincère regret. Je perds la tête et presque le courage, au milieu de ces besognes qui se multiplient chaque jour et qui ne sont jamais finies. Voilà que je vais avoir cinq enfants ; Dieu en soit béni î Mais mon faible trailement à VUnivers, ne suffisant point pour nourrir tout cela, je suis obligé de me mettre aux gages des libraires. De là ces retards, ces remises et finalement ces oublis des choses que j'ai le plus à cœur. J'ai cessé d'écrire à mes amis, el même de les visiter.

Je suis triste et souffrant. Je vais tâcher d'aller passer huit jours sur le bord de la mer ; il faut encore emporter du papier et des livres.

Heureusement, mes enfants vont bien. J'ai tout mis à la campagne, par ordre du médecin, en sorte que je paie fort cher pour le plaisir d'être chez moi sicut nycticorax in domicilio et de retrouver les charmes de la vie de garçon avec un cœur tout chargé des soucis de l'époux et du père.

Adieu, mon cher ami, jouissez des vôtres et de vous-même. Louis Veuillot.

20A CORBESPONDANCE

»4 Madame Louis Veuillot

26 juin i85i.

Ma chère Amie,

L'amas de mes affaires me retiendra quelques jours encore, et j'aurai le plaisir de t'embrasser avant mon départ. Il n'aura guère lieu que mardi prochain. D'ici là j'irai te voir et probablement plus d'une fois. Je te porterai ta somme pour le mois de juillet, que je viens d'arracher à Gaume. Une des choses qui contribuent à me retenir est l'espoir de gagner mon voyage en travaillant pour l'étranger. Je veux voir aussi s'il y a quelque moyen de reprendre la Bibliothèque nouvelle. Grâce à Dieu, je commence à triompher du découragement où j'étais près de tomber il y a quelques semaines. Les essais d'économie, que j'ai faits sur moimême depuis mon veuvage, m'ont démontré que là est notre grande ressource et si nous le voulons bien, elle ne peut nous manquer. Pour peu que mes forces me reviennent dans le petit demi-repos que je vais prendre, l'ouvrage ne me manquera pas, et nous pourvoirons aux frais du n° 5. Tu sais quel grand secours je puis trouver en toi. Ne l'oublie pas, et tout ira bien.

Adieu ma bonne petite. A bientôt.

Louis.

DE LOUIS VEUILLOT 2o5

A Mgr Clausel de Montais

i8 juillet i85t.

Monseigneur,

Je crains que votre charité ne se trompe un peu et n'ait pas assez soin de mon âme lorsqu'elle dicte des lettres comme celle que je reçois. Il faut que Votre Grandeur le sache, il n'y a point de compliments qui me soient plus flatteurs que les vôtres et qui me fassent porter plus haut la tête. Je prends tout le reste assez posément, mais quand c'est l'évêque de Chartres qui daigne me dire : Voilà qui va bien ; je suis tenté de croire que décidément je sais tourner une phrase. Beaucoup de gens ont fait de grandes sottises sans autre motif. Heureusement je n'en suis pas encore à croire que ce soit un beau mérite de savoir tourner une phrase ; j'en suis même fort loin, et j'ai pour m'entret'înir dans ce mépris salutaire le spectacle des tourneurs.

Oui, Monseigneur, j'obéirai et très promptement à votre appel. Dès que la discussion sur la révision sera terminée, et ce sera je pense bientôt, je me jetterai dans un wagon, et de là je ne ferai qu'un saut jusqu'à vos pieds. J'espère bien que vous n'aurez pas la dureté de me renvoyer immédiatement et que vous me permettrez de me reposer un jour ou deux auprès de vous. Ce sera pour moi une très grande joie. Votre sagesse et votre piété sont tou-

2o6 CORRESPONDANCE

jours bonnes à entendre, mais après huit jours de

discours parlementaires, ce sera passer de la terre

d'Egypte à la terre promise en franchissant le désert

en ballon.

Daignez agréer. Monseigneur, les sentiments très

dévoués et très respectueux de votre très humble et

très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

A Mme Louis Veuilloî

Eté i85i.

Ma chère Amie,

Je t'écris entre onze heures et minuit pour avoir demain ma matinée tout entière sans me priver du plaisir de donner à l'oncle Arthur un petit mot qui te porte mes amitiés. Il te dira la vie silencieuse et laborieuse que nous menons. J'abats considérablement de besogne. Il faut cela pour que je ressente moins vivement que vous n'êtes plus ici. Quel vide I Arthur te le dépeindra sans te dire tout. Il ne sait pas le creux qui se fait dans le cœur d'un papa et d'un mari quand cinq personnes (et demi) se retirent à la fois de sa maison.

Je n'ai pas encore dîné une fois chez Eugène. Je commencerai demain, mais ce ne sera pas long. Dimanche à Sceaux ; lundi chez Donoso Cortès ; mardi pendaison de la crémaillère dans le nouveau logement de l'abbé Dumarsais ; mercredi à Sceaux

DE LOUIS VEUILIOT 2O7

très probablement. Pour peu que cela dure de la même façon, je n'aurai pas une pension bien lourde à payer, et nous ferons des économies. Voilà un oiseau qui ne se laisse pas aisément mettre un grain de sel sur la queue et pourtant je voudrais bien en venir à bout.

Je vais demain matin avec M. de Montalembert chez les Petites Sœurs des pauvres. J'espère qu'elles gagneront à cette visite.

Fais-moi penser à te parler du saint avec qui j'ai fait connaissance l'autre jour en revenant de Sceaux, chez les pères de la rue des Postes.

Adieu, ma chère amie. Je t'embrasse ainsi que nos

chères enfants.

Louis.

GXX

.4 la Même

Eté i85i.

J'ai fait ce matin un article pour l'ami de la

rue Neuve de l'Université, j'en ai fait un autre pour VUnivers, j'en ai préparé un troisième, et j'ai lu du Rorhbacher parce que M. Gaume en demande. La facilité avec laquelle je travaille depuis quelque temps me fait espérer que nous pourrons pourvoir à toutes les petites dépenses que tu m'annonces et que nous ne serons pas obligés de mettre le crêpe à nos chapeaux au lieu de le mettre sur tes épaules. Mais il faut profiter de la veine.

Je comprends tout le tracas que te donnent tes

cinq filles, et mon cœur te sait gré d'avoir une patience que j'ai si peu. Courage ; ces enfants grandiront et tout s'arrangera.

Si je travaille jusqu'à me priver de t'aller voir, ce n'est pas la preuve que j'aie grande envie de m'amuser. Je ne prendrai pas de vacances, et surtout je n'irai pas à Strasbourg, quoique j'en sois bien pressé. Non seulement cela coûterait trop cher, mais pendant ce temps, je ne ferais rien. J'ai projeté de tirer de mon écritoire ce mois-ci douze cents francs (y compris mon traitement) ; un voyage me mettrait de huit cents francs au moins en déficit. Je ne veux pas me passer de ces folies-là.

Adieu, très chère amie. Si tu es encore à Sceaux mardi et que l'on veuille me recevoir j'irai dîner. Parles-en à Mme Andry et fais lui mes amitiés.

Tout à toi et aux tiennes, distribue mes baisers.

Louis.

Je n'ai pas encore de lettre d'Elise. Ce sera pour demain, je t'en informerai.

A Mgr Chatrousse, évêque de Valence

21 juillet i85i.

Monseigneur,

Je remercie Votre Grandeur, très humblement et très joyeusement, de la bonne nouvelle qu'EUe a bien voulu me donner. 11 m'est infiniment doux de savoir que nos vraies intentions, si souvent mécon-

DE LOUIS VEUILLOT 'iOg

nues et si souvent diffamées, sont maintenant appréciées du Saint Père ; mais vous avez su, Monseigneur, ajouter à cette joie.

Nous avons lieu d'espérer que nos peines sont finies, du moins du côté dont nous sont venues les dernières et les plus grandes. Notre Archevêque, sans nous rendre une bienveillance qui serait aisément dans son cœur, mais que la politique contrarie, paraît disposé à nous laisser suivre bien tranquillement désormais notre chemin. Il sait que nous n'avons jamais voulu nous écarter du respect et de l'obéissance que nous lui devons et qu'il nous avait, à cet égard, jugés sur des données inexactes. Il a compris notre situation et s'est rendu au conseil qui lui a été donné de nous laisser une liberté dont je ne suis pas disposé à abuser.

Je vous remercie encore une fois. Monseigneur ; je suis flatté, au delà de tout ce que je puis dire, de voir que vous vous souvenez de moi. Je vous supplie de ne pas m'oublier devant Dieu et de me croire toujours, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.

Louis \Eun.LOT

-4 Mgr Sibour, archevêque de Paris

Paris, le i^' octobre i85i.

Monseigneur,

Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire lundi au Séminaire, je pensais alors termiiier toute la

polémique avec la Presse (i). J'y étais fortement incliné encore après vous avoir entendu, par le désir d'être agréable à Votre Grandeur. J'avais compté sans mon adversaire. Je ne prévoyais pas qu'il oserait m'accuser d'un mensonge matériel. Je puis supporter beaucoup d'injures, mais il ne m'est pas possible ni permis de laisser mettre en doute ma loyauté. J'ai donc dû répondre. Je l'ai fait en contenant autant que possible mon indignation.

Lundi soir, quelques heures après l'entretien dont vous m'avez honoré, j'ai eu la surprise et la douleur d'en lire une espèce de résumé dans l'Avènement, journal inspiré par M. de Girardin. On y annonce un nouvel Avertissement contre ÏLnivers, et les motifs sont en partie ceux que Votre Grandeur m'a fait connaître. Ce n'est pas moi. Monseigneur, qui ai révélé ces détails. Je n'ai aucune relation avec les gens qui rédigent l'Avènement et les autres journaux de ce genre.

Daigne Votre Grandeur agréer l'expression de mon profond respect et de mon sincère dévouement.

(1) Voir la Vie, II, 445-452, sur cette affaire où Mgr Sibour intervint dans 'une polémique entre Louis Veuillot et Girardin.

.4 Mgr Angebault, éuêqiie d'Angers (i).

(Sans date. Probablement iSôa).

Monseigneur,

Je viens de lire avec une attention respectueuse la lettre que Votre C-randeur a bien voulu m'écrire, et j'y réponds immédiatement, n'ayant, grâce à Dieu, besoin ni de délibération, ni de conseil, pour vous faire connaître ma pensée.

Votre Grandeur permettra que je La remercie d'abord de la bienveillance vraiment paternelle avec laquelle elle rend justice à nos intentions. Je suis moins que personne disposé à soutenir que VUnivers n'a jamais fait de faute ; mais jose proclamer que nos intentions ont toujours été pures, pleines de dévouement et de respect, et je ne puis m'empêcher d'ajouter que j'ai été longtemps convaincu que ce sentiment si visible nous vaudrait toujours l'indulgence de ceux que nous voulions servir. Il nous semblait qu'on nous ferait toujours la charité de croire que nous ne nous triompions pas volontairement, et qu'avant d'en venir contre nous à des mesures de rigueur, on voudrait au moins mettre à l'épreuve notre docilité. C'est ce que l'on n'a pas fait. Nous sommes traînés devant toute l'Eglise, frappés, flétris,, traités de calomniateurs et de rebelles, avant d'avoir

(1) D'après un brouillon de Louis Veuillot.

reçu aucun avis, et sans que nous ayons pu savoir comment ni sur quel point nous nous trompions. Votre Grandeur me rappelle les décrets de plusieurs conciles et me dit qu'ils s'adressaient à nous. Je ne le nie pas ; mais si Votre Grandeur veut bien se reporter à ces décrets, dont nous n'avons d'ailleurs ni ignoré ni méconnu le caractère, ils ne renferment rien de précis et ne sont qu'une exhortation générale à la prudence et à la charité. J'avoue que nous n'y avons pas lu l'interdiction de discuter et de combattre, mais seulement l'avis très sage de rester envers nos adversaires dans les bornes des convenances et de l'exactitude. Ces bornes, je crois, si Votre Grandeur me permet de le dire, que nous les avons rarement franchies sur le premier point, jamais sur le second. Malheureusement pour nous, lorsque l'on fait le procès d'un journal, il est très dilîicile de se procurer et de relire les pièces, qui sont non seulement les articles que ce journal a publiés, mais ceux auxquels il a répondu. L'Univers ayant ordinairement contre lui toute la presse incrédule, il n'a jamais parlé sans être combattu, contredit, falsifié, injurié avec un rare accord. L'opinion, même l'opinion des catholiques, parmi lesquels il ne manque pas non plus d'adveisaires politiques ou autres, l'a souvent jugé là -dessus. La vérité est pourtant qu'il est de beaucoup le plus modéré des journaux, et que jamais, dans une carrière de vingt années, les juges civils ne l'ont condamné pour outrages à la vertu ni aux personnes, ni les juges spirituels pour erreur contre la foi.

DE LOUIS VEUILLOT 2l3

Les Conciles ont aussi recommandé la soumission: mais à qui se soumettre ? Je n'ai pas besoin de faire remarquer à Votre Grandeur combien cette soumission recommandée à un journal de Paris est d'une pratique difficile. Une circonstance s'est présentée : notre Archevêque nous a donné un avertissement très sévère, sur lequel je n'ai pas à m'expliquer, mais dont je puis seulement dire qu'il n'avait été précédé d'aucun avis et que, sur plus d'un point, si nous avions été prévenus, nos explications péremptoires l'auraii^nt certainement fait adoucir. Aussitôt que cet averfissemeni fut publié, plusieurs de NN. SS. les Evêques m'écrivirent des lettres que j'ai précieusement gardées, pour m'exhorter à continuer une œuvre que j'étais prêt dès lors, comme toujours, à abandonner. Ils voulurent bien me communiquer même des mémoires qu'ils adressèrent en cette occasion au Souverain Pontife, et enfin cette cause portée à Rome n'y fut pas mal accueillie. Me suis-je prévalu de ces appuis, de ces encouragements ? Je n'en ai pas dit un seul inot ; je ne me suis pas défendu, je n'ai pas fortifié ma cause des éloges insolents que toute la mauvaise presse, dans le monde entier, donnait à l'acte de Mgr de Paris et j'ai publiquement prié ce Prélat d'agréer mes explications et mes excuses. Bien d'autres écrivains, Monseigneur, parlent des affaires de l'Eglise avec plus de i)récipitation, et d'une façon plus tranchante, que nous ne l'avons jamais fait. Aucun n'ayant été blâmé, aucun n'a eu l'occasion de se soumettre ; mais j'avoue que, si pareille chose leur arrive, je ne

2l/i CORRESPONDANCE

les crois pas disposés tous à donner le même exemple que moi. Les trouverait-on bien coupables, si l'un d'eux se contentait de répondre : Tel évêque me blâme de soutenir telle doctrine, mais tel autre Evêque l'approuve, je ne puis me soumettre à l'un, sans désobéir à l'autre, et comme mon opinion est libre, je m'y tiens ?

Cela fait voir l'inconvénient de la presse, je ne le conteste point, et j'accorderai tant que l'on voudra que la presse religieuse elle-même est un instrument dangereux. Mais, Monseigneur, ce dangereux instrument, qui pourra le briser ? Rien n'est plus facile que de supprimer l'Univers. N'y aura-t-il plus de presse religieuse après cela ? S'il n'y en avait plus, ce serait un grand malheur, car la presse irréligieuse subsistera toujours, et n'en sera que plus forte ; et s'il y a une presse religieuse, elle aura tous les inconvénients de VUnivers, moins peut-être cette docilité, cette réserve, cette habitude et cette connaissance du terrain et enfin ce désintéressement profond que l'on méconnaît aujourd'hui, que l'on reconnaîtra plus tard. Il y aura une presse religieuse non plus neutre en politique, mais attachée à tel ou tel drapeau, qui donnera lieu de croire que l'Eglise est entrée dans le camp des partis et qui pourra susciter par là des embarras bien autrement graves que ceux dont on se plaint. Comme chrétien, ce péril me paraît infiniment redoutable, et je crains qu'on ne l'aperçoive pas assez. Quant aux opinions religieuses auxquelles l'Univers est attaché, il est difficile qu'elles cessent d'être ou soutenues ou

DE LOUIS VEUILLOT 2l5

combattues, et si l'on croit que cette controverse est un malheur, on ne l'évitera pas. Votre Grandeur aurait voulu qu'on ne soulevât pas certaines questions irritantes, telles que l'Inquisition, la puissance temporelle des papes, etc. Hélas ! nous ne les avons point soulevées. Nous les avons traitées parce qu'elles étaint agitées dans la presse par des gens qui pour les traiter autrement que nous, ne les agitaient pas seulement dans l'intérêt de l'Eglise...

A Mgr Clausel de Montais

Janvier 1862.

Monseigneui,

M. l'Abbé Germond & fait d'inutiles efforts pour me rencontrer au journal et chez moi. Dans ce temps de révolution, un journaliste a surtout besoin de jambes, il faut aller aux nouvelles, et porter, chez les gens qui gouvernent, les conseils qu'heureusement on n'a plus le droit d'imprimer.

La censure a de grands avantages, elle a aussi ses inconvénients, même pour ceux qui l'approuvent. Elle impose à l'adhésion une mesure plus étroite. On ne peut pas, dans l'état présent des esprits, louer trop chaudement des gens qui sont si forts. D un autre côté, il ne faut pas s'exposer à leur donner des louanges qu'ils ne voudraient point accepter et qui leur paraîtraient compromettantes.

Par ce double motif, Monseigneur, j'ai cru devoir,

2l6 CORRESPONDANCE

d'accord avec mes collaborateurs, ajourner la publication de la lettre que M. l'Abbé Germond m'a apportée. Elle est trop belle, trop franche, et trop confiante. D'une part, quant au public, elle ferait regimber des gens qu'il faut pousser tout doucement. D'autre part, quant à Louis Bonaparte, elle le peint sous des couleurs encore trop favorables. Il a de grandes et hautes qualités, il est même religieux, mais il n'est chrétien qu'à sa façon, dans ses idées peut-être, point du tout dans ses mœurs. Il a une maîtresse et tout le monde le sait. Cela ferait fort mal recevoir les éloges que vous donnez à sa piété envers la Sainte Vierge. J'ai même sujet de croire que ce dernier paragraphe n'aurait point passé à la censure. Or, nous voulons éviter à tout prix que rien de semblable n'arrive, parce que nous avons résolu de cesser absolument de parler et peut-être même de paraître, le jour où la censure fera le moindre changement dans un écrit épiscopal.

J'ose espérer. Monseigneur, que vous approuverez ces raisons.

Du reste, en ce qui concerne l'effet politique, il n'y a rien à ajouter à l'immense sensation qui a été produite par votre lettre circulaire aux curés du diocèse de Chartres. Elle nous a délivrés, nous tous qui nous sommes ralliés dès le premier jour, des calomnies et des injures qui pleuvaient sur nous. On nous accusait de trahir tout, et principalement l'Eglise. Cette fureur tombe devant vous.

Tout va bien. Nous ne sommes pas sous le gouvernement des fidèles, mais nous sommes sous celui

DE LOUIS VELILLOT 21 J

des bons diables. Les ministres sont des incrédules d'une espèce toute nouvelle, point philosophes, point voltairiens, et assez intelligents pour comprendre premièrement que l'Eglise est une grande force politique, secondement que cette force doit rester libre. Que de chrétiens ont été moins bien inspirés !

Je suis, Monseigneur, avec les sentiments du plus profond respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuileot,

Au Révérend Père Dom Pitra

Sans date Mon Révérend Père,

Votre lettre a été me chercher trop tard au fond de la Normandie et je viens seulement de la lire trop tard pour faire ïerraturn qu'elle indique. Il nest pas trop tard pour vous remercier des bonnes sympathies qu'elle exprime et dont je suis très heureux. Conservez-les moi bien, ces sympathies, et je vous passerai tout le paganisme qui pourra venir vous lutiner au milieu de vos saines et savantes recherches. Tant que vous ne me demanderez pas de me dégaumer (i) vous me trouverez trop content.

Je serai très heureux d'offrir Wnivers à M. de

(1) Allusion à la question des Ciassiq-aes, où Louis Veuillot prenait le parti de l'abbé Gaume.

2l8 CORRESPONDANCE

Rossi et à vous pour tenir tête à qui voudra dire que vous n'êtes pas le véritable auteur de la véritable clé de Méliton et le reste. Comptez sur nous.

J'ai donné le premier volume du Spicilège, on me l'a volé, en sorte que j'ignore en quelles mains il se trouve. Et comme je n'en faisais pas d'ailleurs grand usage, n'étant pas de force, je n'ai point pris la suite. Je suis bien persuadé que vous ne cesserez pas d'être mon ami pour cela. Quand vous nous redonnerez des St-Léger ou autres œuvres plus humaines, je ne céderai pas ma part. A ce propos vous devriez bien me mettre en état d'écrire l'histoire d'une abbaye. Vous souvenez-vous que c'est un de nos plans ?

Adieu, mon Révérend Père, croyez-moi votre bien dévoué en N.-S.

Louis Veuillot.

Au prince Louis Napoléon

Janvier i852, Monseigneur,

Que Dieu daigne donner toujours à votre esprit des inspirations dignes de votre cœur ; je le demande, je l'espère et c'est tout ce que je puis dire pour exprimer le bonheur avec lequel j'ai reçu la faveur que vous m'accordez d'une manière si bonne pour moi. fi) Je compte sur la reconnaissance de l'hom-

(1) La grâce d'un condamné.

me à qui vous avez fait grâce, mais je suis encore plus certain de la mienne.

Je suis bien heureux, Monseigneur, de pouvoir ajouter ce sentiment personnel à ceux que je vous avais déjà voués comme catholique et comme citoyen.

Daigne Votre Altesse en agréer la respectueuse et

profonde expression.

Louis Veuillot,

A M. l'Abbé Demiaii

Curé de La Caillère (Vendée)

.Tanvier i852 Monsieur le Curé,

C'est le propriétaire de l'Opinion publique et non pas moi qui vous envoie l'Univers à la place de ce journal. Je suis resté entièrement étranger à un arrangement dont je n'avais pas à m'occuper ; je n'ai rien fait pour le préparer, et il ne changera rien à mon langage. Si donc cet arrangement vous déplaît, c'est à M. Nettement et non à moi qu'il faut vous en prendre. Vous avez parfaitement le droit de refuser le journal qu'on vous adresse ; vous n'avez pas du tout le droit de m'écrire à cette occasion des choses qui ne sont point conformes ni à la justice ni à la politesse qu'un prêtre doit toujours observer, même à l'égard de ceux qui ont comme moi donné au clergé des preuves d'un dé-

2 20 COriRESPONDANCE

vouement que rien ne peut décourager. Vous pouvez croire, Monsieur, que ÏLnivers est sans principes et nuisible à la religion ; mais cependant si vous ne le lisez pas, d'où le savez-vous ? El quel plaisir pouvez-vous trouver à m'exprimer à moi-même des jugements si injurieux pour moi, sur une matière que vous n'avez i^as étudiée.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le curé, votre très humble serviteur.

