CLXXVIII
Au Même Rome, Mercredi Saint, 22 mars i853.
L'esprit romain se dessine et les nouvelles sont tristes. Lundi soir, le Pape a témoigné le désir que j'écrivisse à Mgr de Paris. J'ai dit que cela ne servirait à rien, ou nous mènerait à mal, mais les observations lui ayant été faites, je n'ai pas résisté. J'ai passé la journée d'hier à faire cette lettre dont je t'envoie le brouillon. Peu de journées m'ont paru aussi sombres. Elles ne sont pas lumineuses ici, pourtant ! Cette besogne achevée, je suis allé me consoler en montant à genoux la Scala Santa. C'était le moment. Je me flatte cependant que cette lettre ne vous paraîtra pas trop humiliée ; mais elle existe et c'est déjà trop, car nous avons en présence un homme qui ne paraît pas chargé de scrupules. Le soir, accompagné de Mgr de Ségur, aussi affligé que moi, j'ai porté le paquet au Vatican. Le Cardinal Antonelli n'étant point visible, Ségur s'est chargé de faire tout seul la remise. Elle a été opérée ce matin avec un billet de lui très net et très bien tourné. On m'épargne d'envoyer cette lettre moi-même. Le Pape s'en chargera. Pourvu qu'il l'approuve et qu'il n'en demande pas davantage !
Il y a toutefois une limite que je me sens guère disposé à franchir, même pour lui.
L'évêque d'Amiens cherche à me dorer la pilule.
33o CORRESPONDANCE
Il me dit que l'on veut faire quelque chose de très bien, dont je serai content et que ma lettre doit faciliter. On m'avait déjà dit cela. Il en est résulté la lettre de Fioramonti. Qu'arrivera-t-il cette fois ? C'est un secret. L'évêque a demandé au Pape la permission de le dire, et le Pape, après avoir hésité, le lui a défendu. Ce secret, c(! n'est point l'Encyclique qui est faite et qui sera expédiée après Pâques. C'est autre chose. Je crois aisément que nous aurons toutes les satisfactions de côté désirables ; mais quelque chose de ferme, de direct, je ne l'espère plus. L'effet suspensif même, à quoi je m.e borne, paraît une trop grande hardiesse. C'est la stricte justice, c'est le droit commun ; on en accorde le bénéfice aux voleurs et aux débiteurs de mauvaise foi. C'est trop pour nous. Ah ! il faut s'armer de patience et se bien dire que de meilleurs ont été plus mal traités.
Ce qui m'enrage, c'est que tout le monde est bien disposé pour nous, qu'on dit tout haut que nous avons raison, qu'on regarde VUnivers comme plus utile que jamais ; qu'on a parlé de faire merveilles. Au milieu de ce beau feu, on attend de savoir ce que fera l'archevêque. On espère qu'il reculera devant des monitions secrètes. 11 n'en prend pas le chemin l Mon espérance est que, lui, emporté par son humeur guerrière, comme ceiix-ci par leur prudence, trouvera ma lettre trop audacieuse, et n'aura pas l'habileté avec laquelle il nous a joués lors du premier Avertissement. Du reste, à force d'imprudences, il devient tacticien. La promptitude et la multiplicité
de ses coups étonne et déroute la prudence romaine. Ils ne savent plus où entendre dans cette vendange de procès. Pendant qu'ils délibèrent, le gouvernement ne peut se raviser et intervenir. Ce sera le dernier coup.
Je vous dis tout ; mais soyons fermes et ne désespérons qu'à la dernière heure. Il faut perdre la bataille deux fois avant de battre en retraite, car si nous ne sauvons pas tout, nous ne sauvons rien. Quoique le temps me dure horriblement ici, et que je fasse valoir les intéiéts qui m'appellent, je resterai autant qu'il le faudia. Si la Congrégation ne veut pas se prononcer, je tâcherai de lui retirer l'affaire et d'avoir une commission spéciclc.