Louis Veuillot.

A Mme Thoyer

Paris, 9 mars i852,

Mille remerciements. Madame. Voici mon état militaire : je suis incarcéré dans la /i* compagnie du 17^ bataillon. Mon capitaine se nomme M. Rousseau. Mon commandant a bien voulu m'écrire une fois mais je n'ai jamais pu déchiffrer sa signature ; on le connaît certainement à l 'état-major. Que je vous suis reconnaissant de vouloir me tirer de cette géhenne et que je serai heureux si vous réussissez ! Vous pouvez donner votre parole qu'on ne perdra rien. Je ne suis pas gracieux sous l'uniforme ni exact dans ma tenue ; mon fusil est toujours rouillé. Je ne saurai jamais faire l'exercice ; je

(1) Cette lettre, ainsi que toutes celles adressées à la même correspondante et reproduites en ce volume, ont été publiées au cours d'une très intéressante notice que M. le chanoine Vaudon a consacrée, dans les Annales de Sainte- Solange, à cette femme de cœur et d'esprit.

DE LOUIS VEIILLOT 221

tourne toujours à gauche quand on commande à droite et réciproquement. Enfin, Madame, je n'ai jamais su, étant de faction, empêcher un chien ni un paquet de passer. Voilà la vérité pure et, qui pis est, je n'en rougis pas.

Encore ime fois. Madame, mille remerciements ; mais pourtant je dois avouer que ce nouveau bienfait n'ajoute rien à ma reconnaissance pour vous. Il n'y a phi>! rien à ajouter à cet égard, tout est dit pour toujours.

Votre très humble et tout dévoué serviteui',

Louis Veuillot.

Je retrouve le décret de mon commandant qui me signifie mon sort. Je vous l'envoie. Peut-être pourrez-vous lire le nom de ce terrible homme. Voyez comme il me traite et si je n'ai pas lieu de souhaiter d'avoir à mon tour l'honneur de le saluer.

A la Même

Paris, 12 mars 1862

Madame,

Ce petit volume beurre frais vient de paraître (i). Je vous l'envoie tout de suite, afin qu'il ait près de vous son plus grand mérite, qui est celui de la nouveauté. Si vous le lisez, vous penserez peut-être -que je ferais aussi bien de monter ma garde et que

(1) 11 s'agit probablement de la Légalité.

222 COBRESPONDANCE

ce n'est pas beaucoup la peine de travailler à me laisser la disposition d'un temps que j'emploie à de pareilles compositions. Mais qui sait si ce n'est pa& la guérite qui m'a donné ces idées noires ? Il est certain que quand j'ai pu passer une heure ou deux à causer avec vous, je vois ce pauvre monde sous un aspect plus aimable. J'ai alors quelque chose de joyeux dans le cœur et de rose dans l'esprit. Ce qui serait le beau idéal, Madame, ce serait que le sergent-major ne m'envoyât plus de billets de garde et qu'à sa place vous m'envoyassiez des billets de conversation. Pour l'amour de Dieu, tachez d'arranger Jes choses de cette manière, et je finirai par écrire des pastoraks.

Je suis à vos pieds. Madame, avec infiniment de reconnaissance et de respect,

Louis Veuillot.

.4 la Même

Paris, 27 mars i852.

Madame,

J'aurai le bonheur de vous voir lundi (est-ce bien lundi ?). Mais je ne veux pas attendre jusquelà pour vous faire lire cette lettre que mécrit le pauvre Brucker. Il s'y peint tout entier avec ses projets de livres, qu'il n'exécutera jamais, sa misère, son inutile courage, sa résignation quelquefois traversée d'un éclair de désespoir. Si vous

voyez cette belle et bonne princesse à qui nous avons parlé de lui, je vous conjure d'entretenir le zèle de charité qui la émue. Hélas ! Madame, cet homme qui est notre frère, et qui aime et sert le bon Dieu, manque du nécessaire ; comme il le dit lui-même, il a faim dans sept ou huit estomacs.

Il aura mardi une audience de Romieu, mais il ne sait que demander. Il faudrait que M. de Persigny s'intéressât à lui et voulût absolument ;lui donner ou une petite place ou un secours quelconque sur n'importe quel fonds.

Combien je craindrais, Madame, envers toute autre que vous, de me rendre indiscret et importun ] Je ne vous vois plus sans vous demander quelque chose ; mais c'est exactement ce que je fais à l'égard du bon Dieu et de tous les Saints. Sans cesse je demande. Pourquoi ? Parce qu'ils sont bons, c'est leur faute ; c'est la vôtre aussi. Vous avez un regard et un sourire qui mettent le cœur à l'aise. On ne peut plus vous voir ni se souvenir de vous sans songer à tous ceux qui souffrent. Si j'étais peintre et que je voulusse personnifier l'adorable miséricorde, c'est vous que je peindrais. Ne vous plaignez pas des ennuis qui en sont la suite dans ce triste monde, tout cela sera si bien payé au ciel.

Recevez, Madame, avec vos bons regards et votre bon sourire, les sentiments très humbles et trè& dévoués de votre serviteur.

Louis Veuillot.

224 COBRESPONDANCE

A Mgr Clausel de Montais

Avril i852, Monseigneur,

J'ai l'extrême chagrin de vous dire qu'il me paraît tout à fait impossible de publier les lettres que vous avez bien voulu m'adresser. La situation des choses a complètement changé depuis quelque temps. La philosophie éclectique est en ce moment en plein désarroi dans la personne de M. Cousin. II paraîtrait superflu et même un peu rigoureux de l'attaquer et mes amis craignent avec moi que ces attaques ne tournent en sa faveur une opinion toujours trop disposée à prendre parti contre les mesures du gouvernement et contre les vœux des évêques. On pense qu'il vaut mieux laisser crouler ce philosophe sous les coups que lui porteront seuls ses anciens amis.

D'un autre côté, Monseigneur, nous avons si complètement adopté le fond des idées de M. Gaume, et elles réussissent si bien parmi tous nos amis qui en espèrent une réforme radicale de l'enseignement, que nous ne pouvons maintenant prendre le parti contraire. Nous croyons fermement que les lettres ne perdront rien et gagneront au contraire si le paganisme est banni de l'enseignement. Mais dût-il en résulter pour elles quelque léger dommage, nous aimerions encore mieux cela que de ne pas nous

Opposer de toutes nos forces à ce débordement qui produit dans ce moment même, et comme vous le verrez bientôt par un travail que je prépare, une littérature plus obscène que du temps même de Louis-Philippe. Je suis peiné plus que je ne puis le dire. Monseigneur, du refus que je vous fais en ce moment, et je vous supplie de me le pardonner. Voici trois ou quatre jours que je recule à écrire cette lettre, mais j'obéis à la conviction profonde que je rends service à l'Eglise et à Votre Grandeur. Je suis persuadé qu'on vous saurait mauvais gré de frapper sur des ennemis qui paraissent vaincus. Daigne Votre Grandeur agréer l'expression de mes. sentiments les plus dévoués et les plus reconnaissants.

Louis Veuili.ot.

A Madame Thayer

Paris, 17 avril i852.

Madame.

J'étais hier et avant-hier dans les troubles d'un déménagement et jai oublié de dire à M. Thayer que c'est bien du ministère de l'Instruction publique que M. Brucker a obtenu le secours que je vous ai annoncé. Je viens trop tard ; mais les jours de déménagement je ne me connais plus, et la leconnaissance même, qui est un des meubles les plus solides de mon cœur, se couvre de poussière et disparaît dans le pêle-mêle qui m'entoure.

C0RBESP0ND.4NCE. — IX. — 1.5

Puisque je vous écris, Madame, je fatiguerai encore vos beaux yeux, en vous priant, ce que je n'ai pas assez fait, de dire à l'autre M. Thayer, si digne d'être le frère du premier, combien je suis heureux et reconnaissant de notre facteur. Vous ne pouvez imaginer la joie de ce petit ménage. Grâce à vous et à Monsieur votre beau-frère, leur histoire, un moment fort triste, est devenue un conte de fées ; la conclusion sera la suivante : Ils vivent heureux, et il auront beaucoup d'enfants.

Je serais très heureux. Madame, si un soir que vous aurez M. Thayer chez vous, vous aviez la bonté de me faire signe, pour que je vienne le remercier. Je vous demande toujours quelque chose, mais surtout l'occasion de vous exprimer les sentiments très dévoués avec lesquels je suis votre très humble el très obéissant serviteur.

Louis Velillot.

A la Même

Paris, 28 avril i852.

Madame,

Un de mes amis qui a une fille malade a entendu dire que vous connaissez le médecin des Eaux-Bonnes et que vous savez toujours lorsqu'il est à Paris. Voulez-vous me dire s'il y est en ce moment ou s'il doit y venir bientôt, et oii il demeure ? Je crois qu'il se nomme M. d'Alrade, mais le nom était écrit

de telle sorte que ce pourrait bien n'être pas cela.

J'ai demandé à M. Thayer de s'intéresser à mon condamné qui a tant de génie et qui sollicite la faveur d'être envoyé à Cayenne. Ce pauvre jeune homme m'a écrit hier une lettre qui m'a fait pleurer toute la journée. On ne peut voir plus de malheur ni plus de courage mêlé à plus de désespoir. Un homme de trente ans, doué pour être aux premiers rangs dans le monde, plein d'imagination, plein de vie, sentant qu'il aurait été utile, et qui est condamné à quinze ans de travaux forcés pour avoir voulu s'évader d'une prison oii il a été jeté par le crime d'autrui plutôt que par le sien. Voyezvous, Madame ce qui doit se passer dans ce pauvre cœur. Lorsque j'aurai l'honneur de vous voir, dites-moi de vous conter cette lamentable histoire. En attendant, je suis sûr de ne rien demander de trop à votre bonté en vous priant de dire à M. Thayer que la faveur demandée par ce malheureux dépend du directeur des prisons au ministère de l'Intérieur.

J'ai l'honneur d'être. Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuh.lot.

GXXXIV

4 la Même

Paris 3 mai 18.02.

Madame,

Je tremble d'avoir dit hier innocemment une petite sottise, et j'ai besoin de me rassurer en vous envoyant un commentaire. Je me suis imprudemment vanté de savoir dans l'occasion n'avoir pas d'amis ; c'est très vrai, mais cela ne veut pas dire du tout que je brise. Cela veut dire simplement que je me résigne à laisser briseï', et qu'il y a un devoir que je veux remplir, un rôle où je veux rester, quoi qu'il en coûte à mon cœur. Je serais trop malheureux si je pouvais penser qu'une considération personnelle quelconque m"a fait gauchir dans ces choses qui sont de mon service, où vous savez que je m'aj^plique encort.' plus à n'avoir pas d'ennemis.

Je vous en supplie, Madame, ne me croyez pas plus mauvais que je ne suis pour une parole trop naïve. Je reste malgré tout un paysan très mal dégrossi, et quand je n'ai pas la plume à la main, je manque souvent à m'exprimer dans la bonne mesure. Il m'en a coûté quelques fois^ ; j'aurais trop de peine à me consoler si vous me faisiez expier ces peccadilles, qui ne m'empêcheront jamais. Madame, que je ne sois votre serviteur très humble, très reconnaissant et très fidèle.

Louis \ El ILLOÏ.

A Mme Louis Veuillol

7 juin i852.

Ma chère Amie, nous avons tellement couru jusqu'ici et été si pressés par les visites et par les chemins de fer, que voici mon premier loisir depuis que je t'ai quittée. Du reste point d'accidents et partout bon accueil ; ce voyage serait charmant si ce n'était pas un voyage et si je n avais pas emporté quelques petits soucis à l'occasion de Ger- Irude. Nous sommes arrivés à Strasbourg à la nuit mercredi soir. Le lendemain, après quelques courses pour trouA'er l'évèque et Polidoro Alaroco, nous avons pris le chemin de ter de Sclilestndt. Favier nous attendait et nous a emportés dans sa maison qui est un charmand nid dans les montagnes et dans les bois. Les réceptions ont commencé et ont duré jusqu'au soir. Hier de grand matin nous sommes partis pour Andlau. Nous avons vu ce que nous voulions voir. Arrivés à neut heures et demie, nous nous sommes rendus chez l'extatique, avec le curé, le médecin et un autre prêtre. Th. de Bussières était avec nous.

Nous sommes restés là presque sans interruption jusqu'à cinq heures et demie du soir. Pendant tout le temps, la pauvre fille a eu des visions, des transports, des souffrances extraordinaires. Nous avons vu le sang couler de son front qui a reçu la couronne

33o CORBESPONDAXCE

d'épines et qui est percé de plus de cent trous ; nous avons entendu ses colloques avec les âmes du Purgatoire ; elle a souffert devant nous l'épreuve que l'on appelle la flagellation ; elle l'avait déjà ressentie le matin, et on nous a fait voir sur son dos et sur ses jambes les traces toutes fraîches de ses meurtrissures ; la peau est déchirée comme par des coups de verges. C'est une chose effroyable que ses contorsions et ses gémissements pendant cette épreuve durant laquelle elle ne cesse d'invoquer Jésus et Marie d'une voix étouffée. Une autre fois, elle a eu des spasmes et des étouffements comme une personne qui va mourir, et c'est ce qui m'a paru le plus terrible. A deux reprises, elle a complètement perdu la respiration, et le pouls s'est arrêté. J'ai touché ses mains qui étaient humides et froides. Cet accès a duré très longtemps ; il s'est terminé par un ravissement qui m'a fait fondre en larmes. D'un seul bond et comme enlevée par une main invisible, cette fille, qui était tout à l'heure épuisée dans les angoisses de la mort, s'est élancée à genoux sur le rebord de son lit, les mains jointes, les yeux au ciel avec une expression de béatitude ineffable que je n'oublierai jamais. Je n'ai jamais rien vu de si beau et il me semble impossible qu'on puisse attacher de pareils regards sur un autre spectacle que celui du ciel. On nous a dit qu'elle voyait la Sainte Vierge et Notre Seigneur ; du reste elle ne parlait point et n'a prononcé que cette seule parole au commencement : Je te le promets. C'était une expression de joie, de bonheur, d'amour ineffable. Si

tout à coup elle avait pris son vol et s'était en allée à Dieu, personne de ceux qui se trouvaient là n'en eût été surpris. Je ne puis dire au juste combien cet état a duré, le temps ne nous a pas semblé long ; peut-être s'est-il passé un quart d'heure. Ensuite elle s'est rejetée sur son lit ; elle a couvert son visage de ses deux mains, et elle est restée immobile dans une profonde prière.

Voilà une partie de ce que j'ai vu. Il y a d'autres détails qui seraient trop longs et que je te dirai. Qu'y a-t-il au fond de cela, je n'en sais rien. Ce qui est hors de doute, c'est la sincérité parfaite du Curé, du médecin, hommes fort bons et fort distingués, et de quelques dames très simples, très honnêtes et très pieuses qui entourent cette fille et qui sont toujours là. Néanmoins la supercherie est possible de la part de la personne elle-même ; mais pourtant la supercherie païaîtrait plus difficile à expliquer que tout le reste. C'est une paysanne de bonnes mœiu's, simple, qui ne sait pas le français, qui ne lisait que l'Imitation et qui gagnait sa vie en travaillant de son aiguille. Ces états extraordinaires oij elle est maintenant ont commencé après qu'elle eût été guérie miiaculeusement d'un mal incurable. Sa figure est commune et modeste ; dans la douleur elle est terrible à voir ; dans la béatitude, il n'y a rien de si beau. Si tout cela est comédie, elle a plus de talent que la première actrice de Paris.

Adieu, ma chère, ne perds pas cette lettre qui me servira de note, et ne la montre qu'à nos plus in-

times amis, car il faut observer beaucoup de prudence dans ces sortes de choses.

Nous quittons Kintheim demain matin pour aller dîner à Strasbourg. Lundi matin, je partirai pour Francfoit, je serai mardi soir ou mercredi à Cologne, et jeudi ou vendredi, samedi au plus tard à Paris. J'espère avoir aujourd'hui une lettre de toi. Je l'attends avec une vive impatience. Tu peux m'écrire poste restante à Cologne (Prusse), Je t'ai recommandée ainsi que nos cinq filles dans toutes les églises oii j'ai passé, et à tous les bons prêtres que j'ai rencontrés. Aime-moi comme je t'aime.

Tout à loi.

l.ouis.

Samedi matin.

L'extatique a dit d'Eugène et de moi que nous étions de bons chrétiens et pas mal avec le bon Dieu. Ainsi-soit-il.

GXXXVI

A la Même

II juin 1862.

Cologne, Fête-Dieu.

Je t'écris en toute hâte que j'ai reçu ta bonne lettre en arrivant hier soir ici. Je me porte bien, parfaitement bien ; mais je m'ennuie encore mieux. Cependant Eugène a eu la bonté de changer tout son voyage et de m'accompagner jusqu'à Cologne.

DE LOUIS VELILLOT 233

Je suis touché comme tu peux le penser de ce trait fraternel. Cependant tu me manques et cela ne va pas. Nous n'avons cessé de tourner, de rouler, de naviguer, de courir. Je voudrais courir vers toi. Nous ne pouvons partir de Cologne aujourd'hui à cause de la fête, mais demain je reprends le chemin de Vitry. Pour moi, toute la France et toutes les beautés du monde sont là. Toutefois ne m'attends pas avant samedi ou dimanche, Après m'être tant fait reconduire par Eugène, il faudra bien le reconduire un peu. Adieu, chère femine ; ta lettre m'a remué jusqu'au fond du cœur. Je te quitte pour suivre un moment la procession. J'entends chanter dans la rue Peto quod petivit latro pœnitens Amen, amen ! J'ai tant songé à toi, tant prié pour toi que j'espère te revenir meilleur.

Ton ami pour cette vie et pour l'autre, et pour toujours, toujours !

Louis.

.4 la Même

i3 juin i852,

Ma chère petite, mon retour est retardé de quelques jours. Nous nous décidons à aller en Hollande et Eugène renonce à son voyage pour revenir avec moi. Nous coucherons demain à Amsterdam ; nous y passerons la journée de dimanche et lundi nous nous préparerons à revenir pour tout de bon. Je ne peux pas répondre que Cramer ne parviendra pas

23/i CORBESPONDANCE

à nous retenir un jour de plus que nous ne voudrions, et que nos amis de Belgique nous laisseront passer sans retard ; mais tout cela ne saurait être long, et j'aurai la joie très ardemment désirée de t'embrasser dans le courant de la semaine. Mon carnet se remplit de bonnes petites notes prises au vol, dont la moindre pourra faire un gros chapitre. Je suis sans nouvelles de l'extatique d'Andlau. Je n'en aurai qu'à Paris. Je les attends pour te parler de quelque chose do bien extraordinaire qu'elle m'a dit et que je ne puis croire. Quand je serai fixé sur ce point, je la ferai questionner par mes amis touchant J. Mallac ; mais il n'y a pas de doute qu'elle dira qu'il doit se faire jésuite ou tout au moins se confesser aux jésuites, si elle est vraiment inspirée de Dieu.

Je ne te parle pas de notre voyage ; ce serait un volume à faire car nous sommes toujours en mouvement sans avoir le temps de lire ni d'écrire. Sache seulement que j'ai vu ce matin les têtes des trois rois mages, que j'ai baisé hier le chapelet de Saint François Xavier et la robe de Saint Ignace et le crâne d'une sainte, morte il y a sept cents ans, sur lequel j'ai vu et touché ses cheveux aussi frais, aussi fins et de la même couleur que ceux d'Agnès. Pauvre chère Amie, je ne te dis pas cela sans quelque peine, car tu regretteras de ne pas avoir vu ces saintes merveilles. Je t'assure que le plaisir que j'ai eu à les contempler a été bien troublé par cette pensée.

J'ai déjeuné ce malin avec Siegwart-Muller, lancien chef du Sonderbund.

Adieu, nous partons pour Dusseldorf. Mille baisers pour toi et pour toutes les filles.

Ton mari.

GXXXVIII

A S, Em. le Cardinal Fornari

Paris 2 1 juin i852.

Eminence,

Vous connaissez le nouvel orage qui s'est formé contre le pauvre Univers (i). Celui-ci est le plus terrible et le plus dangereux de tous. Mgr d'Orléans est bien plus habile et tenace dans sa passion que Mgr de Paris, qui d'ailleurs le soutient ; il a plus d'amis, il a mieux choisi son prétexte et son jour. Un certain nombre d'évêques sont disposés à lui donner l'adhésion publique qu'il demande à tous : les gallicans ne seront pas les derniers. D'un autre côté, nos anciens amis se taisent. Immédiatement après VAitertissetnent de Paris, je reçus, comme votre Eminence le sait, les encouragements de plusieurs évêques. Cette fois, pas un ne m'a écrit. Or, Monseigneur, si la situation ne change pas, elle n'est plus tenable et nous devons nous retirer. Blâmés publiquement, n'étant pas soutenus ou ne

(1) La Déclaration, que Mgr Dupanloup, prenant occasion du débat sur les Classiques chrétiens, avait rédigée contre VUnivers et s'efforçait de faire signer par un très grand nombre d'évêques. — Un acte du Pape arrêta cette campagne. (Voir la Vie, II, -493-511).

2l^6 coRREspo^"nA^CE

l'étanl qu'en secret, nous semblerions être ce que l'on dit que nous sommes, des brouillons et des révoltés. Tous les gallicans, les uns après les autres, viendiont diie leur mot, publier leui mandement. D'affronts en affronts nous périrons déshonorés. Cette attitude ne nous convient en aucune manière ; nous sommes tous résolus à ne poini l'accepter. Elle nous empêcherait d'ailleurs de faire aucun bien. La presse catholique a impérieusement besoin de considéralion ; nous n'en aurions plus. C'est ce que j'ai dit à Mgv le Nonce qui m'exhorte à tenir ferme. La fermeté ne suffit pas où toute force manque et quand le monde trompé ne la voit que sous les couleurs d'une cou|;iable obstination.

Votre Eminence connaît trop nos affaires pour que je plaide ici la cause du journal. Elle voit d'où le coup part. On veut moins détruire la presse religieuse que la transformei . Il y aura toujours une presse religieuse : mais au lieu d'être neutre en politique, elle prendra un parti et un parti hostile au gouvernement, non moins qu'aux doctrines ultramontaines. Les héritiers de l'Univers seront l'Union et l'Ami de la Religion, tous deux placés sous la main de Mgr Dupanloup et tous deux légitimistes. L'Eglise sera donc ostensiblement rattachée à un parti politique sans force réelle et cela, en présence d'un gouvernement absolu et ombrageux. Cette éventualité est pleine de périls. Je ne dis rien du gallicanisme. Votre Eminence prévoit assez ce qu'il saura faire.

Notre dévouement [)our le S. Siège est toujours

«E LOUIS VET'ILLOT 287

le même, toujours sans bornes. Si l'ordre nous en est donné, nous resterons à notre poste, malgré tous les abandons et tous les dégoûts. Mais cet ordre, que Votre Eminence me permette de le dire, parce que la nécessité m'y entraîne, il faut que nous puissions sinon le publier, du moins le montrer.

J'étais en voyage lorsque la circulaire de Votre Eminence touchant les principales erreurs de ce temps m'est parvenue. Engagé depuis mon retour dans toutes les préoccupations que je vous confie, je n'ai pu répondre à cette communication dont les matières sont en général étrangères à mes études et souvent au-dessus de ma portée (i).

Daigne Votre Eminence agréer la nouvelle expression du respect et du dévouement avec lesquels je suis heureux de me dire,

Son très humble, très obéissant et très reconnaissant serviteur.

Louis Yeuillot,

A M. de Diimast

21 juin 52.

Mon cher ami, je n'ai reçu votre lettre qu'au retour de mon voyage et je n'ai pas trouvé d'invitation de la ville de Nancy. Vous savez d'ailleurs que je n'au-

fl) Cette circulaire était un (questionnaire adressé, par les ordres du Saint Père, à un certain nombre de personnalités catholiques, — ecclésiastiques ou laïques, — en vue de la préparation du Syllabiis.

rais pu en profiter. Je n'en suis [)as moins très heureux et très reconnaissant de la bonne pensée qui vous est venue à mon intention. Souffrez que je me borne à un remerciement sommaire. L'évêque d'Orléans m'a mis une grosse affaire sur les bras et j'ai bien des lettres ou plutôt des réponses à écrire. Ce coup-ci est sérieux, le journal peut y périr. Nous avons un adversaire qui ne s'endort point et qui n'est pas beaucoup embarrassé de scrupules. Mais je maintiendrai l'honneur de l'œuvre. Le reste à la grâce de Dieu.

Tout à vous en N.-S.

Juillet i852.

Le diffamateur patenté doit le secret à ses complices ; vous remplissez cette loi de la profession, Monsieur, en vous prétendant l'auteur de l'article que vous avez publié contre moi ; mais la foi que mérite votre parole ne m'empêche pas de l'attribuer toujours à une autre main. Vous avez le style haineux, l'auteur de cet article l'a perfide. Il est gras, manifestement ; sans avoir jamais eu l'avantage de

(1) Directeur d'une feuille publiée à Bruxelles. Un article injurieux y avait paru contre Yiniversi, auquel Louis Veuillot s'était contenté de répondre qu'il avait reconnu l'auteur de ce coup déloyal . M. T... avait répliqué qu'il n'y avait point d'autre auteur que lui-même. D'où cette lettre.

VOUS voir, j'affirmerais que vous avez la mine maigre d'un homme de lettres jaloux, qui croit conspirer et qui se prend au tragique. Vous ne seriez pas fâché de mourir un peu de faim ; votre collaborateur ne songe qu'à bien vivre et ne m'a diffamé que parce qu'il y a trouvé l'occasion de gagner cent francs. Quant à vous, je vous crois capable d'assassiner une réputation simplement pour vos frais.

Gomme ce que j'ai dit de cet auteur le regarde et non point vous, je n'ai nul besoin de vous expliquer comment je me venge assez de lui en publiant que je l'ai reconnu. Je me vengerais davantage en le nommant ; je lui fais grâce de son nom. Quant à la déloyauté, elle consiste en ce qu'il nie connaît assez pour savoir qu'il me calomnie. Si vous étiez vraiment l'auteur de l'article, vous ne seriez pas moins déloyal, mais d'une autre façon. Où m'avezvous rencontré pour vous croire le droit de parler de moi comme s'il vous avait été donné de lire au fond de mon cœur ? Quelle parole sortie de mes lèvres et venue directement à vos oreilles vous permet tant d'infâmes imputations contre mon caractère et contre toute ma vie ?

Au surplus que vous soyez l'auteur ou seulement l'éditeur de cette ignominie, mon sentiment sur vous en est peu changé ; mais je veux que vous sachiez bien que je vous excuse de cela et du reste, premièrement parce que votre nom n'a plus le poids qui fait pénétrer le mensonge ; secondement, parce que vous êtes malade. Vous croyez que l'on vous regarde de tous les points de la terre ; vous voulez

2'|0 CORBESPONDANCE

faire de l'effet, vous croyez que vous en faites, vous songez à Dante, à Junius, à Gœrres hélas ! VUnivers, mon ami, ne songe pas à tout et vous en avez (]uelque soupçon. Voilà le secret de vos « pieuses colères ». Vous n'êtes pas au bout de vos souffrances, et si vous attendez que j'y mette un baume vous ne l'obtiendrez point. Des gens qui font ce que vous faites, j'en parle une fois.

Vous êtes trop bon de m'autoriser a communiquer votre note ù M. de Maupas. Que vouJf'z-vou«i qu'il en fasse .•' Pour n'être point en reste de niAle hardiesse vous pouvez faire l'usage qui vous phiira de ma réponse. Vous pouvez n)êi;.'e la remettre à Mme la Duchesse d'Orléans.

A Madame Thaycr

Vitry, g juillet i852.

Eh bien, Madame, vous me donnez de la vanité. Avec vos bonnes intentions, voilà ce que vous faites. Quand je vois la longueur de votre billet, qui est presque une lettre, et quand je songe à ces beaux yeux souffrants, qui se sont fatigués pour me féliciter, comment puis-je conserver d'humbles sentiments de moi-même ? Vous avez bien fait de tempérei- cette ivresse en me grondant un peu. Mais hélas ! je suis très fier encore d'être grondé par vous ; je me dis que vous ne grondez pas tout le monde, et que tout le monde ne me gronde pas.

.l'ajoute que, pour me gronder, il faut très bien me connaître, beaucoup mieux que ceux qui me flattent et, là-dessus, je me carre encore. Enfin, Madame, que voulez-vous ? je me trouve en ce moment assez content de ma personne, il faut bien l'avouer, et c'est votre faute. Soyez tranquille pourtant, cela ne durera point ; il viendra des rabatjoie, et je vais peul-être en avoir en rentrant à Paris ; mais au moins ce ne sera pas de vous que je les recevrai.

Pour remerciement, Madame, je vous promets d être bien sage. Hélas ! la bonne intention ne me manque jamais ; mais quand j'ai cette chienne de plume à la main, et que je ne vous écris pas, j'ai bientôt fait une égratignure. Vous avouerez qu'on sait me les rendre. Je reconnais de mon côté qu'il vaudrait mieux qu'on me les rendit sans que je les eusse faites. Je vais donc être modéré, gare !

Du reste, je vous assure que je voudrais sincèrement vivre en paix avec le monde entier. Quand j'aurai le bonheur de aous revoir, je vous dirai, au risque de me vanter un peu, les beaux efforts que je fais pour rétablir l'iianuouie et a.ssurer une retraite honorable à mes ennemis vaincus. J'ai l'âme dans un torrent de bonté qui me vient je ne sais d'oii. N'avez-vous rien perdu ? 11 se pourrait que j'eusse trouvé cela dans l'enveloppe de votre lettre.

Je vous écris à six heures du matin, sous les arbres de mon jardin de Vitry où j'ai fait porter une table, enlie une statue de sainte Thérèse et une statue de la Sainte Vierge, au chant des oiseaux et

COKREgPONnANCE. — IX. — 16

2^2 CORKESPONDANCE

à l'odeur des lys, tout cela s'accorde merveilleusement avec votre noble et douce figure qu'il me semble voir devant moi ; quel beau mirage ! Dans une heure, le soleil vaincra l'ombre frêle de mes arbres, comme la force de l'adversité triomphe des tièdes amis. Je prendrai la route de Paris, je serai dans la poussière et la société d'un omnibus, je débarquerai au milieu des journaux ; tout cela voilera l'image de Madame Hortense, et je pourrai ne plus me paraître aussi bon. Voilà les misères de la vie et du cœur de l'homme. 11 faut prier Dieu de nous rendre bons, au soleil, en omnibus, dans la poussière et dans les journaux. C'est là qu'est la vertu .

Pour me rassasier de mon bonheur qui va finir, il faut que je vous dise encore, Madame, que je suis entouré ici des plus belles santés. Mes cinq filles et leur mère se portent à merveille, et j'ai surpris hier ma filie Marie improvisant un cantique devant la Sainte Vierge, que ses sœurs écoutaient avec beaucoup d'édification. Ces enfants sautent, dansent, grimpent, crient, cassent, chantent, mangent d'une façon admirable. Il n'y a rien de plus gai, de plus frais et de plus malpropre. Elles sont comme le jardin qu'elles habitent un mélange de roses, de lys et d'oignons. Ah ! que la vie commence bien et qu'il est triste de penser à la suite. Puissent-elles au moins avoir le bonheur de professer pour tout ce qui est bon et pur, les sentiments que j'ai pour vous, Madame, et dont je vous prie de me permettre ici la respectueuse et sincère expression.

Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUIILOT 243

A la Même

Vitry, i8 juillet i852.

Madame,

Vous avez tant de bonté pour moi que je regarde comme un devoir de vous faire connaître mes chagrins. Une de ces cinq petites filles dont je vous parlais avec tant d'orgueil est morte cette nuit. C'est la dernière, la filleule des pauvres. Hélas ! nous l'avions toujours regardée comme une prédestinée. Après deux jours d'indispositions sans gravité apparente, elle a eu quelques convulsions, elle a fermé les yeux, on a cru qu'elle s'endormait et elle était au ciel. Nous savons qu'elle vit, mais je sais aussi et je sens cruellement que je suis pécheur. Priez pour moi Madame. La pauvre mère a tout le courage que je pouvais lui désirer.

Je suis, avec un bien respectueux attachement. Madame, votre très humble serviteur.

Louis Veuillot.

A M. Foisset

23 juillet i852.

Mon cher Ami, rien ne s'oppose à ce que vous répondiez à M. l'Abbé Gaume, tout au contraire.

2/i/l COrSRESl'O.XDAiNCE

Envoyez-moi votre réponse, elle paraîtra tout de suite.

Je suis bien affligé. J'ai perdu dimanche dernier ma petite fille Thérèse. Cette pauvre enfant qui n'avait que dix mois a été emportée presque soudainement avant même que j'aie connu sa maladie. Quand je suis arrivé à la campagne oii ma femme habite cet été, à une lieue de Paris, je l'ai trouvée morte. Les consolations de la foi sont toutes-puissantes. Néanmoins Dieu veut que ce soit une douleur et c'en est une. Priez pour moi.

Louis Veuillot.

A Mgr Rendu, évêque d'Annecy

fin juillet i852.

Très cher et très vénéré Seigneur, Je vous écris dans la plus profonde douleur que j'aie encore éprouvée de ma vie ; nous venons de perdre une de nos chères petites filles. C'est la dernière née, la filleule des Pauvres que le bon Dieu a voulu rappeler. Elle nous a été enlevée presque subitement, par un transport au cerveau, avant même que j'aie su quelle était malade. J'étais dans mon lit fort tranquille, lorsque, à une lieue de là, ma malheureuse femme voyait mourir son enfant. Je suis arrivé trop tard. Ces coups sont formidables, même pour des cœurs chrétiens. Nous entendons

DE LOUIS VELILLOT ?,45

et nous croyons les paroles si pleines de consolation de la Sainte Eglise, nous savons que notre enfant vit, qu'il intercède pour nous, qu'il nous aidera puissamment à le rejoindre dans ce beau ciel où il est entré sans tache et sans délai par la miséricorde de Dieu et cependant nous sommes désolés. Grâce à celui qui nous frappe, néanmoins, ma femme dans sa douleur a tout le courage que je pouvais lui souhaiter. Sa foi et sa pureté la soutiennent ; elle n'est qu'éprouvée, moi je me sens puni et je tremble.

Cher et vénéré Seigneur, priez pour nous. C'est notre première grande douleur depuis ces premiers jours de notre union que vous avez vus et dont le souvenir de votre bonté est l'un des charmes les plus durables et les plus puissants. Ma femme invoque ardemment comme moi sur ses autres enfants vos bénédictions si chères et jusqu'à ce jour si puissante<=,.

Ce cruel événement me prive d'une grande joie. Je me proposais d'aller vous voir à Vichy. Les tristes affaires par où nous avons passé étant quasi terminées et n'exigeant plus autant ma présence, j'espérais aller me consoler de ces épreuves auprès de vous et faire provision de votre sagesse pour celles qui nous attendent ; car cela n'est point fini et même ne finira jamais

Je remercie Votre Grandeur du projet qu'elle m'a envoyé et auquel je vais mettre le ruban du jour. Je ne doute pas que ces graves pensées ne produisent de l'effet. Malheureusement elles me vaudront plus

2/i6 CORT«ESPO^DA^CE

d'éloges immérités (quant à moi) qu'elles ne feront de bien à ce triste monde. Ah ! Monseigneur, cette société veut être châtiée et le sera. Tout annonce qu'elle s'obstinera à fatiguer la miséricorde de Dieu. Voilà que la bourgeoisie va faire son regain après les moissons de l'ère philipienne. Elle a réorganisé son pouvoir et sa police, elle n'a plus peur et le socialisme marchera, je le crains bien, sous la prospérité de Louis Napoléon comme il a marché sous la prospérité de Louis-Philippe. Nous n'y pouvons rien quant à présent. Cependant nous aurons dit la vérité et semé et cultivé des brins d'herbes qui deviendront des chênes. Si nous assistons à la catastrophe, nous pourrons, au milieu des hurlements de désespoir, succomber avec la joie et l'espérance dans le cœur .•* Nous verrons la patrie et nous aurons la paix.

Je suis. Monseigneur, avec tous les sentiments de la vénération la plus tendre et la plus dévouée,

De Votre Grandeur, le très humble et très reconnaissant serviteur.

Louis Veuillot.

A Mgr Clausel de Montais

i" août i852, Monseigneur,

Comme vous m'accablez ! (i) les Juifs disaient à Dieu : Iratus es et misertus es nohis. Vous nous refu-

(1) Le vieil évêque de Chartres avait adhéré à la Déclarulion.

sez la consolation de dire au moins cela, et vous craignez de vous souvenir de votre miséricorde. Mais moi, Monseigneur, je ne veux pas oublier ma reconnaissance. Il faut absolument que Votre Grandeur me permette de lui en adresser une dernière fois l'expression. C'est le seul sentiment que je trouve dans mon âme envers vous. Monseigneur, et le seul qui puisse y demeurer jamais. Votre équité en qui je me confie inébranlablement vous montrera quelque jour que l'on me poursuit avec bien de l'âpreté et que l'on me frappe un peu plus qu'il ne serait nécessaire. On me fait une étrange destinée. N'ai-je pas le droit de m'étonner quand je songe que je suis le seul écrivain français actuellement vivant et un peu connu qui ait été nommément dénoncé à l'Eglise et au monde par les évèques de Paris, d'Orléans hélas ! et de Chartres, comme un esprit rebelle et dangereux. On ne l'a point fait pour Eugène Sue, pour Proudhon, pour personne, on ne l'a fait que pour moi. J'ai la conviction que tout cela paraîtra un jour excessif. Mais en attendant on finira par renverser le journal. Il est impossible que des hommes de cœur, qui veulent bien faire leur besogne sans profit, mais qui ne la veulent ni ne la peuvent faire sans considération, tiennent longtemps contre ce concert de tous les échos irréligieux du monde qui nous renvoient en injures les blâmes que nous adressent des bouches sacrées. Votre adhésion, Monseigneur, sera traduite et commentée contre moi par tout ce qu'il y a sur la terre de journaux hostiles à la foi catholique, et le nom-

:>,'|8 COKBESPOND\>CE

bre n'en est pas petit. On l'a fait dans le temps pour Mgr l'Archevêque de Paris, on vient de le faire pour Mgr l'Evêque d'Orléans, à plus forte raison le ferat-on pour Votre Grandeur qui nous a si longtemps et si publiquement honorés de sa protection et de son concours. On en tirera de telles conséquences que les plus calmes et le« plus doux estimeront que je dois être au moins pendu.

J'oserais aller à Chartres, Monseigneur, et me présenter à vous pour vous donner quelques détails que je ne puis écrire. Je suis retenu ici, moins encore par mes travaux que par les plus cruelles douleurs.

J'ai perdu il y a quinze jours un enfant, et j'en ai un autre gravement malade. Vous ne refuserez pas le secours de vos prières à un homme qui est dans cette affliction, et qui, en dehors des opinions et des disputes, a toujours eu pour Votre Grandeur, le zèle le plus respectueux et le plus dévoué.

De Votre Grandeur le très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

A Mgr Debelay, archevêque d'Avignon

Paris, -j. août i85y.

A force d'être discret, je craindrais de paraître ingrat. Il faut que Votre Grandeur me permette de la remercier des marques d'intérêts et de sympathie

qu'elle a bien voulu donner à YUnivers dans la lutte cruelle où ce journal est engagé et où tous les coups tombent sur moi si douloureusement. Ma foi seule et mon amour pour l'Eglise m'attachent à ce poste difficile. Si je ne considérais que nion avantage personnel, celui de mes enfants, j'aurais depuis longtemps quitté la partie. Mais cette vue si consolante des services que je puis rendre à la religion s'obscurcit et se voile au milieu de tant d'orages. Blâmé publiquement et avec une si étrange amertume par les uns, et la plupart du temps à demi renié, excusé plutôt que justifié par ceux qui croient devoir me défendre, je me demande si le sentiment qui me fait résister est de la persévérance ou de l'entêtement. Ce doute est cruel, pour un chrétien, et tout ce qui tend à l'éclaircir me soulage plus que je ne puis l'exprimer. Votre intervention, Monseigneur, m'a donné cette joie et ce réconfort ; j'ose y ajouter le bonheur de vous dire combien je suis reconnaissant.

La lutte d'ailleurs n'est point finie. Je comjjte pour peu de chose la manifestation du vénérable évêque de Chartres. Ce n'est qu'une épine de plus pour moi, un texte d'injures nouvelles pour tous les mauvais journaux de l'Europe ; l'effet en sera à peu près nul dans la question. Mais Mgr d'Orléans continue d'agir. La Gazctfe, qui annonce d'autres adhésions, et le Siècle, qui dit ce matin que le protocole reste ouvert, sont l'un et l'autre parfaitement renseignés. Mgi- Dupanloup se croit très sérieuse-

25o CORBESPO^DA^CE

ment la mission de détruire le journal, qui suivant lui est un fléau pour la religion. Cette conviction ne date pas d'hier. Depuis que je le connais, je la lui connais et je l'ai vu s'occuper par tous les moyens de la faire triompher. Il y a travaillé à Paris et à Rome. Il a formé des coalitions, il a créé des journaux ; il ne s'arrêtera point. Son étonnante activité se plaît d'ailleurs à ces sortes d'entreprises, ne faisant pas le moindre doute qu'elles ne soient très dignes d'un évêque, et ne voyant rien que de très légitime dans les procédés qui nous étonnent le plus. Ce qu'il veut croire, il se le persuade, et ensuite il le fait croire. Au moment où les prêtres de ses séminaires allaient se séparer pour aller en vacance?, il les a fait réunir pour recevoir de l'abbé Place des renseignements officiels sur la situation de l'affaire. Labbé Place leur a parlé absolument dans le sens de la Gazette, et certes ce n'est pas la pure vérité. Il veut que l'on croie que nous sommes condanuiés par soixante-trois évêques et que la condamnation nous a été notifiée. Je ne sais d'oii vient ce chiffre de 63 qui reparaît souvent. Il y a là sans doute un malentendu provenant d'un mal parlé. On dit que soixante-trois évêques ont répondu, et les auditeurs entendent que soixante-trois évêques ont adhéré.

Contre cette passion je n'ai pas la possibilité de me défendre, ou pour mieux dire j'ai la volonté de ne me défendre pas. 11 est donc probable que tôt ou tard j'y succomberai. Grâce a Dieu, je n'en ressentirai aucune autre impression que celle d'une pro-

fonde et tendre gratitude pour ceux de nos évêques qui, comme Votre Grandeur, n'auront pas cru déroger à leur dignité en rendant justice à mes intentions et à mes travaux.

De Votre Grandeur, le très humble, très obéissant et très obligé serviteur.

A Mgr Clausel de Montais

t\ août ]852.

Monseigneur,

Je suis décidé à publier votre lettre, moins pour ma consolation qui n'a pas besoin de tant d'éclat que pour celle d'un certain nombre d'amis qui eussent été inquiets de me voir si fort en disgrâce auprès de vous (i). La part qu'ils prennent à mes chagrins méritait bien que je leur donne ce soulagement. Quant à vous remercier je m'en abstiens , il faut que Votre Grandeur devine ce qui se passe dans mon cœur. Je m'assure que rien ne vous sera plus aisé.

Ma i^etite malade me retient encore, mais si le mieux continue, je veux aller tout de suite chercher votre bénédiction. J'aurai une grande joie à vous ouvrir mon cœur navré par toutes ces querelles qui malheureusement ne sont pas finies. Il

(1) En réponse à la lettre de Louis Veuillot. l'évêque de Chartres avait protesté -en termes affectueux de son amitié pour lui.

252 CORRESPODANCE

V a bien des lettres pour et contre la Déclaration qui courent le monde et qui arriveront à la publicité. J'en ai plusieurs dans les mains ; elles n'en sortiraient jamais si j'en étais seul possesseur ; mais tout le monde ne sera pas si discret, et quand une fois quelque journal de Paris a donné une de ces pièces, nous sommes bien forcés de la donner à notre tour. C'est ainsi que nous avons été forcés de pjiblier aujourd'hui la lettre de Mgr l'Evêque de Gap qui vous aura certainement déplu. Je lavais depuis trois semaines. Tant que nous demeurerons sur la terre, nous n'éviterons pas les disputes et les contestations. Dieu le permet ainsi pour sa gloire, puisqu'au milieu de ces continuelles divisions des hommes, la vérité demeure immuable à jamais.