Ayez la charité de m'écrire sou^ent. Je m'ennuie d'une façon décidée et horrible. Tu os connu les puces à Rome, lu n'y a pas connu In pluie. J'ai la pluie et elle ne noie pas les puces. J'ai voulu, pour me distraire aujourd hui, assister à l'office des Ténèbres à Saint-Pierre, pensant bien qu'on se battrait dans la chapelle Sixtine. J'ai passé deux heures sur mes jambes au milieu d'une cohue de charabias venus de toutes les parties du monde. J'ai entendu leur détestable Misereie en roulades, qui est fort loin de valoir celui des Missions, et je suis revenu à sept heures par une pluie battante, escorté par des fiacres qui me demandaient une piastre. J'ai mieux aimé me mouiller que d'imposer cette dépense à Taconet qui a déjà pour 12 paul de carrosses aujourd'hui. Je t'écris en attendant de pouvoir dîner, car je n'ai pas le courage d'aller jusqu'au Capitole, et
332 CORRESPO^DA^CE
l'auberge est si enconibiée qu'on fait queue à la porte de la salle à manger. Je veux d'ailleurs que vous ayez des nouvelles et je compte me donner la consolation de passer demain la matinée dans quelque église où je ne verrai ni anglais, ni italiens, ni français.
Le concile d'Amiens est approuvé sans ratures, on n'a ajouté qu'un mot dans le décret sur les coutumes. Celui qui regarde les journaux a passé ! Il sera publié avec un commentaire de l'évêque d'Amiens qui nomme VUnivers. Tout cela serait fort bon et l'on verra bien le sentiment de Rome à notre endroit, mais il y a toujours la sentence. Chantons victoire, il faudra peut-être se contenter de cela.
Je te fais les compliments de l'Abbé Audisio qui vient mé voir quelquefois. Il me dira la messe mardi à Saint-Pierre.
La caisse contenant les papiers n'est pas encore arrivée à Rome. L'ivoire de M. Moreau a été retiré par un camérier du Pape. Je tâcherai de voir ce personnage pour que ce brave homme reçoive un remerciement, s'il ne l'a pas déjà. Il a écrit une lettre que j'ai et qui est malheureusement cocasse, mais cela ne sera peut-être pas trop sensible pour des Italiens.
L'évêque compte partir mardi. Je crois qu'il traînera jusqu'au 5. J'essaierai de le garder jusque-là, car il m'est bien utile.
Adieu petit frère, distribue mes compliments et sois discret sur les nouvelles. N'oublie pas notre excellent La Tour. J'écrirai un mot à Angoulême et
DE LOUIS VEllLLOT 333
à Gap et, si je puis, à Arras. Embrasse mes sœurs et mes filles, mes pauvres petites filles ! Marie m a donné des nouvelles de du Lac. Son orthographe négligée est très goûtée à Rome.
On n'a point vu Ozanam ; il serait peu à redouter. L'archevêque de Rouen fait triste figure. Si j'en crois Fioramonti qui est devenu mon ami et par qui je fais arriver bien des choses, la première entrevue de ce prélat avec Antonelli lui a ôté toute espérance.
Adieu encore. Priez le bon Dieu pour moi. Les consolations religieuses que j'espérais ici me manquent. Je ne trouve aucun soleil à Rome.
Louis.
Il y a un évêque gallican qui va voir arriver chez lui un de ces matins une couvée de moines, munis de tous les papiers possibles pour lui fermer la porte au nez lorsqu'il voudra savoir ce qui se passe dans leur maison.
Au Même
Rome, Jeudi-Saint, 23 mars i8r)3.
Dernières nouvelles.
Ri^ ce matin, sauf la pluie ; elle tombe avec une abondance particulière, sans relâche, il fait noir et j'y vois à peine.
Ma lettre d'hier est peut-être trop sous cette impression. Ne la lisez qu'entre vous, et jugez mieux
33/i CORRESPONDANCE
que moi. D'une part, ce n'est pas à nous de trouver le Père trop prudent, et de l'autre nous devons souhaiter qu'il soit miséricordieux. Après vous avoir écrit et expédié mon paquet, j'ai vu l'évêque d'Amiens. Il croit et il dit si fortement que l'Attila parisien verra l'épée apostolique, que je suis tenté de le croire aussi. Ma lettre ne serait que pour lui ouvrir une porte de sortie, qui serait murée aussitôt de façon à ne pas devenir une porte de rentrée. Tout cela me place dans une situation d'esprit bizarre. Quand je pense que l'insolence gallicane pourrait triompher, je m'indigne ; quand je vois comment ce pauvre homme qui s'en fait le héraut peut être abattu, je le plains. Je trouve aussi que dans l'intérêt de l'Eglise et de notre âme, nous ne devons pas souhaiter un triomphe éclatant. Si l'archevêque était frappé directement et manifestement à cause de nous, beaucoup d'amours-propres en seraient choqués et beaucoup de faiblesses scandalisées. Soyons aussi petits qu'on voudra que nous le devenions, si seulement l'honneur est sauf ; car sans cette condition nous ne pouvons rien, et avec cette condition, nous rattrapons tout, puisqu'elle nous permettra de vivre. Disons-nous bien tout de suite que Rome finit toujours par se trouver plus sage qu'elle n'en avait l'air dans le premier moment et plus hardie qu'ellemême ne croyait ou ne voulait l'être. Dieu qui gPbien voulu si souvent arranger nos affaires, arrangera encore celle-ci.