Je suis. Monseigneur, avec le respect le plus tendre et le plus reconnaissant,

De votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

A M. iAbbé Morisseau

6 août 1862.

Merci de votre lettre, très cher Ami. Il est vrai que cette chère enfant nous tenait bien au cœur et que nous n'avons pu la perdre sans un affreux déchirement ; mais nous savons que la volonté de Dieu est très sage, très douce, et très miséricordieuse pour nous aussi bien que pour notre enfant. Marie a

été bien malade, elle est en voie de guérison. Mais

Agnès nous inquiète à son tour. Jusqu'à présent,

je n'avais fait que côtoyer la vallée des larmes, je

m'y sens engagé. Elle est âpre et dure, mais le ciel

en paraît plus beau et on le regarde plus volontiers.

Nous sortirons de là et du milieu des habitants de

Cédar, et cet exil qui nous paraît si long sera court

quand nous aurons franchi le seuil de l'éternité.

Je vous embrasse.

Louis Veuillot.

GXLIX

A M. l'Abbé Gibert, vicaire général de Mgr de Dreax-Brézé, évêque de Moulins

t3 août i852.

Monsieur l'Abbé,

Je connaissais déjà la lettre de Monseigneur (i). Plusieurs amis secrets me l'avaient communiquée de la part d'autres amis encore plus cachés. Le monde ne manque pas de gens de bien, partisans des bonnes doctrines, qui, si nous périssions, mettraient un crêpe à leur chapeau (en dedans). Le malheur est que jusque-là, ces bons amis, voyant nos périls se tairont volontiers, et quelques-uns même s'adressant ostensiblement à ceux qui nous accablent leur crieront : assomme ! La puissante peur, cette victorieuse, anime ainsi le grand nombre ; quelque ran-

(1) Totit en repoussant la Déclaration, l'évêque de Moulins avait prononcé de dures paroles contre l'Univers.

25/l CORRESPOiNDANCE

cune ou quelque mécontentement qui devraient disparaître en ces occasions dominent les autres. Nous y sommes faits ; nous savons que le voyage de la vie ressemble pour nous au trajet de ces soldats allemands qui passent par les verges, entre des ennemis qui les détestent et des amis qui ne les aiment pas. Les uns frappent par zèle, les autres par devoir ou pour passer le temps, quitte à trouver à part eux que la sentence est un peu dure et que le camarade aurait mérité moins de coups. Le camarade cependant, quand il est bien constitué, arrive, mais mort. Alors on le. regrette. On est à cent lieues de croire qu'on l'a tué. On se dit même : c'est bien étonnant, le voilà qui meurt, et il n'était pas condamné à mort. II y aura mis de la mauvaise volonté.

Pour conclusion de ce long apologue, la lettre de Monseigneur, si parfaite en ce qui regarde la Déclaration, et de l'aveu de tout le monde le chef d'œuvre de ce que l'on a fait sous ce rapport, est un coup d'assommoir pour l'Univers. Je l'ai plus doulouleusement ressenti que le stylet empoisonné d'Orléans ou que la massue empaillée de Chartres. Comment ! Monseigneur pourrait ajouter beaucoup h tout ce qu'a dit l'Evêque d'Orléans ? Mais quoi donc ? celui-ci va le remercier, et viendra quelque jour lui demander son secret. Il fait collection de ces mystères, et quelque jour vous verrez infuser cette phrase et ce témoignage dans une nouvelle potion qui nous sera présentée de sa bénite main.

Ce n'est pas toutefois ce fâcheux paragraphe qui m'a fait déconseiller à quelques amis, qui avaient

la lettre de Monseigneur, de la publier. Je suis habitué à de semblables douceurs, et comme l'intérêt de l'Eglise me parle, grâce à Dieu, plus haut que le mien, j'aurais ardemment souhaité que cette lettre vît le jour à cause du coup vainqueur qu'elle porte à la Déclaration, laquelle est un vrai et grave danger. Mais je suis ennemi des voies détournées, et je ne sais pas pourquoi nous qui avons raison, nous prendrions ces petits chemins obscurs, quand nos adversaires, qui ont tort, enfilent si hardiment la grande route. Nous donnons d'excellentes raisons, mais nous commençons par en rougir, ce qui les affaiblit sensiblement ! Mgr l'évêque d'Orléans entend bien mieux la guerre. Il parle le piemier, il parle haut, personne ne le contredit, il enlève l'opinion. Que lui importent après cela les semonces secrètes ? Il y prend ce qu'il veut que le public connaisse, voilà tout. C'est ainsi qu'il est parvenu à mettre sur sa liste l'évêque de Fréjus, qui n'a pas signé, et à élever jusqu'au chiffre de 63 le nombre des évêques qui se sont prononcés contre ÏVnivers. Monseigneur s'y trouve, je n'en doute pas. La note dont vous me parlez et qui a paru ces jours-ci est encore un prodige de cette adresse audacieuse. Nous savons, vous et moi, que cette note est écrite d'une main toute rouge et toute chaude d'un coup de férule donné à Rome, mais qui s'en doutera dans le public ? On ne voit qu'un vainqueur qui apaise souverainement' les flots après les avoir déchaînés et qui fait le calme après avoir obtenu ce qu'il voulait

256 CORRESPO^DA^CE

de la tempête. Toute celte fantasmagorie tombera quand on voudra souiller dessus ; mais à deux conditions, la première de vouloir souiller, et la seconde de le vouloir à temps,

La dernière note a encore ce mérite de mettre en incertitude la conscience des chrétiens qui eussent auparavant, moins scrupuleux ou moins orgueilleux que moi, regardé comme la moindre peccadille de commettre ou de sembler commettre une indiscrétion, en livrant au public une des pièces coniidentielles qui courent le monde touchant la déclaration, et dont j'ai déjà une collection assez jolie. A présent, on se dira : l'affaire est finie quoique fort mal, faut-il la réveiller ? Faut-il semer la discorde entre les frères, et quand ce bon évêque d'Orléans s'est donné tant de mal pour établir l'unanimité, a fait tant de sacrifices pour rétablir la paix, faut-il risquer de détruire son ouvrage ? Ce serait un crime qui mériterait et qui justifierait toutes les foudres dont il a un arsenal si bien garni et qu'il ouvre si facilement.

Pour mon compte, je suis bien résolu à ne point me rendre coupable de ce forfait. Aucune lettre lithographiée traitant de cette affaire, parût-elle partout, n'entrera dans l'Univers que sur l'ordre de sod auteur. Je m'abstiendrai ainsi par un double conseil de conscience et de prudence. La conscience me défend de prendre sur moi de troubler la paix entre les évêques , la prudence m'avertit que ce qui serait pardonné à tout autre me serait compté avec la dernière rigueur et que personne ne se présen-

DE LOUIS VELILLOT ■2b']

terait pour me décharger de cette responsabilité. Je vois enfin qu'il faut que je change ma constitution, et que je mêle un peu de serpent à la colombe. Voilà ma confession, Monsieur l'abbé, encore assez colombine. N'y voyez nulle amertume à l'égard de qui que ce soit, pas même à l'égard de nos amis: En somme, j'accepte assez volontiers la destinée qu'ils m'ont faite. Je hais puissamment l'injustice, mais je ne hais pas de la subir, et un peu d'ingratitude mêlée à cette sauce de temps en temps ne me la rend pas beaucoup plus amère. Par un conseil de la Providence contre lequel je suis loin de murmurer, il y a dans toutes les bonnes causes, sous tous les bons drapeaux, un certain nombre de serviteurs sacrifiés. Leur sort n'est pas si dur qu'il paraît. Dieu arrange cela, comme tant d'autres choses que le monde trouve mal ordonnées et qui le sont pourtant très bien. Il me fallait cette philosophie et je l'ai. J'ai aussi l'occasion de la pratiquer et d'y faire des progrès. Sans mentir et sans me vanter, je n'ai pas laissé de faire un peu de chemin depuis deux mois. On m'écrit de tous côtés pour me plaindre ; je ne suis à plaindre que quand l'Eglise et la vérité me paraissent ou trahies ou négligemment servies. Le reste est peu de chose, et ma part dans ce reste moins que rien.

Un point pourtant où ma philosophie me lâche un peu, c'est quand j'apprends que vous êtes venu pour me voir sans me trouver et sans me laisser votre adresse. Hélas ! je tombe si aisément dans les; pattes de tant de gens que je voudrais ne jamais

rencontrer, et ceux que j'aurais tant de plaisir à voir m'échappent ! Voilà oii je murmure. Pour l'amour de Dieu, prenez bien vos mesures lors de votre premier voyage.

Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. La pauvre créature m'offre un grand exemple de courage dans des peines infiniment supérieures à celles que Mgr l'évêque d'Orléans peut me faire endurer et auxquelles elle n'accorde qu'une bien vague attention. Nous avons perdu le mois dernier une de nos pauvres petites filles. Voilà un chagrin I Dieu console aussi de cela, mais pas tout de suite.

Bien à vous. Monsieur l'Abbé, avec tout le respect, tout l'attachement et tout le dévouement d'un \rai chrétien pour un vrai prêtre.

Louis Velillop

A Mlle Marie Veuillot.

, i5 août 1852.

Marie, ton papa te souhaite une bonne fête ; cela -veut dire chère petite, que ce papa qui t'aime tant, demande au bon Dieu et à la Sainte Vierge d'avoir bien soin de toi ; de te donner une bonne santé, un bon esprit, et surtout un bon cœur. Une bonne santé, tu sais bien ce que c'est ; un bon esprit, c'est de bien étudier, d'être bien sage, de bien mettre en ordre et de bien ménager toutes ses affaires ; les petites filles ont un bon esprit lorsqu'elles obéissent

DE LOUIS VELILLOT lOg

à leurs parents. Un bon cœur, c'est d'aimer son papa, sa maman, ses sœurs ; c'est d'éviter de faire de la peine ou du mal à personne et de vouloir faire du bien à tout le monde. Il n'y a rien de plus beau que d'avoir un bon cœur, et on a toujours un bon cœur quand on aime le bon Dieu. Aussi, ma petite Marie, en aimant le bon Dieu tout ce que je te souhaite, tu l'auras. Et que faut-il faire pour aimer le bon Dieu ? Il faut dire à la Sainte Vierge : Sainte Merge oblenez-moi la grâce de bien aimer le bon Dieu. Tu vois que c'est facile. La Sainte Vierge qui te regarde toujours, entendra ta prière ; elle se tournera vers le bon Dieu, et elle lui dira : Voilà Marie Veuillot qui demande à bien vous aimer ; accordezlui ce qu'elle vous demande. Alors le bon Dieu qui ne refuse rien à la Sainte Vierge, se fera connaître à toi ; et, quand tu le connaîtras, tu l'aimeras, parce qu'on ne peut le connaître sans l'aimer ; et tu auras un bon esprit et un bon cœur, €t tu seras bien heureuse, et jamais ta maman et ton papa n'auront eu tant de joie.

A M. de Sainte-Beuve.

17 août i852.

Monsieur,

Vous en penserez ce que vous voudrez, mais votre abbé Gerbet est si bien le nôtre que je ne puis absolu-

o6o CORRESPONDANCE

ment me dispenser de vous remercier, (i) Laissezmoi prendre encore ce plaisir-là, après que j'ai eu celui de vous lire. Hélas ! Monsieur, si je l'osais, je dirais que vous me deviez cette double joie, pour la peine vive que m'ont causée d'autres inspirations qui s'élevaient contre mes dieux et qui me condamnaient à m'élever contre vous. S'il vous plaisait que cette lettre effaçât quelques anciennes promptitudes qui ont été des cris de douleur, non de haine, j'en serais tout à fait heureux. Peut-être ne savez-vous pas que je vous ai fait la guerre ? Mais moi je voudrais que nous fussions en paix. Et puisse un jour cette paix devenir une alliance. Je parle à l'homme qui vient de peindre l'abbé Gerbet avec une si parfaite intelligence du sentiment chrétien, et je ne crains pas que mes paroles lui paraissent intéressées. L'alliance que je veux dire est un mouvement de votre cœur et de votre esprit vers des choses que j'aime infiniment plus que moi.

Je suis. Monsieur, avec une reconnaissance,tgale à mon ancienne et durable admiration,

Votre très humble serviteur,

Louis Veuillot.

p, s. — Est-ce que nous ne pourrions pas obtenir de vous, ou de M. Véron, la permission de reproduire ce bel article dans VUnivers ?

(1) Painte-Beuve avait loué avec intelligence les œu\Tes. de ral)l)é Gerbet.

.4 M. Paul, de MoJènes, officier d'ordonnance du général Durrieu.

28 août i852.

Cher Monsieur,

Je réponds tard à une lettre qui m'est venue tard et que j'ai reçue avec une grande joie. Pardonnezmoi ce délai. J'ai vécu depuis deux mois en pleine polémique, en plein orage, en plein chagrin, attaqué à la fois sur tous les points du cœur. Pour tout vous dire en un mot, j'ai perdu la plus jeune de mes filles, toutes les autres ont été malades, et peut-être n'estce pas encore de quoi j'ai le plus souffert. Je veux vous dire donc qu'au milieu de tout cela votre souvenir m'a été très agréable et très doux. Nous autres chrétiens, nous sommes toujours en chasse, et lorsqu'une àme paraît, fût-ce à perte de vue, il n'y a point de préoccupation qui empêche notre cœur de battre et d'espérer. Nous ressemblons toujours à ce vieux corsaire d'Alger que j'ai rencontré en iS/ji sur le Boul-Aréats, où il tenait un café : quoique pleurant son pacha et sa ville, son cœur sautait, me disait-il avec des yeux brillants, lorsqu'il apercevait une voile au bout de la mer. Vous voyez que je suis franc et que je vous déclare encore la guerre. J'ai plus la chance de vous faire fuir dans celle-ci que dans l'autre, hélas ! Mais n'importe. Si Dieu le veut

262 CORRESPOiNDANCE

et si je sais m'y prendre, le piéton forcera le cavalier.

J'ai fait vos amitiés à M. de Valdegamas et à notre pouvre Brucker, l'un et l'autre en sont très contents. Ne pourrons-nous jamais rien pour ce pauvre Brucker que l'aider tous les jours un peu à mourir de faim P II a une constance merveilleuse, mais je ciains quelquefois que tant de misères n'accable sa raison, où il y a déjà quelques ficelles rompues. Quand vous reviendrez à Paris, nous tenterons encore quelque chose pour lui.

Adieu, Monsieur et Ami, croyez que tous les sentiments que vous voulez bien m'exprimer me sont très précieux, et que j'en ai pour vous d' iiicomparablement pareils. Vous méritez bien que l'on vous aime, et vous ne le savez pas aussi bien que moi. Je vous serre les mains de tout mon cœur,

Louis \ EUILLOT.

A Mgr Reiidu, évêque d'Annecy,

26 octobre i852.

J'étais malade et absent lorsque vous m'avez fait rhonneur de m'envoyer la souscription du clergé d'Annecy pour le P. Newman... En attendant que je répare une étourderie dont le P. ?>'e\\man aurait bien lieu de se plaindre, permettez, Monseigneur, que je l'excuse auprès de vous, et que je vous remercie en

même temps du constant intérêt que vous daignez me témoigner. Vous pouvez voir dans le journal, aujourd'hui même, combien d'autres sont ingénieux à me témoigner des sentiments tout contraires (i). La passion qui nous poursuit est vraiment implacable, et elle trouve de dociles instruments... Dans quelques jours l'empire sera proclamé. Il existe déjà en fait et la déclaration officielle ne sera une surprise pour personne. Je ne suis pas enthousiaste ; mais pour ma part je consens et même j'approuve. Je ne crois pas que l'on pût faire autre chose. En France, un chef de gouvernement, qui devra nécessairement faire la guerre, ne peut se passer d'avoir un pouvoir définitif. Il serait autrement dans les mains du premier général heureux. Du reste, Louis Napoléon est véritablement populaire ; il est acclamé par l'armée, par le peuple, par le clergé plus encore. S'il prend le titre de Protecteur des Lieux saints et s'il est sacré par le pape, il n'y aura guère de catholique qui ne crie Vive l'Empereur. Maintenant est-ce une quatrième race qui se fonde ? Dieu le sait. Dans cet homme qui a du bon sens, du courage, du secret, des qualités vraiment royales, des instincts vraiment religieux, il y a bien des misères, autour de lui bien des corruptions. Il serait bien étonnant que Dieu voulût fonder dans cette fange. Mais ses jugements ne sont pas les nôtres, même en ce sens, il voit plus loin et plus profond

(1) .\llusion à un article très vil paru dans le Courrier de la Gironde, organe officieux de l'Archevêque de Bordeaux, sur la question des Classiques.

aÔ'l CORRESI'OM>ANCE

que nous et connaît mieux la qualité des vertus qu'il récompense et des vices qu'il punit. A travers ces obscurités, je reste fidèle à la politique que je me suis tracée, de ne vouloir que du bien au pouvoir qui ne veut pas de mal à l'Eglise, ou qui du moins ne lui en fait pas, et je me réserve scrupuleusement pour être frappé et immolé le jour où il montrera un autre caractère.

Toute ma famille. Monseigneur, avec moi est à vos pieds. Le bon Dieu permet que nous ayons tous en ce moment la santé et la joie au milieu de nos petites épreuves. Nous attendons un sixième enfant ces jours-ci Hélas ! il ne sera que le cinquième ; mais nous savons que celui que nous avons pleuré chante hosannah dans la compagnie des anges. Vous connaissez, Monseigneur, la reconnaissance et le dévouement de

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis Velillot.

GLIV

A Mme Thayer

Paris, 8 novembre 1802.

Madame,

Une affaire me retient et m'empêchera de vous porter mes excuses à l'heure que vous avez bien voulu m'indiquer. Permettez-moi de ne pas accepter votre gracieuse invitation pour le dîner. Cette plaie est encore trop vive et saigne trop volontiers.

Je suis comme les malades qui n'ont de force que pour faire quelques tours dans leur chambre. Une promenade même à l'air le plus salubre et le plus doux les accablerait. Vous m'indiquerez une autre heure et j'irai vous serrer la main. Si une larme vient me surprendre, je n'aurai ni l'effort de la retenir, ni l'embarras de la laisser couler.

Priez pour moi.

Louis Veltllot.

Je vous donne M. de la Tour.

.1 la Même

ig novembre i852.

Madame,

Il y a depuis ce matin dans le monde une Française de plus qui se nomme Madeleine Veuillot. Comme son seigneur et père, j'ose dire qu'elle est votre très humble servante. Elle est venue doucement, sans vacarme, en personne qui n'est pas sans avoir quelque chose à se faire pardonner. Vous savez qu'elle devait être un garçon. Le cœur d'un père ne saurait être bien farouche : cette discrétion m'a tout à fait attendri. Priez, Madame, pour la petite Madeleine. La voilà sortie du néant que Bossuet appelle la première tombe pour aller, à travers bien des ronces et des épines, chercher un autre tombeau Elle a besoin de la grâce de Dieu ; vous qui l'avez, demandez la pour elle. Je l'estimerai bien heureuse,

quoi qu'il arrive, si elle a au fond du cœur ce calme et cette piété qui fleurissent dans vos regards et dans votre sourire.

Agréez, Madame, mes sentiments aussi respectueux que dévoués.

Louis Velillot.

.4 la même Paris, 26 novembre 1802.

Chère Madame,

Cette pauvre petite dont je vous annonçais la naissance il y a quelques jours est maintenant orpheline. Elle ne verra jamais sa sainte mère en ce monde et elle saura qu'elle lui a coûté la vie. Pour moi. Madame, ma douleur est inexjjrimable. Je sais maintenant comment un pauvre cœur peut être déchiré. J'ai eu cependant la consolation profonde de voir cette chère créature mourir comme elle a vécu avec douceur, avec piété, priant presque dans le délire. J'espère bien qu'elle a trouvé grâce devant Dieu, mais dans ces moments solennels, 011 nous nous examinons nous-mêmes avec une rigueur sincère, nous avons lieu de craindre sa sévérité. Accordez un souvenir à cette âme que vous n'avez pas connue, mais qui était digne de vos plus tendres sympathies.

Je suis, Madame votre très humble et très obéissant serviteur. Louis Velillot.

DE LOUIS VELILLOT 267

A Mgr Clausel de Monfals

•.28 novembre iSo^î.

Monseigneur,

Je vous remercie bien humblement et bien tendrement d'avoir songé, dans la douleur oii je suis réduit, à me faire entendre ce cœur de père qui m'avait déjà si souvent soutenu et consolé.

Si je ne me trompe pas sur i'état de mon âme, je recevrai de la bonté de Dieu le courage* dont j'ai besoin pour faire face à une infortune si cruelle et à des devoirs si pressants. Ma pauvre femme a fait une mort digne de sa vie, toute humble et toute sereine. La charité de mon frère a dépassé tout ce que je pouvais en attendre ; ma sœur Elise dévoue sa vie à mes cinq petites orphelines, et elle est digne d'obtenir de Dieu ce qu'elle lui demande, le cœur- d'une mère ; enfin Dieu me fait connaît le déjà ce que m'annonce \^otre sagesse versée dans les voies divines ; je sais et je sens que sa main me frappe pour mon salut, et je lui rends grâce en pleurant.

Daignez, Monseigneur, recevoir l'expression de ma reconnaissance et de mon respect qui dureront autant que ma triste vie.

Louis Velillot.

208 CORKESPO^DA^CE

A M. Léon Aubineau

29 novembre i852.

Mon bien cher Ami, ma pauvre Mathilde est morte comme une sainte, ses enfants se portent bien, Elise se dévoue pour les élever. Eugène est près de moi, je serais consolé, si je pouvais l'être ; mais à Dieu ne plaise que je désire la fin ou seulement la diminution de ma douleur. Je sens la miséricorde autant que la justice de Dieu, et ce malheur immense me frappe pour mon salut. Priez afin que je ne perde pas cette grâce terrible et vivez de manière à n'avoir pas besoin d'être ramené par jde si formidables coups. Je vous embrasse.

A Mgr ReHclu , évêque d'Atniecy

3 décembre i852.

Monseigneur,

Je remercie votre charité du bon souvenir qu'elle a daigné me donner. Que de fois, depuis quelques jours, au milieu de cet immense malheur, ma pensée s'est reportée à Annecy et près de vous. Annecy était restée dans la mémoire de cette chère et innocente créature comme le site le plus charmant de

son court itinéraire en ce monde. Nous en parlions souvent ; l'un de ses plus ardents désirs, tous et toujours humblement courbés sous la volonté de Dieu, était de revoir cet évèché hospitalier et ce bon évêque. Elle vous avait voué une tendresse toute filiale. Avec quelle joie toute particulière elle a dû recevoir le rafraîchissement que vos prières lui ont donné, ou demander à Dieu de le faire retomber sur mon pauvre cœur.

Elle a saintement vécu et elle est saintement morte, acceptant la volonté de Dieu, les yeux fixés sur le crucifix, seule tranquille au milieu de nos sanglots. Son départ nous a laissés pleins d'espérance ou pour mieux dire de sécurité.

Quant à moi, Monseigneur ,je me sens une force que je ne comptais pas avoir et que j'attribue à ses prières. Mon frère est près de moi ; ma sœur est venue m'offrir sa vie pour élever mes cinq petites filles orphelines. Elle se jette dans ma pauvreté et dans mes soucis avec le dévouement que Dieu seul inspire, comme il peut seul le récompenser. Voilà les consolations ou plutôt les secours que me donne cette main toujours paternelle qui ne frappe que pour sauver et guérir. Je la bénis en pleurant.

De Votre Grandeur le très humble et tiès obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

270 COURESPONDANCE

.4 Mlle Par roi.

12 décembre iSog.

Mademoiselle et très chère Amie,

Dieu frappe toujours en père ; je souffre parce qu'il m'a envoyé la plus grande douleur qui put m'atteindre ; mais je sais qu'il veut me sauver et je l'adore. Il me montre des lumières qu'il me fallait voir, il m'accorde le courage dont j'ai besoin. Lorsque ma chère femme a su qu'elle allait mourir, elle a levé les yeux au ciel et elle a dit : Que la volonté de Dieu soit faite ! Puissé-je employer ce qui me reste de vie à répéter cette parole dans l'esprit oii elle l'a prononcée ! Priez bien pour cette âme qui m'a ainré si tendrement. Elle a vécu et elle est morte en chrétienne ; mais Dieu nous avertit que sa justice sera rigoureuse, et nous sentons qu'elle doit 1 être quand nous nous examinons.

Remerciez pour moi votre excellent père et votre bon frère qui m'ont écrit avec tant de cœur. La voix de l'amitié elle-même n'apporte pas de consolations dans un malheur si grand, mais elle soulage.

Dans sa bonté infinie, Dieu m'avait réservé une sœur que je ne puis comparer qu'à vous. Elle est venue m'offrir sa vie pour mes pauvres petites filles et je l'ai acceptée. Elle se jette dans ma pauvreté et dans mes soucis avec ce dévouement céleste que Marie inspire à ceux qui l'aiment. Priez pour cette

mère adoptive de cinq orphelines dont la plus âgée n'a pas sept ans el dont la dernière n'embrassera sa mère que dans le sein de Dieu. Priez aussi pour moi qui me fais si bien votre frère en Jésus et Marie.

Louis Veuillot.

GLXI

.4 Mme Thayer

Paris, 28 décembre 1802.

.Madame,

Voici la lettre de Mme Craven, et une autre que je lui écris et que je vous prie de lui faire parvenir. La réimpression de son charmant petit ouvrage ne coûtera qu'une bagatelle : cent francs pour mille exemplaires, et quarante ou cinquante francs pour chaque mille en plus.

J'avais prévu que vous seriez fâchée de me voir revenir à M. de Montalembert, et j'ai bien hésité avant de reprendre ce travail ; mais on m'en a fait une obligation en me disant que je n'avais pas le droit de suivre mes convenances personnelles, et que la vérité importait plus que mes attendrissements ou que ma douleur. J'ai trouvé qu'on avait raison. J'espère bien qu'à cela près vous n'avez rien vu à reprendre dans la manière. J'ai encore un ou deux articles à faire : mais M. de Montalembert n'y sera pas même nommé.

Adieu, Madame, ayez pour moi toute l'indulgence |)ossible ; je suis toujours bien malheureux.

Louis Veuillot.

A M. de Diimast

(Fin décembre 1802. )

Très cher ami, voici quelques souvenirs de cette chère femme que je vous prie de distribuer. J'espère que les personnes à qui je les ai destinés les accepteront avec joie et prieront pour nous comme je le demande à tous ceux qui aiment et qui ont pitié de moi.

J'ai repris mes sens, grâce à Dieu, et je suis déjà au travail. Vous savez que ma sœur Elise s'est donnée à mes orphelines. Elle est établie chez moi, et j'admire tout ce que Dieu ajoute de tendresse à ce qu'il lui avait déjà donné d'esprit et de courage. Quelle miséricorde Dieu me fait en elle ! Me voilà seul, ruiné et plus que ruiné. Si j'avais encore perdu mes enfants, c'est-à-dire si je les avais éloignées de moi, je crois que j'aurais succombé. Au contraire, leur présence me fortifie et m'anime. Il n'y a que moi de frappé et je le suis moins que je pouvais l'être.

Tout à vous en N.-S.

Louis Veuillot.

Dites à Maurice de Foblant que j'ai compati à sa douleur au sujet de son oncle. Je sais quel est le sang qui coule du cœur sur ces coups-là. Mais, pour M. de Coetlosquet, combien je l'envie !

3 janvier.

Cette lettre était écrite depuis plusieurs jours et j'attendais une occasion pour vous l'envoyer. L occasion ne se présentant pas, je mets le paquet à la poste. Je ne veux point tarder à vous remercier de la sympathie que vous me témoignez et sur laquelle je comptais bien. Oui, mon pauvre ami. Dieu me soutient conmie il soutient tous ceux qu'il frappe. Si je suis meurtri, c'est comme le naufragé, par la corde qu'on a mise autour de son corps pour le tirer sur le rivage. Je m'endormais dans mon bonheur, comme on dort sous un bel ombrage entouré de serpents. Hélas, il m'était si facile de vivre à la fois heureusement et saintement. J'avais sous les yeux de si doux exemples ! Malgré tout, cette douleur ne passe point. Elle a sans cesse des renouvellements terribles. La cicatrice, à peine formée, se déchire au moindre choc. Mais à Dieu ne plaise que je dispute contre sa miséricorde plus sensible encore que ma douleur.

Mes enfants se portent bien. Nous les élevons à l'ombre et dans le souvenir de leur mère. Elles annoncent toutes les meilleures dispositions et ma sœur n'en laissera rien perdre. Mon frère vient demeurer avec nous. Nous formons autour de ces orphelines un rempart d'amour et de prières, et moi, je travaillerai avec courage tant que Dieu voudra, reposant mon cœur sur cette tombe et sur ces berceaux. Dites à Mme Clara-Marie, pour la consolation

de sa charité, que je communie à peu près tous les jours, et que mon âme est en paix. Je vous embrasse. Je baise les mains de Mme Louise, que Dieu vous la conserve. Heureux l'époux qui ne reste pas dans la solitude, heureux les enfants qui voient leur mère !

A M. Vabbé Delor.

i8 janvier i853.

Monsieur l'Abbé,

J'avais gardé votre article sur les Chansons d'Avril (i) dans l'espoir de le faire passer moyennant quelques ratures, mais je ne pouvais, je le vois bien, le rendre assez sévère sans vous affliger, ni le laisser tel que vous l'avez fait sans me fâcher moi-même. Vous me pardonnerez de n'avoir pas pour le poète les mêmes entrailles que vous. A travers tous vos éloges, il m'apparaît comme une pauvre tête dont vous avez trop espéré. J'ai bien peur que Paris et son maître actuel (2) ne l'aient pour toujours gâté, et j'en désespère autant qu'on peut désespérer s'il a une comédie au Théâtre Français. Votre Eliacin fera des vaudevilles. Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé ? Vous posez la question, mais vous n'y répondez pas. Selon toute apparence, vous lui avez donné à boire trop de litté-

(1) Œuvre d'im jeune poète ami de Fabbé Delor.

(2) Sainte-Beuve, dont l'auteur d>es Cbansuns d'avril était le secrétaire.

rature profane, et voilà un exemple du beau résultat qu'obtiennent, avec cette alimentation, les maîtres les plus vigilants et les plus chrétiens. Ce n'est pas le seul. Il y a une quinzaine de mauvais g-arnements sur le pavé de la littérature et de là politique qui sont sortis des petits séminaires : Esquiros, Félix Pyat, Barnabe, Chauvelot, Constant, etc. Musset vient de Stanislas ainsi que le plus actif rédacteur du Journal des Débats. Vous voyez tout de suite que l'extrême bienveillance de votre article n'est pas la seule chose que je n'y apprécie point.

Vous avez espéré qu'en traitant si doucement ce jeune homme vous feriez naître quelque bon sentiment dans son àme. Cela est possible à la rigueur, mais j'ose vous dire que vous ne le connaissez pas. Il a marché sur sa foi pour obtenir des éloges, il marchera bien sur d'autres scrupules, et votre douleur ne l'arrêtera pas. Etre pleuré publiquement, c'est une gloire. Il ne verra que les regrets qu'il excite, et s'enflera de valoir un regret. La meilleure manière de punir ces étourneaux, c'est le silence. Souhaitez que le titre même de son livre ne soit pas prononcé, voilà ce qui peut le sauver. C'est ce qui m'a souvent retenu de les siffler : le plus affamé d'entre eux donnerait encore son dîner pour un coup de sifflet. Ils savent bien que le ridicule ne tue pas et qu'au contraire, il fait vivre.

Adieu, monsieur l'Abbé, pardonnez-moi ces duretés, et croyez que je les prends dans la meilleure partie de mon cœur qui vous est tout dévoué.

Louis Veuillot..

276 CORRESPONDAÎVCE

A Mgr Rendu, évêque d'Atmecy

1'' février r853.

Monseigneur,

Je crains bien de ni'ètre conduit un peu à la cosaque en tardant si longtemps à remercier votre Grandeur de cette belle lettre à M. de Montalembert et de la lettre à M. l'abbé Mermillod qui l'avait précédée. Voilà les secours qui nous sauvent malgré l'extieme acharnement de nos ennemis. La grandeur du bienfait ne permet pas de supposer dans celui qui le reçoit la possibilité d'une ingratitude. Je n'ai été, comme à l'ordinaire, que très occupé. Je l'ai même été plus qu'à l'ordinaire à cause du surcroît que m'ont apporté les tristes événements de ma maison. Les affaires suivent ces malheurs et ne laissent pas même la consolation de pleurer en liberté. Je veux cependant échapper à ce tourbillon pendant quelques semaines. Mgr l'évêque d'Amiens qui porte à Rome les actes de son concile veut bien m'emmener avec lui et je pars, (i) C'est une grande grâce que Dieu me fait ; j'avais besoin de Rome. Je pourrai prier, penser, apprendre. Daignez quelque-

(1) Louis Veiiillot partait pour Rome, afin de s'y reposer durant quelques semaines. Il devait s'y trouver retenu pendant deux mois par un très grave incident qui menaça de nouveau l'existence de Vl'uivrrs et se termina tout à sa gloire. Un vicaire général d'Orléans, l'abbé Gaduel, énergiquement repris par le journal à propos de ses accusations erronées contre 'un livre de Donoso Cortès, avait déféré l'Univers à l'archevêque de Paris. Mgr Sibour s'emprçssa

fois VOUS souvenir de moi devant le Saint Autel, afin que je profile de eette grâce et que je revienne de Rome une seconde fois plus fort et meilleur,

Nous sommes dans les fêtes et dans l'allégresse. Le clergé est très content de l'attitude des mariés, et décidément l'impératrice paraît fort bien. On a fait des contes abominables à son sujet. La vérité est qu'elle est belle et fantasque et qu'elle était libre avec une grande fortune : avec cela la meilleure position du monde pour être décriée. Mais, tous ceux qui la connaissent, particulièrement Valdegamas, rendent d'elle le meilleur témoignage. Le peuple aussi est très content. Il a vu une charmante personne, un beau cortège, une voiture splendid?, huit beaux chevaux panachés, il a crié : « Vive l'impératrice ! »

Te suis bien pressé, Monseigneur, j'ai résolu hier de partir et je pars demain. Si vous avez encore près de vous Monsieur l'abbé Martinet, veuillez avoir la bonté de lui faire mes compliments ainsi qu'à Monsieur l'abbé Sallavuard.

Je suis aux pieds de Votre Grandeur avec les sentiments de la plus tendre et de la plus respectueuse reconnaissance.

Louis Veuillot.

d'interdire la lecture du journal à son clergé. C'est la double nouvelle que Louis Véuillot apprit quelaues jours après son arrivée. L'affaire se termina par la publication de l'Encyclique Intrr MuliipUrrK dont les allusions très favorables à la presse catholique firent comprendre à l'archevêque qu'il devait retirer sa condamnation. (Voir Vie, II, 532-569).

A M. Eugène Veuillot.

Marseille, 5 février i853.

Cher frère, chère sœur, chers enfants,

Tout va bien, nous sommes arrivés avant-hier soir à Marseille, sans mauvaise rencontre, mais nous n'avons pas rencontré le bateau, et il a fallu l'attendre jusqu'à tout à l'heure. Nous parlons à midi sur le Castor. On séjourne à Gênes et à Livourne et l'on arrive à Rome tout juste pour le mercredi des Cendres. Ce n'est pas absolument l'affaire de Masson qui voulait voir le carnaval de Rome. Les autres en prennent leur parti. Tutude aussi.

Point d'aventures sinon que j'ai eu bien de la peine à tenir dans mes souliers ; mais j'en ai acheté d'autres et j'y nage. A Lyon, où j'ai reçu mes compagnons de route, je n'ai pas manqué le pèlerinage de Fourvière. J'ai allumé deux cierges qui ont fait l'admiration du public. L'un pour YUnivers, l'autre pour les six demoiselles, J'y ai vu un capucin si beau que j'ai voulu l'embrasser. Ça été fait dès que je lui ai dit mon nom ; en me quittant, il m'a dit : Dites (y me dit, qu'y dit, dit-il) au Père Laurent que vous avez vu le frère Cyprien.

J'ai vu mon ami Chuit. Quelle surprise, quelle allégresse, quelle obligeance, et quels embrassements ! C'est Brucker raisonnable avec 5o ou 100 mille livres de rente. 11 a une bastide qui est comme

DE LOUIS VEUILLOT î>79

un palais des Mille et une nuits. 11 m'a promené toute la journée, acheté des souliers, donné des cigares, etc. C'est un ami.

Sire, tu as fait ma malle de façon à n'avoir plus la permission de la faire jamais. Ovi sont mes lettres ? où est le livre d'Eugène ? et mes boutons de chemise, oii sont-ils ? Il faut que je t'aime pour te pardonner.

J'ai dû laisser sur mon bureau une lettre à Mgr Stella. Envoie-la par la poste à mon adresse.

Mes petites filles, j'ai passé sur le pont d'Avignon.

Mon petit frère, Gaduel est de Marseille. Je suis tombé chez les Jésuites au moment oii ils lisaient le quatrième article en récréation. S'amusaient-ils ! (le facteur).

Mon Carthur, dites à Petit d'envoyer bien poliment, de ma part, une note précise sur sa demande à Mme Thayer.

Ecrivez à Versailles que j'ai rencontré Mgr Gros sur le bateau à vapeur et qu'il va bien (Mgr).

Adieu tous ; je suis trop pressé. Je vous écrirai de Rome où je voudrais être pour avoir des lettres de Paris.

Elise, ne m'oublie pas auprès de la Comtesse. Dis-lui que je prie pour elle, presqu'autant que pour vous.

Je vous embrasse tous.

Louis.

Au Même Civila-Vecchia, 12 février i853.

Nous voici enfin à Civita Vecchia sains et saufs. Notre bateau est le premier qui entre dans ce port depuis sept jours. Dans quelques heures, je verrai la capitale de Saint-Pierre, et toutes les peines de la traversée paraîtront peu de chose ; il n'en restera rien ce soir quand je serai aux Quarante-Heures. Du reste, il n'y a pas à se plaindre d'un voyage, quel qu'il soit, quand on le fait avec l'évêque d'Amiens. Il a le je ne sais quoi qui fait tout prendre avec plaisir. Nous sommes pourtant un peu inquiets de l'évêque de Versailles qui a dû partir dimanche dernier. S'il n'a pu relâcher dans quelque bon port, sa faible santé a dû cruellement souffrir de cette mauvaise mer.

Vous voilà tranquilles et moi aussi ; demain ou après-demain je vous écrirai de Rome. J'espère y trouver des lettres et des journaux. Comme je vais tout dévorer ! Adieu petit frère, adieu grosse sœur ; adieu chers enfants. II fait le plus temps de chien que l'on puisse imaginer, boue, pluie, froid, vent. Nous cherchons du feu et nous n'en trouvons pas; mais tout cela est niente puisque nous serons ce soir à Rome. Voilà le côté aimable de tout.

Le courant de l'opinion est, partout ovi j'ai pris langue, très bonapartiste. Une jeune américaine

DE LOUIS VEllLLOT 281

qui était avec nous sur le bateau, nous a dit qu'elle était enchantée et très coi tente parce que Bonaparte a ressuscité les bottes à l'Ecouyer (Ecuyère) et que tout ce qu'il fait, il le fait par un bon raison. Cette créature nous a bien amusés. Elle nous a chanté des airs français qui ont eu le plus grand succès dans la rade de San Stephano. Voici un de ses refrains que nous répétons sans cesse.

Petits oiseaux, dans vos chansons si doux, Dans vos prayers, prayez pour nous.

J'ai retenu la musique et je vous en régalerai.

Nous avons aussi un passager illustre : c'est le chapelier de New-York qui a payé 1.200 francs une place au concert de Jenny Lind. Enfants que nous sommes, nous croyons connaître la réclame et ses effets !

R'adieu, voici le déjeûner.

Louis.

Au Même

Rome, 18 février i853.

Premièrement, j'ai vu le Pape. Je ne peux pas dire que je lui aie parlé, mais il nous a répondu. En attendant mon audience que je n'ai pu demander que mardi, et que je n'ai pas encore reçue, j'ai voulu profiter de l'audience accordée aux compagnons de l'Evêque d'Amiens. J'ai donc été présenté avec Masson et les cinq abbés de la suite de l'Evêque. Celui-

202 COBKESPONDANCE

ci, reçu avant nous, nous avait annoncés. Masson a été présenté le premier et j'ai vu les regards du Saint Père se tourner vers moi avec un certain air qui ne m'a point paru trop Orléanais, pendant que Masson faisait ses révérences. Mon tour étant venu, Pie IX, me serrant la main, m'a dit qu'il t'avait vu en i85o, puis élevant la voix et s'adressant à tout le monde avec l'accent d'un homme qui veut que l'on comprenne bien : L'Univers est un journal qui fait du bien, il rend de grands services, beaucoup de services, et comme toutes les bonnes choses, il est éprouvé. Ensuite il s'est levé, il nous a dit quelques mots pour louer le zèle de la France et bénir le bien qui s'y fait, et nous avons été congédiés. Deux ministres attendaient et l'audience de l'évêque d'Amiens avait été fort longue ; elle a aussi été fort bonne, à ce que l'évêque nous a dit.

J'attends maintenant l'audience particulière que j'ai demandée. Nos amis trouvent que j'attends un peu longtemps. Cependant Mgr Borromeo que j'ai vu et qui m'a, dit-on, témoigné une bienveillance inaccoutumée, m'a promis de se hâter. Le pauvre abbé Gaume a attendu quinze jours et n'a été reçu que le lendemain de mon arrivée. Il a été fort content. On lui a donné l'assurance qu'il n'offensait point l'Eglise. C'est à moi de savoir si nous pouvons continuer la discussion. Nous ne pouvons pas nous dissimuler qu'on est singulièrement classique à Rome, et il suffît d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre. Le Saint-Père, lui-même, quoiqu'il fasse habiller par ci par là quelques beautés de la Renais-

sance (il ne le fait sans exciter de grandes réclamations) ne va pas bien loin. Au surplus, il suffît qu'on nous laisse aller, et il ne faut pas désespérer même de Rome. L'abbé Gaume y a jeté de bonnes semences. Il a un disciple : c'est Mérode.

Je suis fort content de ce pauvre Mérode. Il m'a très bien reçu et je l'ai trouvé dans une veine de raison.

Mon entrevue avec le cardinal Antonelli a été très cordiale, mais insignifiante. Je le reverrai. Je n'ai pas été content du cardinal Fornari. Il a une singulière peur de paraître exagéré et semble porter avec un peu d'ennui sa belle réputation de France. On croirait qu'il n'est resté bien fidèle qu'aux Jésuites, et, dans un autre sens, à l'évêque d'Orléans. Quant à ce dernier, sa situation ici est telle que nous pouvons la désirer. Paris même ne vient qu'après.

En somme, j'ai lieu, jusqu'à présent, d'être content de mon voyage. On me reçoit bien, on m'invite, il m'est facile de voir que VUîiivers est aimé ou considéré. Avec tout cela, je t'avoue que j'ai le cœur à l'étroit. Je ne serai content que quand j'aurai vu le Pape. Alors je jouirai un peu de Rome, surtout s'il fait beau. Le temps est affreux. Il n'a pas cessé de pleuvoir depuis vingt jours et nous n'avons pas un instant entrevu le soleil. Aujourd'hui, la pluie est mêlée de neige, et froide comme glace. Je t'assure que c'est bien triste quand on a pour logis une chambre sans feu au troisième étage à la Minerve ; c'est très coûteux aussi, par rapport aux voitures. Ce ■contre-temps prolongera mon absence. Si vous vous

portez bien tous, vous ne pouvez pas me demander de quitter Rome, avant de l'avoir vu.

On est bien occupé ici de la maladie du général des Jésuites. Ce serait un mauvais moment pour avoir un conclave et tout fait craindre qu'ils n'aient cet embarras. Il n'y a point de mieux, au contraire. Hier, la tête était prise ; une saignée l'a dégagée, mais tout un côté est paralysé. On lui a dit que j'étais ici, et je l'aurais vu malgré son triste état si les médecins l'avaient permis. J'ai parlé très sérieusement et très fortement de nos affaires au P. Rubillon et au P. de Villefort. Je les ai trouvés raisonnables, surtout le dernier qui m'a dit que le P. Deschamps et plus particulièrement ses réviseurs avaient reçu une très solide correction. Il est plus difficile de les éclairer sur le P. Chatel, parce que le P. Passaglia qui passe pour l'homme le plus savant de la Compagnie a vu son livre et a dit qu'il y avait sans doute des choses contestables, mais aucune qu'on ne put soutenir. Voilà une belle raison pour se brouiller avec les évêques les plus dévoués. Quant au P. Theiner, l'opinion commune est qu'il avait promis au Pape de venger complètement la mémoire de Clément XIV et qu'il y a été encouragé, mais qu'on trouve aujourd'hui qu'il s'en est mal acquitté. Les Jésuites sont ici, comme partout très aimés ou très haïs, très combattus et très puissants. On voudrait ne les avoir pas et on les trouve indispensables. Il y a une quantité de bonnes choses qui disparaîtraient avec eux et ils feraient dans Rome le même vide qu'à Paris.