A moins de tempêtes et de naufrages, vous aurez reçu cette lettre le jour de Quasimodo. Je vous de-
mande, puisque vous voulez bien suivie ponctuellement mes instructions de vous arranger pour avoir une messe à Notre-Dame des Victoires, le lundi suivant et d'y communier. J'en ferai autant ici. Nous demanderons au bon Dieu, un esprit de foi, d'humilité, de prudence, tel qu'il le désire de nous. Quand je vois les soucis que nous donnons au Pape, et quelle grande affaire est pour lui la nôtre, au milieu de toutes les affaires de l'Eglise, je sens que nous sommes véritablement obligés de tendre à la perfection.
Le jour des Rameaux, qui est la plus belle cérémoniie que l'on puisse voir ici, et qui, comme je vous le prouverai, ne saurait être nulle part aussi belle qu'ici, j'étais à dix pas du Pape. Il m'a certainement vu, et j'ai fortement dans l'esprit qu'il a prié à l'occasion de nous et pour nous. Je sais qu'il a dit trois fois la sainte messe pour son Encyclique à notre sujet. Après cela, si nous ne trouvons pas tout ce qu'il fera très bien et très juste, nous aurons tort, et l'avenir nous donnera tort et le bon Dieu aussi. Songeons à cette dernière sentence dont il n'y aura pas d'appel. Nous ne serons jamais condamnés pour n'avoir pas voulu avoir trop raison. Ne disons pas : je l'emporterai, je l'emporterai ! Il suffit que Saint- Pierre l'emporte.
C'est Taconet qui organisera la messe que je vous demande. Il en profitera pour me mettre dans le cœur du bon curé, et il lui dira que J^^ chapitre de Saint-Pierre fait travailler activement à la couronne de sa Madone. Ce sera une pièce de trente mille
francs ; celle du Batnhino sera moins chère, mais non pas indigne de la Maman.
Adieu frères, je me fais du bien en vous écrivant ceci et je vous laisse pour aller à l'office.
Tout à vous en N.-S.
Louis Yeuillot.
Au Même
Rome, Lundi de Pâques, 27 mars, i853.
Cher petit frère,
Ma lettre à l'archevêque part ce matin ou ce soir. C'est l'ablégat qui l'emporte. Le sous-secrétaire d'Etat m'a fait venir pour y mettre l'adresse, parce que j'avais négligé cette formalité. Le Cardinal Antonelli a dit au cardinal Fornari : Je ne sais pas si la lettre de M. Veuillot plaira beaucoup à l'archevêque, mais elle nous convient et c'est tout ce qu'il faut. Du reste, en dépit des nouvelles que vous avez, les dispositions parisiennes sont à la paix. La lettre d'Antonelli a fait tomber subitement des fureurs que celle de Fioramonti, entendu au sens des Débats, semblait ranimer. C'est ce que le sous-secrétaire d'Etat m'a dit ce matin, d'après une dépêche de la Nonciature. L'archevêque, lisant cette expression incontestable de la pensée de Rome, a terminé o plutôt interrompu contre VUnivers en disant : Comment arranger cette affaire ? — Cherchez ; vous
avez tant d'esprit. — Cherchons ensemble, je vous en prie, Monseigneur. Et on cherche. Voilà le dernier vent. L'Encyclique arrivera ces jours-ci et soufflera du même côté. Elle est, dit-on, très claire, sans nommer personne. Si l'archevêque baisse pavillon là-dessus, le replâtrage sera fait, mais fait par le Pape. Sinon, il faudra en venir à l'appel suspensif. Mon goût est toujours pour ce moyen, qui me paraît le plus simple et le meilleur ; mais il fait un autre effet dans les conseils de la prudence romaine. Croyons qu'elle est plus sage que nous. En somme, si nous vivons, on verra bien que le Pape le veut, et il le veut très fort, plus, je crois, qu'on ne veut ailleurs notre ruine.