Vous avez bien fait de prendre l'article de VAnnonia et de mettre en même temps celui de Douhaire sur le P. Theiner. C'est la mesure oii il faut rester.

Je viens de recevoir vos lettres, mais aucun exemplaire du journal. Je puis heureusement lire celui de l'évêque d'Amiens et celui de Dernier. Je vois que du Lac se trémousse et que les santés sont bonnes. Dieu soit loué ! Quant à moi, j'ai un rhume et des puces, dont les morsures me sont plus sensibles que celles des abbés de Paris. Quelle belle renommée nous avons faite au pauvre Gaduel ! On m'en parle tous les jours, et son évêque n'est pas oublié. Il serait bien possible que ce succès les encourageât à faire quelque chose. Et comme d'après le livre des sentences de Mme Desquers (je l'embrasse), on ne peut pas empêcher un fou de faire des folies, il faut attendre. Le Bon Dieu qui ne nous a jamais abandonnés inspirera peut-être au bon Pape quelque chose pour nous défendre. Je ne crois pas que leur passion triomphe de notre persévérance.

Dis à Âlcan que je ferai volontiers sa commission. La Bibliothèque nouvelle est arrivée, mais je ne suis pas encore bien renseigné sur ce que je dois faire. Les uns disent oui, les autres, non.

Adieu cher petit frère et chers amis. Je vous embrasse très tendrement. Priez le bon Dieu que la pluie cesse.

Louis.

Ta lettre est arrivée le i5 ou le i6, c'est aujourd'hui je pense le 18 ; mais la poste romaine est tou-

jours la, même. Il est vrai que j'avais la bêtise d'y envoyer de l'hôtel. J'irai moi-même dorénavant. Elise m'écrit que vous avez dîné chez Taconet ; j'ai poussé là-dessus un soupir digne de Tutude, car je suis au magro stretto et à la cuisine italienne. Pour simplifier les frais, j'ai quitté la table de l'évêque d'Amiens et je vais dîner en gueux chez l'abbé Dernier. Cependant Mérode m'a régalé d'un pranzo qu'il a fait faire exprès par le propre cuisinier du Pape. Il y avait du caviar ; j'en ai repris en invoquant saint Melchior, patron de du Lac.

Je dîne ce soir chez de Cotte, dimanche chez Mlle de Mauroy, et à Saint-Louis des Français, mardi chez Jourdain, jeudi chez Ségur et un de ces jours chez Monseigneur.,, de Falloux ! Ouf !

Samedi.

Le P. Curci m'a communiqué Y A mi où j'ai vu l'assignation de Gaduel. L'évêque d'Amiens n'en est pas médiocrement étonné. Je suis allé tout de suite chez labbé Bouix pour lui porter la chose et lui demander une consultation canonique : elle était déjà faite à demi. Il y a une bulle du Pape Eugène IV très connue des canonistes non gallicans et visée par le Concile de Trente, qui dit que tout homme clerc ou laïque qui est à Rome pour ses affaires est par làmême soustrait à tout autre juridiction que celle du Pape ; s'il est attaqué, il n'a pas à répondre ; s'il est jugé, la sentence est nulle. Je vais tout simplement invoquer le bénéfice de cette bulle, en disant que je ne refuse pas le procès, mais que je choisis

le tribunal, et que je prie M. l'abbé Gaduel d'y envoyer les pièces. La sentence sera rendue lorsqu'il plaira à Dieu. Cela vaut mieux que de décliner tout net la compétence de l'Archevêque, pour cause de suspicion, ce à quoi j'aurais droit, ou d'appeler au Pape de son jugement une fois rendu. On y verrait ic' des diflicultés qui me paraissent sérieuses. Nos amis de Rome sont comme nos amis de Paris, très hardis lorsqu'il n'y a point d'affaires, et il pourrait fort bien nous arriver d'être lâchés. Du reste, n'ayant appris la chose que ce soir, je n'ai encore pu voir aucun romain. Demain, je me inettrai en courses ; mais le courrier sera parti avant que j'aie quelque chose de positif à t'écrire. Aussitôt que j'aurai appris la nouvelle par VUiiivers ou par la poste, je répondrai. 11 ne convient point que je le fasse auparavant et que j'aie l'air d'avoir lu VAini.

Le P. Rubillon paraît très bien pour nous dans cette affaire. C'est lui qui a tout de suite averti Bouix qui travaille à la Bibliothèque du Gesu et qui lui a dit de se mettre à l'ouvrage. Il a copié la bulle avec une effroyable liste d'auteurs dont le pauvre Gaduel n'a jamais lu les noms. Avec tout cela, l'affaire est Jrès capable de me gêner ici, et c'est probablement ce qu'ils ont voulu.

Mon petit frère, si nous ne servions pas le bon Dieu et Saint Pierre pour l'amour d'eux uniquement et exclusivement, nous serions de grands sots.

L'abbé Stanislas Foure vient d'arriver ; il est toujours le même avec un beau rayon de soleil de Jérusalem sur le nez. Il te fait ses amitiés.

Le P. Roothaan (i) est tout à fait mal ; on désespère de le sauver.

Temps toujours aussi mauvais. Il pleut, il neige, il grêle, il tonne, et on dit qu'il y en a pour toute la lune.

Prie Elise de remettre la lettre de Mlle de Montsaulnin et donne l'autre à Carthur. Je vous embrasse tcus et suis bien heureux d'avoir de bonnes nouvelles. Je voudrais bien savoir si le petit enfant que Lebaudy a eu l'heureuse idée de donner pour compagnon à Madeleine a trouvé un autre logis. Cotte cohabitation ne me plaît pas du tout.

Au Même

Commencée le 28 février, finie le 24 février i853.

Je ne veux pas manquer le courrier, mais je ne puis te donner aujourd'hui la meilleure nouvelle. Lorsque cette lettre partira, je serai au Vatican. J'ai un peu attendu mon audience, comme tu le vois ; mais elle arrive à point, puisqu'elle m'est donnée après tout le bruit que font les Orléanais. Du reste ce tapage a excité le zèle de nos amis ; tous se sont très bien montrés, en particulier, l'évêque d'Amiens. La bulle dont je t'ai parlé nous échappe I! faut être à Rome depuis un an pour dépen-lre uniquement de la juridiction du Saint Père. N'ayant

(1) Général des Jésuites.

DE LOLIS VEUILLOT 289

plus à opposer au Gaduel cette fin de non-recevoir canonique qui le couvrait de ridicule, il a fallu faire jouer une autre batterie. Le cardinal Antonelli a sur le champ écrit au Nonce, pour qu'il intervint, de la part du Saint Père, auprès de l'Archevêque, afin de le décider à refuser ce procès et qu'il ne fît pas la faute de rendre une sentence dont il serait certainement appelé à une autorité qui ne jugerait pas comme lui. On a cru mieux faire ainsi, qu'en lui ôtant la qualité de juge, par une mesure qui pourrait le prendre dans un mauvais moment et l'entêter à commettre quelque sottise. Si la sentence est déjà rendue et publiée, comme le P. Rubillon et d'autres le croient, la sottise est faite et avec un caractère d'iniquité que nous devons déplorer comme chrétiens, mais qui nous va comme plaideurs ; ces braves gens-là sont vraiment bien enragés.

Ton article est parfait. Il a été lu avec avidité et avec plaisir. On regrette que tu n'aies pas indiqué les numéros où tu as puisé toutes ces bonnes citations ; mais le public d'ici est assez choisi pour s'en passer.

Je continue d'être fort mal traité par le temps et fort bien par le public. Je rends et je reçois force visites, je suis très invité à dîner et je n'ai aucune dépense de nourriture, sauf en voitures et gants. A parler franchement, il me semble que je ne fais point mauvaise figure. Les gens de Saint-Louis, quoiqu'un peu gallicans, m'ont placé à table après les évêques ; l'ambassadeur m'a témoigné beaucoup de considération, le cardinal Fornari reparaît enfin.

Je dîne chez lui dimanche, et nous ferons la Pâque ensemble. Quoi, la Pâque ! Hélas ! frère, songe qu'il n'a pas encore cessé de pleuvoir et que les visites ne m'ont pas lâché un seul jour. Cependant, si vous ne voulez pas que je reste si longtemps, je vous obéirai ; mais je crois fort nécessaire de voir les trois quarts des cardinaux, et je désirerais ardemment prier à tous les grands sanctuaires. Pour la partie matérielle, sois persuadé que je ménage ma bourse et même celle de Taconet. Quand je dîne à mes frais, cela me coûte vingt-cinq sous.

L'évéque d'Amiens pense, et je le crois aussi, que mon audience de demain est une victoire. Nous sommes du moins assurés qu'on a remué et qu'on remue ici contre nous tant que .l'on peut, et que l'ambassadeur même a dit son petit mot au sujet du Concile, et peut-être au sujet de l'Univers. Mérode a reçu des lettres de son beau-frère et ne paraît iplus tout à fait aussi bien. S'il dépendait de Montailembert, nous serions écrasés. VLnivers est redevenu la plaie, la croix, la honte, etc. Heureusement rque Mérode est furieux contre Dupanloup et contre les payens. Je l'ai pris à part, et je l'ai fait rougir 'de cette passion de son beau-frère contre un journal «qui, de son aveu à lui, est l'une des forces capitales de la religion. 11 est tombé d'accord de tout. Malheureusement ces bons mouvements ne tiennent pas contre une lubie qui lui traverse la cervelle. H m'a fait à son tour un discours très éloquent sur la nécessité de servir l'Eglise et d'en être abandonné. Je lui ai répondu ce que je compte dire au Saint Père :

que nous ne demandons point de récompenses, mais seulement de n'être pas assassinés.

Au fond, j'espère que la fureur orléanaise aura l'heureux effet de me préserver de la décoration. Il paraît bien que j'y étais exposé ; mais ce serait maintenant trop casser les vitres. J'ai paré une botte de l'évêque d'Amiens qui, sans m'en rien dire, avait fourré dans la tête au général de Cotte de demander cela pour moi. Je lui en ai fait passer l'envie. Même pour vexer Gaduel, je ne voudrais pas avoir cette babiole qui est ici à l'état de l'étoile des braves, et que Laplante vient d'attraper pour avoir rapporté le prie-Dieu du Mans. C'est assez que je sois reçu par le Souverain Pontife, et que sans dire autrement ce qui se sera passé entre nous, je continue ma petite besogne. Sans doute, il serait facile et très peu périlleux de nous justifier avec éclat, et nous pouvons croire que nous l'avons bien gagné ; mais n'exigeons point des actions héroïques des cœurs trop prudents, et laissons au bon Dieu le soin de remplir la mesure que les hommes laissent vide aux trois quarts.

J'ai rencontré chez le cardinal Fornari le bon P. Justo qui va être cardinal. Il ma embrassé de tout son cœur, me disant que nous exercions un véritable apostolat et que si nous continuons ainsi, Dieu nous donnera une belle récompense neU'Paradiso. Ce P. Justo est un capucin qui a toute la confiance du Saint Père et qui est ici dans une haute réputation de science et de piété. Le Pape l'a fait évêque et la nommé administrateur du diocèse de

Sinigaglia. Il va recevoir le chapeau. Cela m'a fait penser que si le P. Laurent est encore à Paris, il pourrait écrire à son Général et le presser de noua servir. Peut-être que les Capucins seront plus reconnaissants que les Jésuites.

Ceux-ci du reste, ne se montrent pas mal. Le P. Villefort est parfait. J'aurais certainement été très content du P. Général si je l'avais pu voir. Quant au P. Rubillon, il est fort bon et fort pieux, mais pour la portée d'esprit, il tient le milieu entre le P. Chastel et le P. Deschamps.

Je me loue extrêmement de Mgr de Ségur qui est fort bien avec le Saint Père et qui ne s'est pas encore italianisé.

11 paraît qu'on m'accuse d'être venu chercher le Pape. Entre nous, la besogne est avancée. On croit que le voyage aura lieu. (ij.

La tentative d'assassinat sur l'empereur d'Autriche fait grande sensation. On craint bien qu'il n'en arrive autant au nôtre. Je puis t'assurer que le Bonaparte est populaire en Europe, et quoi qu'en disent nos légitimistes, ce sont les honnêtes gens qui sont de son parti.

Reçois les tendres amitiés de l'abbé Dernier, de Mgr Estrade, du capitaine polonais et de tous nos amis qui t'applaudissent de tout leur cœur.

J'ai trouvé ici Lurasco, l'excellent oncle de Cramer qui s'est mis tout à mon service. Je t'embrasse et demande en grâce que l'on rende compte de la

(1) Il était question du sacre de Napoléon III par Pie IX.

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brochure de son neveu sur les sociétés secrètes de Hollande. C'est du Lac qui fait languir cela. Coquille ne serait-il pas assez généreux pour découper ce fromage ? A propos de Coquille, je viens enfin de retrouver la lettre qu'il m'a donnée pour son frère ; «lie était avec cellp de Donoso pour son ami Castello y Ayenne que je verrai cette semaine.

Je te r'embrasse de la part de l'abbé Foure qui est là, toujours embaumé de la Terre Sainte et qui me conte qu'il y a un tas de Jésuites pour nous dans la question des classiques. Oii les a-t-il vus, voilà ce que l'on ignore, 11 est tout de même bien bon garçon.

Adieu mes vieux, aimez-moi et n'enviez pas mon bonheur. Sans compter qu'il pleut toujours et plus que jamais, dites-vous que toute chose et même Rome est plus belle de loin ; il n'y a que le ciel qui sera plus beau de près, mais il ne faut pas se plaindre puisque l'on y va par tous ces chemins sombres et mal tenus, où l'air et le sol semblent manquer à îa fois. Vous recevrez tout de même d'ici à peu la bénédiction du Pape.

Dis à Elise à qui j'écrirai demain que toutes ses lettres me sont arrivées. Seulement j'ai reçu avanthier 2 2, la première écrite après mon départ et qui était ici depuis le lo. O poste romaine ! Ecrivez-moi à la Minerve, les lettres arriveront mieux. Ne mettez pas ceci dans votre journal, ceci entre nous !

3 heures.

J'en viens ; il a été bon comme le bon Dieu. J'ai

posé la question carrément : Faut-il continuer ? faut-il modifier ? faut-il interrompre ? Il faut continuel'. Evitez les querelles ; les meilleures choses peuvent être améliorées ; améliorez, soyez prudents, mais l'œuvre est bonne. La querelle de Gaduel l'a fait sourire.

Mon audience a duré vingt minutes. Nous avons parlé de tout. 11 approuve complètement la ligne politique. 11 s'intéresse aux Petites Sœurs ; si le cardinal Fornari n'a pas perdu leurs constitutions, elles recevront un Bref. Je vais pousser cette affaire.

Bénédictions spéciales pour vous tous, pour moi toutes les indulgences possibles sur un crucifix que je lui ai fait bénir ; indulgence plénière sur un papier signé de sa main pour moi et tous les miens jusqu'au troisième degré inclusivement. Je lui ai demandé la faveur d'assister à sa messe privée et d'y communier. Accordé. Il a béni tout spécialement mes petites filles. Mais quelle bonté, quels regards, quelle douceur ! J'ai voulu rester à genoux tout le temps ; j'étais presque appuyé sur lui. Il m'a dit : Respectez bien les évêques, ils sont respectables partout; ceux de France et Dupanloup lui-même, sont bons. — Oui, Saint Père, mais surtout ceux qui vous aiment. 11 s'est mis à rire. Adieu, adieu, je suis bien content.

Au même

28 février i853.

La misérable poste romaine vient de me remettre tout à l'heure mes lettres et mes journaux qu'elle m'avait déjà refusés ce matin. Il ne me reste qu'un moment avant le départ du courrier. D'ailleurs, je ne puis rien te dire de positif, car nous n'avons lu la sentence qu'hier soir. Elle indigne tout le monde, particulièrement l'évèque d'Amiens qui sent la portée du coup. Il a déjà vu plusieurs cardinaux ; il demande hautement une satisfaction publique pour le journal : on ne peut se conduire mieux. Mais trouverons-nous assez de courage ? C'est la ques^ tion, malgré toute la bienveillance qu'on nous montre. L'Abbé X... a vu ce matin le cardinal Antonelli. Il s'indigne très fort contre l'Arcnevêque ; il trouve cela monstrueux et extravagant ; mais il ajoute que, si j'appelle, ils seront bien embarrassés. Or, mon dévouement va jusqu'à ménager leur faiblesse. J'appellerai s'ils veulent recevoir mon appel, et par là nous serons assez justifiés. S'ils me demandent de ne point appeler, je ne vois aucun moyen terme entre une défense publique qui couvrira deux ou trois évêques d'ignominie, ou une retraite volontaire, en remettant la cause de notre honneur à Dieu. C'est à ce dernier parti que je m'arrêterai. Je ne suis pas venu au monde pour me battre contre

les évêques ; j'aime mieux me laisser écraser que de repousser de tels ennemis avec des armes que l'on pourrait tourner contre la religion et dont l'usage est, d'ailleurs, si délicat.

L'abbé Gaume part ce soir ; il vient d'assister à un petit conseil chez l'évêque d'Amiens où j'ai lu tes lettres et celles de La Tour. Il t'en donnera les détails que je n'ai pas le temps d'écrire. Le cardinal d'Andréa, qui est très influent, est tout à fait pour nous. On compte aussi sur Mari ni, délia Altieri et quelques aulres ; je crois que Fornari ira très bien. La sentence de l'archevêque est signée du 17. C'est le jour où le Saint Père m'a dit : <( L'Univers fait du bien, et comme toutes les bonnes choses, il est éprouvé. »

Samedi matin, j'ai assisté à la messe privée du Saint Père et communié de sa main. En revenant du Vatican, j'ai lu la circulaire hypocrite de Viviers, et c'est le soir que j'ai appris par dépèche télégraphique la condamnation du journal. Une feuille de Gênes en a donné la première nouvelle ; on n'y voulait pas croire. Ah ! heureusement que j'ai la ressource d'aller prier au tombeau des Apôtres. J'en use.

Votre mot en réponse à la sentence est parfait, ce sont toutes mes pensées. Comme nous nous entendons bien, chers amis !

Vois ai-je dit que le Pape vous avait béni tous à mesure que je prononçais vos noms P Hélas ! le pauvre Pape nous aime bien et voudrait beaucoup ne pas nous laisser périr —

Remercie La Tour de sa bonne lettre.

J'écris à Elise par l'abbé Gaume : il vous porte une relation de ma visite au Pape que je ne veux pas donner à la poste.

Je vais bien ; mais le mauvais temps qui dure toujours m'a donné un rhume semblable au tien ; je tousse, je pleure et j'ai mal à la tête. Je m'effraierais si je venais à manquer d'appétit.

J'ai chargé un avocat, très habile canoniste et {)rêtre édifiant, de me faire une consultation sur le point de droit. Si j'appelle, je le laisserai chargé de l'affaire après l'avoir mise en train. Je me déplais fort ici. Il y a bien des choses choquantes pour des yeux français, et j'aurais le mal du pays si je n'appelais à moi tout mon courage. Embrasse bien tes nièces pour moi. Comme je voudrais les voir !

Tout à vous, tout à toi, mon bon petit frère. Aimons le bon Dieu.

Louis .

Rome, 28, 2 h. 1/2.

Dans mes papiers à un endroit que Tutur connaît, se trouve le brouillon de mon mémoire. On y a joint deux mémoires sur la question, l'un de Moulins, l'autre de Langres. Je voudrais bien les avoir, car qu'en a fait Fornari ?

L'opinion continue d'être bonne et je t'écris au milieu des visites.

Dernières nouvelles, U heures.

Cela va très bien. L'abbé de Lamothe a eu aujourd'hui une audience du Pape. Proprio motu, le Pape

298 CORRESPO>DANCE

lui a parlé de l'affaire avec indignation : « Que VUnivers eût été repris, blâmé, arrêté s'il avait été trop loin, soit ; mais le condamner , condamner un journal qui défend lEglise depuis quinze ans, le condamner parce qu'il est attaché au Pape ! Expliquez-moi ça ? Et on ne dit pas un mot contre tant de journaux et de livres détestables ! C'est à VLnivers qu'on en veut. Comment donc viennent-ils déposer à mes pieds les protestations de leur respect et de leur obéissance, lorsqu'ils persécutent ainsi ceux qui m'aiment. Expliquez -moi cela ! » Je vous garantis le sens et à peu près les paroles ; les deux expliquez-moi ça y sont. Ensuite le Pape a levé les masques ; il a nommé Besançon, Orléans et Paris. 11 connaît parfaitement la situation. Les lettres de Mgr Garibaldi ont été lues et elles étaient bonnes. Le Saint Père a dit encore : « J'ai quelque chose à faire ; il faudra que je fasse quelque chose. »

Fornari a été parfait avec lévêque d'Amiens ; il demande un grand coup.

Gardez tout cela pour votre consolation et ne comptez encore sur rien ; mais les symptômes sont excellents.

L'évêque de Versailles et Mgr Talbot sont venus me voir et j'ai été toute la journée plein de Jésuites. Demain, j'irai de ma personne visiter quelques cardinaux.

Les nouvelles me déterminent à supprimer une petite lettre publique que je vous adressais. On attendra. J'attends bien.

DE TOUIS VEUILl.OT 39g

Embrasse la pauvre Elise. Il ne m'a pas été possible de lui écrire aujourd'hui ni de terminer la relation de mon entrevue avec le Saint-Père.

A Mgr Fioramonti, Secrétaire de Sa Samteté U)

Rome, vS mars i853.

Depuis douze ans, je suis Rédacteur en chef du Journal VUuivers, qui se publie à Paris, pour défendre les doctrines et le pouvoir de la sainte Eglise Romaine contre la presse irréligieuse.

Cette œuvre a coûté beaucoup de peines et de sacrifices. J'y ai mis tout le zèle, tout le dévouement et toute la prudence dont je suis capable. Néanmoins elle a rencontré de cruelles contradictions, non seulement, comme il était naturel, de la part des impies, mais encore de la part d'un certain nombre de catholiques. Ils n'en ont vu que les défauts presqu'inévitables. Ils ont dit que VUnivers faisait des^ ennemis à la religion par la manière dont il la défendait, qu'il empiétait sur les droits sacrés de l'épiscopat et qu il aspirait à conduire l'Eglise. Enfin ils ont montré de telles exigences et publié contre nous de si amers reproches, qu'il me paraîtrait impossible de continuer l'œuvre dans de pareilles conditions. J'y aurais renoncé depuis longtemps, si^

(1) D'après un brouillon de Louis Veulllot.

3oO CORRESPONDANCE

d'un autre côté, mes propres réflexions et celles d'un grand nombre de prélats, de prêtres vénérables et d'illustres fidèles avec qui je suis en relations dans toute l'Eglise, ne m'avaient fortement persuadé que ce journal est utile et rend à la religion de véritables services.

Inquiet cependant de ces contradictions incessantes, j'ai résolu, puisque je me trouve à Rome, dimplorer du Saint Père une parole qui pût éclairer ou tranquilliser ma conscience, celle de mes collaborateurs, et celle de mes lecteurs.

C'est pourquoi je viens. Monseigneur, vous prier de dire au Saint Père que je suis à ses pieds avec les sentiments d'une soumission entière et sans réserve et que je me permets de lui demander si je dois continuer ou modifier ou suspendre l'œuvre que j'ai entreprise et poursuivie jusqu'à ce moment dans une si ferme et si sincère intention de bien faire.

La parole du Souverain Pontife, s'il daigne en prononcer une, sera ma loi. Quoi qu'il ordonne, j'obéirai immédiatement et avec allégresse. Ou je continuerai mes travaux en dépit de tous les obstacles, ou je les suspendrai sans le moindre murmure. Je serai convaincu que Dieu, exauçant ma prière, aura parlé par la bouche de Celui qu'il a institué pour régir son Eglise à jamais. Je garantis la même obéissance de la part de mes collaborateurs qui ne font qu'un avec moi dans le sentiment que j'ai le bonheur d'exprimer ici.

Il en sera de même, si le Saint-Père exige de nous

DE LOUIS VEUIILOT 3oi

une modification quelconque dans les opinions que nous avons soutenues ou dans le caractère de notre polémique.

Nous pouvons tout promettre, sauf d'être parfaits et de contenter ceux qui nous demanderaient plutôt de seconder leurs vues particulières que d'être fidèles à la vérité. En protestant qu'ils ont manqué envers nous de justice ou d'indulgence, nous nous efforcerons néanmoins de ne pas fournir de prétextes à leurs accusations. La plus grave et la moins fondée de ces accusations est d'avoir manqué de respect envers l'épiscopat. On l'a répétée souvent sans pouvoir jamais alléguer, depuis vingt ans que le journal existe, autre chose qu'une phrase mal interprétée, et l'on oublie des milliers d'articles que nous avons écrits sous l'inspiration de notre foi et de notre cœur, pour défendre et honorer nos évêques, dont l'autorité n'a pas en France de plus fermes champions que nous. Nous savons que les évêques sont établis de Dieu pour gouverner les fidèles sous la direction du Pasteur suprême et que tout évêque qui est en communion avec Pierre a droit par cela même à tout le respect des vrais serviteurs de Jésus- Christ.

Je suis, etc

Louis Veuillot.

A M. Eugène Veuilloi.

Rome, 4 mars i853.

Cher frère,

As pas peur.

Nos affaires vont bien, et même vont vite. Tout le monde à Rome est indigné, surtout le Pape. Vous recevrez dans quelques jours un Bref qui me dit de continuer le journal, en observant la modération et la charité. Le Saint Père a lui-même indiqué à l'évêque d'Amiens, hier, la lettre que je dois écrire pour obtenir ce Bref, et elle est entre les mains du Secrétaire des lettres latines. Voilà déjà de l'atout, mais on promet des as. Cela ne préjudicie pas à mon appel que je suis autorisé à déposer. On est en suspens sur les autres moyens ; mais à moins d'anicroches qu'il faut toujours attendre, il sera fait quelque chose et quelque chose de sérieux.

L'évêque d'Amiens est admirable, les cardinaux sont admirables, les Jésuites itou. Le P. Curci a reçu du Pape l'ordre de nous défendre dans la Civilta. J'ai dit que c'était bien, mais pas assez. J'ai tenu très bon, très ferme, j'ai formellement annoncé aux diplomates que je ne voulais point de diplomatie, que nous voulions l'honneur ou la mort. On a compris que j'avais raison et que je n'entendrai pas raison.

L'évêque d'Amiens va envoyer d'ici un mande-

DE LOUIS VEUILLOT 3o3

ment. Remercie La Tour, Taconet et du Lac de leurs bonnes lettres, et envoie-moi tous les papiers concernant le premier Avertissement. Ils seront utiles si le procès a son cours.

Je suis toujours très enrhumé, il pleut toujours et je me ruine en voitures, mais je trouverai de l'argent ici.

L'ambassade n'a pas encore reçu d'instructions. Le Pape l'a dit à l'évêque d'Amiens. Cependant agissez sur les jeunes mariés, (i) s'il est possible. Voyez Donoso. Un mot des Tuileries ferait beaucoup.

Rouen (2) vient ici. 11 arrivera, j'espère trop tard.

Nos livres seront déposés à l'Index (3j mais j'ai vu l'inquisiteur et nous n'avons rien à craindre.

J'ai vu Coquille frère. Il va bien. Le cardinal Marini trouve qu'il n'y a que lui (Coquille, le nôtre) qui entende quelque chose au droit romain.

Adieu, embrasse mes filles et tous les amis. Je fais de la copie tant que je peux et je n'ai pas même le temps de prier le bon Dieu. Quelle cruauté d'être venu me poursuivre jusqu'au pied de Saint-Pierre.

Tout à toi.

2 heures.

Je viens de voir le Fioramonti. Ce nest pas un Rref que je recevrai, mais une lettre écrite par le secrétaire des lettres latines, par l'ordre et après révision du Pape qui aura revu la minute. Cela ne

(1) L'Empereur et l'Impératrice.

(2) Mgr Blanquart de Bailleul, ami de Mgr Dupanloup.

(3) Les livres de la RihUolhèque nouvelle, à laquelle appartenait l'ouvrage de Donoso Cortès, prétexte de la campagne.

3o/| CORRESPONDANCE

pourra pas être prêt, dit-on, avant samedi prochain..

Si nos amis de France n'agissent pas, nos ennemis se remuent beaucoup. Ils écrivent de tous côtés. Mgr Fioramonti me la dit. C'est par lui que j'ai appris que les religieux de la grande Trappe avaient fermé l'entrée de leur couvent au journal, sur l'ordre du supérieur. Il croyait là-dessus que l'évèque était contre nous. Je l'ai désabusé ; mais sur quoi compter ?

L'évèque d'Amiens va tâcher de hâter le Fioramonti qui ne paraît pas des mieux disposés. C'est le seul jusqu'ici que je n'aie pas vu entrer rondenient dans nos intérêts.

Lé Pape a écrit ou va écrire à l'Archevêque pour lui demander de retirer sa sentence. Que ceci ne sorte pas de Du Lac et de toi. Secret pour tous les autres.

Tout ce que vous pourrez faire, faites-le vite, bien vite. J'ai peur que l'empressement des manifestations n'abatte un peu ici les courages. II faut essayer de sauver le journal, mais il vaut mieux périr que de vivre misérablement en tremblant toujours devant l'iniquité.

Notre affaire, du reste, occupe Rome comme Paris. 11 n'est bruit que de cela. Il court des bruits de toute nature, nous sommes en haut et en bas dans le même jour. Je voudrais bien m'en aller.

DE LOUIS VEUILLOT 3o5

A MM. les Rédacteurs de V « Univers ».

Rome, 4 mars i853.

Mes chers Amis,

Samedi matin, 26 février, j'ai eu le bonheur d'assister à la messe privée du Saint-Père et d'y recevoir de sa main la sainte communion. Vous savez dans quels sentiments j'ai dû vous porter tous, et notre œuvre avec vous, au pied de cet autel où nous avons tant de choses à demander. Samedi soir, un de nos amis, arrivant de Paris, m'a remis la sentence rendue contre VUnivers par Mgr l'Archevêque de Paris. Depuis trois ou quatre jours seulement je savais que M. l'abbé Gaduel m'avait accusé, mais sans connaître les termes ni les motifs de l'accusation.

Quand même Monseigneur nous laisserait la liberté de nous défendre, je n'en userais pas. Vous avez dit tout ce qu'il faut dire. Dans cette circonstance, nous ne devons pas être justifiés par nousmêmes, et je pense, comme le vénérable prélat qui nous a condamnés, que ce n'est pas au tribunal de l'opinion que nous devons appeler de son arrêt, quelque publicité qu'il lui ait donnée. Je suis un peu surpris qu'on m'ait pu supposer un dessein si contraire à ma conduite passée. Je n'ai pas donné sujet de craindre que je voulusse entrer en discussion contre les évêques sur des actes si formels de leur sainte autorité. Je ne l'ai pas fait quand tout

paraissait me le conseiller et quand personne ne songeait à me le défendre. Je n'ai rien répondu au premier Avertisseineiii de Mgr rArchcvèquc de Paris, rien aux lettres moins solennelles de Mgr l'ancien évêque de Chartres et de S. E. le cardinal Donnet. A l'occasion du mandement de Mgr l'Evêque d'Orléans, j'ai brièvement expliqué mes intentions, avoué mon erreur, exposé mes sentiments : je me suis tu sur des points où une justification ne me paraissait pas matériellement indispensable. Continuons ainsi jusqu'à la fin. Epargnons à des chefs qui ne peuvent nous haïr le regiet de nous avoir arraché une seule parole qui ne serait pas d'un chrétien non seulement soumis, mais résigné, et que nos consciences nous reprocheraient plus tard, eût-elle été applaudie du monde entier. Que nous importe, après tout, la clameur des ennemis de l'Eglise, qui se servent contre nous de ces traits qui ne leur appartiennent pas ? Le tribunal où nous serons véritablement jugés n'en tient pas compte. Devant ce tribunal, il suffît que la vérité parle à voix basse. En dehors de l'Eglise, il n'y a qu'un auditoire passionné, dont nous avons volontairement conquis l'inimitié, dont nous méprisons les outrages et dont nous ne voudrions pas obtenir les applaudissements. J'ai relu plusieurs fois la sentence de Mgr l'Archevêque avec une sincère volonté de l'accepter s'il était possible. Je n'ai rien précipité ; je n'ai voulu être ni indiscret ni embarrassant, j'ai pris le temps de délibérer et de consulter, bénissant Dieu d'être ici à la source des bons conseils et des sérieuses résolutions.

DE LOUIS VEUIIXOT 307

à l'ombre de ce grand tombeau d'où la vie se répand depuis dix-huit siècles du monde, et oii j'ai moimême pris, il y a quinze ans, à pareille époque, presque sans le vouloir, un caractère nouveau et une nouvelle destinée.

J'ai trouvé et on a trouvé que la sentence de Monseigneur, quoique rendue à l'occasion d'un fait particulier, embrassait néanmoins tout l'esprit et toute la carrière du journal, qu'elle établissait contre nous une jurisprudence et une justice qui seraient illusoires pour nous ; que par le nombre, la généralité et la gravité de ses inculpations, le vénérable prélat, fermant lui-même la porte à tout moyen terme, me nous laissait d'autre parti honorable et chrétien à prendre que de nous retirer purement et simpleinent, ou de demander purement et simplement à un tribunal supérieur l'annulation de son arrêt.

Les raisons de conscience, tout à fait étrangères à notre amour-propre et à notre intérêt, qui nous ont obligés jusqu'à présent de maintenir une œuvre si cruellement combattue d'une part, mais d'une autre part si glorieusement appuyée, subsistent toujours. Je puis vous assurer qu'elles n'ont reçu aucune atteinte, loin de là, de tout ce que j'ai pu voir et entendre depuis que je suis ici. J'ai donc assez compté sur votre dévouement pour prendre la résolution de ne pas supprimer le journal.

J'appelle au Pape de la sentence de Mgr l'Archevêque de Paris. J'en appelle pour notre honneur et pour notre liberté trop méconnus. Je supplie en même temps le Souverain Pontife de vouloir bien,

3o8 CORRESPO^DA^CE

suivant le droit, suspendre l'exécution de la sentence épiscopale jusqu'à ce qu'il l'ait improuvée ou confirmée.

J'achève de rédiger mon appel. Il sera déposé demain, et j'aurai l'honneur en même temps d'en envoyer le texte à Mgr l'Archevêque de Paris.

Jugé par le Père commun des fidèles, par la plus haute autorité qui soit sur la terre, nous saurons avec certitude ce que nous devons faire, et nous le ferons aussitôt. Nous continuerons notre œuvre ou nous l'abandonnerons avec une entière sécurité, en demandant pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas su faire le bien ou de l'avoir mal fait.

Je vous embrasse en Notre-Seigneur.

Louis Velillot.

A M. Eugène Veuillof.

Rome, 6 mars i853.

Les chances paraissaient très bonnes ce matin ; elles le sont moins ce soir. Premièrement, Je Fioramonti est allé samedi matin prendre des renseignements sur moi. Il est tombé sur le P. Rubillon, et lui a demandé pour entrer en conversation si j'étais chrétien. Voilà comme on est célèbre ! Ce digne Fionuiionti, savant du reste, et galant homme, fait profession de ne lire aucun journal. C'est sage, mais il ne faut pas abuser de rien. Mes affaires sont en bonnes mains si ceux qui les décident ne lisent que les

DE LOUIS VEl ILl-OT SOQ

pièces épiscopales qui viennent de Paris et de Viviers. Enfin le P. Rubillon lui a donné des détails qui ont satisfait son envie d'apprendre, et il est parti bien disposé... à me donner des conseils de prudence et de modération. Le P. Rubillon pense que, si ces conseils ne sont donnés qu'à moi, cela ne sera pas tout à fait juste, même quand on y joindrait le conseil de continuer. J(^ l'ai prié de surveiller la rédaction de la pièce. L'évêque d'Amiens s'est ensuite rendu au Quirinal, oii cette fleur des montagnes s'épanouit, il en a trouvé le parfum un peu plus doux.

De mon côté, j'ai vu dans la journée de samedi, deux cardinaux très importants, d'Andréa et Altieri. Tous deux lisent l'Univers, et tous deux m'ont reçu parfaitement, me donnant l'assurance que le journal ne serait pas abandonné. D'Andréa, surtout, paraissait joyeux de me le dire. Fornari parlait de même et, quoique le secret fut bien gardé, le parti Dupanloup paraissait consterné et disait que l'Archevêque est fou. Tout allait donc le mieux du monde. Ce matin, les nouvelles étaient encore excellentes. Ce soir, à six heures, on disait dans la ville que j'avais reçu des cadeaux qui ne se font qu'aux princes, et qu'une académie m'avait voté des lauriers. Mais voilà qu'un de nos plus chauds amis a vu le Saint Père et l'a trouvé chancelant. Soudain les mines s'allongent.

Le fait est qu'il y a de grandes incertitudes au Vatican, non pas sur la nécessité de nous faire justice, mais sur la manière. Pour trancher le mot, on a

3lO CORRESPONDANCE

peur. Les gallicans se sont donnés le mot ; ils écrivent tous des lettres folles, dit-on ; mais ils écrivent seuls. Nos amis s'écrivent entre eux ; aucun n'a assez de génie pour s'adresser directement à Rome et l'on hésite. Si l'on hésite longtemps, nous sommes perdus. Nous n'aurons pas même la lettre de Fioramonti, ou elle ne sera pas présentable.

Tout ce que l'on a fait jusqu'à présent, c'est d'écrire à l'Archevêque pour lui demander de retirer sa sentence, en le menaçant de mon appel. Crois-tu qu'il retire sa sentence .'* Il aimera mieux risquer de se la faire casser dans les mains. Et si j'étais son partisan, c'est le conseil que je lui donnerais. Quelle belle occasion Rome va perdre ! J'en serais désolé si je n'avais pas la ferme conviction que Dieu conduit tout.

On m'a fait, en effet, des cadeaux. Lasagni m'a présenté à l'économe de Saint-Pierre qui est un grand prélat fort poli et bienveillant. Il m'a donné des médailles, une petite mosaïque faite à Saint Pierre et une description de l'église souterraine en deux beaux volumes reliés qui ne sont offerts en général qu'aux princes. Le bruit s'en est répandu et cela est devenjj tout de suite un canard colossal. A l'heure qu'il est, le parti Dupanloup croit que le Pape m'a fait don du baldaquin. Ils riront demain de leur épouvante.

J'ai eu mieux pour moi que les cadeaux de Saint Pierre. J'ai eu un jour de soleil. J'en ai joui délicieusement et je me suis passé une promenade solitaire, la première depuis mon arrivée. En marchant de-

vant moi, je suis arrivé à Ste-Marie du Peuple, où l'on voit de belles fresques du Pinturrichio. J'y ai bien prié pour vous tous. Ensuite, ouvrant ma petite Imitation, je suis tombé sur ce chapitre du Livre 3, /i6, qu'il faut mettre sa confiance en Dieu lorsqu'on est attaqué par des paroles injui-ieuses. Lis-le. C'est fait pour nous. Adieu frère. Je vais me coucher. A demain. Avant de t'envoyer cette lettre, j'aurai peut-être quelque chose à ajouter.

Mardi matin.

J'ai reçu hier toutes vos lettres. Ne doutez pas de ma fermeté. J'ai déclaré tout haut à tout le monde que le journal aurait satisfaction ou cesserait de paraître. On en a été convaincu et même on a trouvé que j'avais raison. L'opinion de Rome n'est pas moins intéressée que celle de Paris à notre aventure et nous est toujours presque unanimement favorable. Florimont lui-même se dessine agréablement. Lasagni, notre meilleur ami italien, le voit et le pousse. J'aurai la lettre et je l'aurai bientôt. Ségur, l'évêque d'Amiens, les Jésuites se soutiennent. Le P. Curci est des plus chauds, et il est bon, car il voit souvent le Pape. L'ambassadeur lève les yeux au ciel et dit que c'est bien malheureux, mais il ne prend pas couleur. C'est tout -Aie qu'on demande. Deux cardinaux m'ont vu hier chez lui et m'ont embrassé publiquement. Le Nonce de Paris a écrit au Saint Père une lettre que celui-ci a fait lire au P. Curci. Nous y sommes défendus avec cœur et avec esprit,

(1) Une lettre contre l'évêque de Moulins.

3l2 CORRESPONDANCE

principalement sur la partie des pointes, nécessaire pour faire lire un journal.

J'ai fait hier soir la visite d'usage à l'ambassade et aux quatre cardinaux qui ont été promus dans la journée. J'étais avec mon ami Castello y A.yenne, très bon homme et, comme dit Donoso, moins bête qu'il n'en a l'air. Chez le cardinal Santucci, nous avons rencontré le cardinal Antonelli qui m'a parlé de la seconde lettre de Paris. (( Eminence, cela empire. — C'est détestable, cet homme ne calcule rien. — Eminence, je crois qu'il calcule tout et qu'il a principalement compté sur les embarras qu'il peut causer. — Il a mal calculé et mal compté. »

C'est une bonne parole, mais il faut voir la suite. Nos amis sont déplorables et Moulins aussi. J'ai vu son mandement. Tenez-lui rigueur et faites des observations si vous publiez. Si vous ne publiez pas, faites remarquer cette justice, qui fait lire au monde entier les adhésions et qui interdit les réfutations sous peine de coups de foudre.

Du reste. Moulins a accompagné son mandement d'une lettre au Pape qui vaut beaucoup mieux.

Voici mon appel. Après avoir sué sang et eau sur un long mémoire, j'ai laissé le mémoire de côté et j'ai rédigé cette formule en m'aidant des conseils d'un très bon avocat romain.

11 faut notifier cet appel à M. Boutain, promoteur, chargé de l'exécution de la sentence ; mais l'évêque d'Amiens pense et je pense avec lui qu'il convient de faire une démarche courtoise. D'Alzon, s'il est à Paris, ou peut-être l'abbé Sibour, pourrait aller trou-

DE LOUIS VEUILLOT v3l3

ver Monseigneur et lui demander s'il est disposé à faire ce que le Pape désire, c'est-à-dire à retirer sa sentence. Alors, quoique mon appel soit déposé, (il le sera, ce soir, probablement par l'évêque d'Amiens) il n'y aurait pas lieu à en parler publiquement ; sinon, il conviendra d'annoncer que copie de cet appel daté du 7 mars a été laissée au susdit promoteur.

L'évêque d'Amiens vient de recevoir une lettre parfaite de l'évêque de Soissons.

Il fait beau, mais je n'en jouis pas davantage. Cependant, c'est quelque chose d'avoir du soleil pour porter les lettres à la poste.

Adieu, chers amis.

J'ai reçu la lettre de Fille. Dis à cette chère enfant que je l'embrasse, ainsi que toutes ses petites sœurs et que je lui répondrai bientôt. Cette lettre me rend ridicule ; je la colporte dans tout Rome. Je veux que les Cardinaux l'admirent, et je ne puis me dissimuler qu'elle m'intéresse plus que tout ce que peut écrire l'épiscopat français.

Au Même Rome, 9 mars i853, 2 heures.

Je viens de recevoir la lettre de Fioramonti, je vous l'envoie avec le brouillon de ma lettre à moi que je n'ai pas le temps de recopier, mais que vous pourrez lire. On trouve ici que la lettre de Fioramonti est très bonne, et elle ne me semble pas mau-

3l4 CORRESPONDANCE

vaise. Nous devions nous attendre à quelques conseils, c'est le métier qui veut ça. Tu verras, avec du Lac, s'il est nécessaire de publier mon morceau, en même temps que le latin du secrétaire, ou s'il suffît d'en donner la substance. Je n'ai pas besoin de recommander au frère du Lac la traduction et de donner en même temps le latin. Comment fera-t-il pour m'appeler Colendissime !

Dans quelques jours, je dois recevoir une lettre d'acceptation de mon appel.

Il me semble qu'on pourrait arranger la rédaction suivante.

« Mes chers amis,

« Pressé pour vous et pour moi d'avoir une parole qui put nous rassurer ou nous guider dans la situation pénible où nous sommes, j'ai demandé *à Mgr Fioramonti, secrétaire des Lettres latines de Sa Sainteté, de vouloir bien me faire connaître la pensée du Souverain Pontife. Je reçois à l'instant même sa réponse, avec l'autorisation de la publier. J'y joins ma lettre, et je vous prie de la publier également, afin que, si j'ai mal exposé la question, tout le monde puisse me répondre. Du reste, les documents où nous sommes accusés sont connus à Rome et ils y sont lus et médités avec toute l'attention à laquelle ils ont droit.

(( Votre tout dévoué serviteur et ami. » Je pense que Taconet ne croira pas faire une mauvaise opération en accordant un abonnement gratuit au Fioramonti. La rédaction a de l'importance ;

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et il n'est pas mal qu'un gentilhomme qui voit le Pape trois fois par semaine, en tête à tête, soit au courant de nos petites fredaines.

S'il y avait une occasion pour m'envoyer immédiatement quelques-uns de mes livres tels que Le Lendemain de la Victoire, La petite philosophie, les Pèlerinages, Rome et Lorette, les Libres-Penseurs, je les placerais ici très utilement. Que Taconet voie s'il peut mettre cinquante francs à cette œuvre de corruption. J'ai acheté tout ce que j'ai trouvé chez Merle : à savoir quatre exemplaires de Rome et Lorette qui sont en route.

Dis à Alcan que je n'ai aucune nouvelle de l'ivoire de son M. Moreau.

Taconet peut mettre sous enveloppe au ministère des affaires étrang-ères, un volume du Lendemain de la Victoire ou des Libres-Penseurs à l'adresse de M. Lasagni à l'ambassade de France. C'est le frère du nôtre qui est toujours charmant.

Le Pape a reçu les lettres des députés et des sénateurs ; elles ont fait bon effet. Mille remerciements à La Tour. Je voudrais lui écrire, mais je suis harassé. Cependant le plus lourd est fait, et je pourrai, ces jours-ci, commencer à voir Rome. J'avais une partie de Catacombes aujourd'hui que j'ai manquée, pour aller voir le substitut du Cardinal Secrétaire. C'est lui qui fait la lettre à l'Archevêque. Elle n'est pas encore partie.

Adieu mon frère. Patience et douceur (je ne dis pas modération) et nous sortirons de là frais comme l'œil. Louis.

SîH CORRESPONDANCE

.4 u même Rome, i4 mars i85.S, 2 heures.

Dernières nouvelles, tes lettres reçues : Je viens de voir le Fioranionti. 11 m'a attendri véritablement en me contant les peines qu'il avait prises pour faire sa lettre et le cœur que le Saint Père y a mis. Le bon Pape l'a fait revenir jusqu'à trois fois, corrigeant, le forçant d'ajouter. Fioramonti tenait bon dans sa politique pour couvrir le Pape ; lui voulait se montrer, tout en convenant qu'il ne fallait pas du premier coup achever l'Archevêque. Il disait : Mais le pauvre Veuillot ne sera pas content. On a fait veiller l'écrivain pour que l'expédition put être prête au départ du courrier. Au moins, a dit le Pape, n'oubliez pas de signer avec votre titre de secrétaire. Enfin il a lui-même envoyé à la Nonciature de Paris le brouillon, parce que Fioranionti n'aurait pas eu le temps de faire faire la copie. Pour notre compte particulier, nous n'avons qu'à nous réjouir. Le Pape nous aime et ne nous abandonnera pas, et cela sera public. Ici, on le sait bien, et tout le monde le sait. Je le vois aux mines, quelques-unes sont consternées. Les Borghèse, dévoués au Dupanloup, daubent Paris et se récrient sur sa maladresse, après avoir exalté son courage.

Je verrai le Pape poui le remercier, mais je serai peut-être obligé d'attendre après Pâques à cause des

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fêtes de la semaine sainte, et pour avoir les effets de Paris.

Vous êtes gentils avec votre croix ! Dès mon arrivée ici, on s'en occupait. J'ai commencé par arrêter les frais de l'évêque d'Amiens, de de Cotte et du P. Curci. Le Pape aurait été plus que disposé. Heureusement, l'affaire de Paris est venue. Et maintenant, ce serait une témérité. On ne peut pas décorer un plaideur avant d'avoir vidé le procès. Du reste j'ai autre chose en tête qui vous fera plaisir à tous et qui nous honorera comme il me convient. Les décorations spontanées sont rares. On croirait que je l'ai demandée. Ce n'est pas cela. Ce malin même, je m'en suis expliqué vertement avec Fioramonti, dont la lettre dans les circonstances actuelles, vaut mieux que toutes les croix possibles, excepté la vraie.

J'ai répandu mes instructions dans une lettre à Taconet et dans une à Elise.

Je regrette un peu que vous ayez donné les lettres d'Avignon et de Châlons, quoique parfaites. Un grand silence et le seul soin de reproduire les injures, en remarquant qu'il n'y avait pas de prohibition pour ces documents-là, eut mieux valu. Au surplus, la lettre de Châlons a un succès admirable. Laissez le Michon ou citez sans polémique. Bien entendu que je donne simplement mon avis. Vous êtes sur les lieux.

Amiens change d'avis et n'envoie pas sa circulaire ; il s'est contenté d'une instruction confidentielle à son conseil. A son retour, il fera mieux. Au

3l8 CORRESPONDANCE

surplus, sa conduite est d^ tout point parfaite et d'un ami véritable et chaud. Vous verrez sa lettre écrite au Saint-Père, comme député du concile qui nousapplique nommément tout le décret sur les écrivains religieux.

On voudrait bien que Moulins fut déféré. Alors, je le féliciterais.

Mille tendresses à \ous tous et surtout à ce cher La Tour.

Note bien que, quand le Pape a fait écrire la Fioramontine, il n'avait encore reçu que les lettres des gallicans qui ont fait feu avec un ensemble parfait, tandis que nos amis prenaient conseil.

Adieu, adieu, ça va bien et je suis sur les dents.

Louis.

Au Même

Rome, i6 mars i853.

Le pauvre archevêque vient à notre secours, tant qu'il peut. Nous étions tombés dans une espèce de petit mauvais pas, d'où je crois qu'il nous tire par son dernier coup de feu. L'évêque de Viviers doit le regarder comme ces chasseurs intempestifs qui font envoler le gibier, tandis qu'un plus habile le vise. Tu sais que notre cause a été renvoyée à la Congrégation des évêques et réguliers. Cette congrégation passe ici pour tiès favorable aux évêques ; son secrétaire, Mgr Bizzari, est tout rempli d'esprit

DE LOUIS VEUILLOT Oigt

épiscopal et c'est un personnage très important ; le Préfet, cardinal délia Genga, suivant les uns est ferme, suivant les autres est têtu, suivant moi craint le bruit et veut accommoder les affaires difficiles. Nos amis ont fait la moue, lorsqu'ils ont su que nous allions là. Mais il y fallait aller ; je me suis mis en course après avoir fait une troisième copie de mon acte d'appel (il est bien long !). J'ai trouvé le Bizarri très boutonne, prétendant ne rien savoir encore et ignorer même qu'il eut la cause à juger, laquelle cause, dit-il, non e ordinaria ; comme si je ne le savais pas ! Le Cardinal a été plus franc. 11 m'a fort bien reçu, me prodiguant les marques d'affection et d'estime. C'est la mine que je trouve partout, et ici, elle a un caractère particulier de franchise ; mais il m'a dit tout de suite que l'affaire était 111} poco straordinarla ; qu'il fallait la traiter lentement et l'arranger, attendu qu'il est nécessaire de ne pas humilier les évêques. Comment donc, Eminence ; mais c'est mon plus vif désir, et j'ai un arrangement tout prêt. Voilà mon appel. Rendez un décret qui l'accepte comme le Saint Pèie l'a promis, et déclarez-en l'effet suspensif. C'est la loi, la loi ne peut offenser personne ; vous ne blesserez pas l'archevêque de Paris en lui appliquant le droit ; et ensuite, il aura le temps de réfléchir, vous jugerez quand vous voudrez.

Cet accommodement n'a pas paru aussi merveilleux que je le disais. Le Cardinal est entré dans une dissertation en italien pour prouver que l'appel est dévolutif, non suspensif. J'ai fait une disserta-

tien en français pour lui démontrer que l'appel ne serait pas véritablement dévolutif s'il n'était pas suspensif et que nous ne pouvions nullement attendre des années sous le coup des interdictions injurieuses de l'archevêque. Il a repris qu'on amènerait l'archevêque à suspendre lui-même l'effet de sa sentence, c'est-à-dire à la retirer. J'ai répondu que je le désirais fort et que je ne l'espéiais pas. — Si. — Non. — Bref, j'ai posé mon ultimatiini : ou la suspension de la sentence, ou la suspension du journal, et je suis parti, content de l'homme, mécontent du juge.

L'abbé Modesti, mon avocat, garçon charmant et pauvre comme Job, à qui je suis allé dire tout celai, a fait la moue. Nous serions bien mieux au Concile, disait-il. — Oui, mais nous sommes aux Evêques et réguliers. — Ah ! si nous pouvions aller au Concile ! J'ai eu de la peine à le tirer de ses regrets pour l'attacher de suite à la composition d'un mémoire judiciaire sur les effets nécessairement suspensifs de l'appel ; enfin, il s'y est mis, el moi, je me suis mis en visite, chez les principaux membres de la Congrégation. Il y en a de bons. Fornari, Marini, Brignole en sont. Mais l'esprit du Préfet et du secrétaire domine, et ce dernier, est indécrottable A ses yeux, on a toujours tort contre les évêques. Il fallait aller plus haut. Je l'ai fait. J'ai vu le lendemain (hier au soir) le cardinal Antonelli. J'avais reçu ta lettre j'ai commencé par lui annoncer le nouveau défèrement. Il n'en savait rien encore. Il a été étonné, indigné et ravi. Ceci, m'a-t-il dit, vaut mieux

L'archevêque veut qu'on se prononce, on se prononcera. Il n'y a plus d'hésitations à avoir, ni de détours à prendre. Venant ensuite à mon affaire, je lui ai dit quelles difficultés je trouvais devant notre Congrégation, et je lui ai fait comprendre aisément les avantages et les beautés de l'effet suspensif. Il m'a dit formellement qu'à ses yeux, cela était de droit, qu'il en voyait la nécessité, et qu'il en parlerait au Saint Père et au cardinal-préfet. Je crois que maintenant tout ira bien ; mais nous allons tomber dans (juinze jours de vacances. Nous sommes au jeudi. Samedi à midi, tout ferme et ne rouvre plus que le lundi après Quasimodo. Je suis épouvanté de la pensée que je devrai peut-être attendre jusque-là ; car, quitter Rome avant une solution définitive, ou un acheminement très sûr de l'affaire, serait fort imprudent. Dès que l'étranger est parti, une quantité d'adversaires qui faisaient les morts se réveillent et gâtent son jardin, arrachant tout ce qu'il a semé.

Ce qui ajoute à mon ennui, c'est que le temps est redevenu épouvantable. J'ai été réveillé cette nuit j)ar la grêle et parle tonnerre; en ce moment, il pleut et il grêle encore ; c'est bien mauvais pour le rhume et bien triste pour un père de famiile. On a besoin de se dire que le bon Dieu le veut ainsi ; j'aurais, autrement, de la peine à m'y faire, je t'en réponds.

Il faut que je vous donne une idée de la manière dont j'emploie mon temps, en vous contant ma journée d'hier.

Je m'étais couché à minuit. Je me suis levé à six

heures et demie après quelques mauvais sommes. J'ai travaillé à un mémoire explicatif jusqu'à neut heures et demie • j'ai écrit deux lettres pour me dégager de visites promises, et je suis monté par une pluie battante dans un mauvais fiacre installé en parapluie qui m'a porté chez le Caidinal Brignole. J'ai fait antichambre trois quaits d'heure ; j'ai causé pendant une demi-heure avec l'Eminence qui m'a reçu parfaitement ; j'ai vu Wnivers rangé avec honneur dans sa bibliothèque et je suis allé chez Fornari. Il était en conseil. Je reviens à la Minerve pour prendre mes lettres ; j'avale une petite tasse de mauvais chocolat, chargé d'une pagnotte, et je reprends mon fiacre pour courir au Quirinal chez le sous-secrétaire d'Etat. Trois quarts d'heure d'anticTiambre dans la plus affreuse salle du rez-de-chaussée qui soit à Rome ; une demi-heure de bonne conversation, visite chez le cardinal d'Andréa : il est malade ; chez Marini, il dîne ; au Collège romain pour donner des nouvelles aux amis de la Civilta et les entretenir dans de bonnes dispositions. On me fait fête comme toujours ; on me sert une demi tasse de café obscur et douteux ; je passe cinq quarts d'heure à répondre aux questions qae l'on m'adresse sur Paris, sur l'Empereur, sur Aubineau, sur Coquille, sur Taconet, sur Barrier, etc., etc., et je vais dans la maison faire visite au P. Passaglia qui s'enflamme du désir d'avoir un article sur son dernier ouvrage ; au P. Perrone, consulteur des évêques et réguliers, et amant passionné de nos défauts, qui se fait gloire d'avoir toujours un numéro du journal

SOUS les yeux ; au P. Marchi, lequel ne pardonne qu'à moi d'être fiançais, depuis que le pieux et savant Perret lui a volé les Catacombes. Trois heures sonnent. J'apprends qu'un certain Père, qui demeure au Gesu, a la plus grande influence sur le cardinal Brig-nole. Je cours au Gesu et je livre le nom de cette influence au P. Rubillon pour qu'il ait soin de l'influencer. Je profite de l'occasion pour me confesser et je me fais conduire par le P. Rubillon, antigaumiste prononcé, à la cellule du P. Centurione, gaumiste fanatique. I.e P. Centurione me conduit à la bibliothèque, où il me montre à la barbe de l'abbé Bouix, établi là comme un rat dans un fromage, tous les livres des Jésuites qui ont été gaumistes avant l'abbé Gaume. Possevin et son discours aux Lucquois, dont on nie faussement l'existence ; Ponbanus et les livres chrétiens qu'il a faits à l'usage des écoles depuis le Ratio : Canisius et d'autres encore. Il me donne une Encyclique des évêques de Naples sur la question ; il fourre dans ma poche un Selecta e sacris scriptoribus qu'il a fait venir de Naples ad usiiin gaurnistariim, et se sauve en criant que les Jésuites sont des bêtes. Je me sauve de mon côté pour aller à St-Louis entendre le sermon du P. Bazin ; je l'entends, je reçois la bénédiction, et je suis arrêté par l'abbé Fouré qui veut absolument me lire, sous un parapluie, une lettre de son frère sur les affaires de France. Je le ramène à l'hôtel avec moi ; je m'habille et je fais ma barbe pendant qu'il copie sa lettre que je veux porter au Cardinal Antonelli. Je monte en voiture, j'arrive au Vatican à

32/i CORRESPONDANCE

six heures et demie, je fais deux heures d'antichambre ; je reste trois quarts d'heure avec le Cardinal à parler de tout, je suis de retour à l'hôtel à dix heures moins un quart, et je dîne de quelques débris que je fais rassembler à la hâte. Est-ce fini ? Pas du tout. Il faut rendre compte à l'évêque d'Amiens. J'en profite pour donner au Supérieur de St-Louis, que je trouve là, les instructions dont il a besoin. A onze heures passées, je me couche avec un mal de cœur, parce (jue j'ai mangé trop vite ; je dors avec le cauchemar, je suis réveillé par le tonnerre et je t'écris en attendant dix heures, moment oii je dois écouter la lecture d'un ouvrage de philosophie du bonhomme Lasagni qui m'a déjà donné trois séances, et c'est ce que j'ai fait de plus profond depuis que je suis ici ; car ce vieillard très aimé et très considéré m'adore et proclame que je suis le plus grand esprit qu'il ait vu depuis longtemps, fort supérieur au P. Perrone, qui n'a pas trouvé son livre bon.

Voilà ce que j'appelle trimer.

Dupanloup continue sa comédie. Il a écrit une circulaire à ses curés contre Michon qui ne respecte pas l'Index. C'est le Cardinal Antonelli qui me l'a lue hier au soir avec mépris et dégoût. Je ne dis rien de trop. Je l'ai averti de ne répondre qu'avec prudence, parce que sa réponse serait exploitée. Il le savait.

DE rouis VEUILLOT

Au Même

Rome, i8 mars iSô^i.

L'effet de la lettre du pauvre archevêque est affreux pour lui, très heureux pour nous. Les moins disposés en notre faveur (ils sont d'ailleurs en petit nombre), et qui disent le plus que {'Univers a « des torts », comprennent cependant qu'un évêque qui parle ainsi d'un évêque a pu manquer de justice et de mesure envers nous. On est unanime à penser que Rome doit parler et parlera ; tout semble promettre qu'elle n'y manquera point. Néanmoins, il ne faut pas se dissimuler que le Pape est un peu timide et que tout ce bruit lui déplaît extrêmement. Je crains qu'il n'en résulte dans son esprit quelque impression fâcheuse contre ÏUnicers, cause involontaire de ce bruit. De là une prédisposition à lui dire et bientôt à croire que nous disparaissons entre les deux évoques et qu'il n'y a plus à s'occuper de nous. On nous laisserait en plan pour s'occuper exclusivement de Moulins. Je ne suis pas trop disposé à en passer par là. Tout en reconnaissant qu'il peut y avoir embarras et péril à casser la sentence rendue contre VUnivers, je tiens ferme pour qu'au moins mon appel soit accepté et déclaré suspensif. Voilà oij l'on hésite ; on le ferait pour tout le monde ; on craint de le faire pour nous. La raison, c'est que nous sommes des Journalistes, de bons journalistes, sans doute ;

326 CORRESPONDAINCE

mais enfin, des journalistes. Prononcer entre un archevêque et un journaliste ! Il n'y a point d'audace ni de justice qui ne s'arrête et qui ne s'étonne là.

Les revirements sont si fréquents et si soudains que je ne peux pas dire encore ce qui arrivera, mais je vois qu'on nous accorderait volontiers tout, sauf une parole décisive. Nous avons la lettre de Fioramonti ; on a écrit à l'archevêque en le menaçant de faire justice ; nous aurons l'épître latine de l'évêque d'Amiens parlant comme délégué du Concile et nous accordant tout l'honneur du décret sur les journaux, et cette lettre recevra une réponse spéciale du Pape ; le Cardinal Mai, préfet de la Congrégation du Concile, va écrire à l'archevêque pour l'affaire de Moulins, et la Congrégation des évêques et réguliers lui écrira pour la nôtre ; mais un décret d'acceptation de notre appel et une déclaration de son effet suspensif, chose promise, chose due, l'aurons-nous ? Voilà le doute. 11 se pourrait que l'archevêque fut châtié pour sa lettre au Pape et que notre affaire restât en l'air. Nous sommes des journalistes.

Du reste, on attend les nouvelles de Paris. On se berce de l'espoir que l'archevêque entendra raison. Je ne l'espère guère et la lettre écrite à d'Alzon ne permet guère de l'espérer. Quelle triste lumière cette lettre contient. Je l'ai donnée à l'évêque d'Amiens qui en a été consterné comme moi. Je t'avoue qu'elle m'incline beaucoup vers la douceur ; je ne voudrais pas pousser ce malheureux archevêque à se casser le cou. S'il continue dans cette voie, il sera déposé. On en parle ici tout haut, et plus d'un, s'il le faut, y mettra la main.

DE LOLIS VELÎILLOT 827

Malgré le bruit que ces débats font en France, ils en font davantage peut-être à Rome. Le Pape ne parle point d'autre chose dans les audiences qu'il donne aux Français L'abbé Flssiaux l'a vu le lendemain de l'arrivée de l'adhésion de Marseille. Le Pape lui a dit : « Votre évêque avait-il besoin de se mêler de cela ? Il eut mieux fait de se taire ! » L'abbé Fissiaux l'a écrit à Marseille immédiatement. A propos de cette adhésion que dit Gondon de la part qui lui est faite et qu'en dit Taconet. Je crains que, préoccupé des grands intérêts de Naples et de Londres, Gondon ait négligé de dire à Mgr de Mazenod que sa mission n'était pas de recevoir des avis, ni de prendre des engagements au nom de la rédaction. Il faut lui faire entendre qu il aurait tort d'être trop négligent sur ce chapitre.

Je n'ai pas été surpris de ce que tu m'as dit sur les renseignements transmis par Rayneval. Sa conduite a changé, il est venu nous faire une visite très longue et très amicale, et nous avons conjecturé que les dernières nouvelles de Paris n'étaient point étiangères à cette politesse. De Cotte et Ségur ont écrit à l'empereur dans le sens de nos amis.

Je suis toujours très content de tout le monde, particulièrement des Jésuites et de l'évêquc d'Amiens ; je' reçois toujours le meilleur accueil ; les Romains, eux-mênjes, ont voulu me faire fête, et j'ai été nommé à l'unanimité membre d'une académie dont je ne sais pas encore le vrai nom. Tout ce que j'en sais, c'est que l'on n'y prend pas un nom de berger, et qu'elle est sous le patronage de Saint

328 COBRESPONDANCE

Joseph. On a reçu en même temps que moi un Cardinal. Il n'y a rien à faire qu'à écrire une lettre de remerciements et à mettre dans sa poche un diplôme. J'espère pour Taconet que ce diplôme est délivré gratis, sauf les baïoques dues au porteur de ce titre de gloire.

J'ai fait mes Pâques ce jnatin à St-Louis, en communion générale. L'éveque de Versailles nous a dit la messe. C'est ma destinée de communier tous les ans à Pâques, de la main d'un gallican ; mais celuici est un gallican uni.

L'Archevêque de Rouen est arrivé hier. Nous aurons dans quelques jours des nouvelles de son travail.

J'ai reçu VUnivers du 12 oii je vois qu'Aubineau se fend contre Janin. Lui a-t-il fait un rond sur le ventre ?

Il me semble que vous auriez dû publier déjà la lettre que je vous ai écrite pour annoncer mon appel. Ne l'auriez-vous point reçue ?

Adieu cher frère et chers amis. Je m'ennuie extrêmement et il fait toujours un temps détestable. Ne comptez pas encore sur moi. Il me semble impossible de partir avant la semaine d'après Quasimodo, et bien heureux si je ne suis pas contraint de rester davantage.

Je viens de lire la circulaire de l'éveque de Montauban aux évêques. Il y a de bonnes choses comme dans tout ce qu'il fait. A qui attribué-t-on la lettre de l'archevêque de Paris contre Moulins ? A coup sûr, elle n'est ni de lui, ni de Dupanloup, ni de Danielo.

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