Pour m'occuper ici, et pour me mettre à couvert, il m'est venu l'idée de demander la croix de Pie IX pour le bon Taconet. Puisque c'est lui qui fait les frais, il est juste qu'il porte les honneurs. J'ai donc rédigé un petit mémoire de ses services que j'ai fait passer sous les yeux du Pape ; faisant remarquer, d'ailleurs, que cette faveur n'aurait rien de politique, ni de littéraire, ni de coloré en rien, et qu'il ne s'agissait que de récompenser spontanément un généreux fidèle qui, certes, a généreusement servi. La chose paraissait aller toute seule, et je me faisais une joie de rapporter cette babiole à ce cher ami qui, certes, n'aurait pas manqué de faire des yeux bien drôles et de s'exécuter sous le rapport des comestibles. Mais voilà qu'on songe que Taconet paraît un homme politique, et qu'on me gâte toute mon
affaire en écrivant au Nonce, pour savoir s'il n'y aurait pas d'inconvénients. On attend la réponse du Nonce, mais je suis mortifié de cela, que j'avais fait pour le mieux, plus que de tout le reste.
Je te fais cet aveu pour que toi ou du Lac, vous sachiez que répondre au Nonce, s'il vous interroge, et pour que vous le priiez de me garder le secret, surtout envers ce pauver Loulou. Si l'on m'avait prévenu qu'on écrirait à Paris, j'aurais retiré ma demande, laquelle, je l'avoue, a été une inspiration de cœur mêlée de trop de fatuité. Je m'étais figuré que j'aurais mon affaire tout de suite comme si j'avais sollicité pour quelqu'un qui n'aurait aucun droit.
Je t'envoie ceci par une occasion. J'ai reçu ce matin la lettre de Taconet par la Clvilta, et la tienne avec un paquet de Bonnetty. Il pleut toujours, il n'y a pas eu d'illuminations de la Coupole, et la Girandola est noyée. Je vous écrirai un mot par le courrier du 3i. J'ai bien peur d'être ici jusqu'à la réponse à ma lettre. On ne peut pas s'ennuyer plus que je ne fais.
Mes manuscrits sont arrivés. Je les retirerai demain de la douane, et je les remporterai probablement sans m'en servir. L'affaire prend un tour qui rend les mémoires inutiles.
L'article de Montalembert fait un effet désastreux pour lui. On en parle avec douleur et avec inquiétude. Tâchez de le laisser tranquille. Je crois que la Civilta ne répondra point.
DE LOnS VEUILLOT SSq
Je suis heureux que lu n'aies pas suivi ce que tu as cru être mes instructions au sujet des articles des. journaux sur notre affaire. En parlant de reproduire ce que l'on dit contre nous, j'entendais seulement les écritures violettes. Du reste, vous êtes sur les lieux, et vous voyez ce qui convient. Moi, d'ici, je trouve que le silence dédaigneux fait très bien et que nous pouvons désormais nous dispenser de répondre à l'Ami, après avoir fait une déclaration publique.
Adieu, je vous embrasse tous.
GLXXXI
Au Même
Rome, 3i mars i853.
Par ton billet du aS, reçu hier, je voip, que le Parisien garde encore une certaine attitude. Ici, il commence à attendrir. 11 a écrit, et sans arrogance. On croit toujours qu'on l'amènera, par un ensemble de petits câbles invisibles à l'œil nu, à retirer son papier purement et simplement. Je le voudrais bien, mais j'en doute. Il faut attendre l'effet de ma lettre, et le plus triste est qu'il faut que je l'attende ici. C'est du moins l'avis des politiques. Ce n'est pas tout à fait le mien. Je me regarde comme assuré que nous avons obtenu tout ce que l'on croit prudent de nous donner. Pour qu'il y eût davantage, il faudrait que notre homme fît de nouvelles excentricités, et son pauvre petit cœur de poulet téméraire n'y est plus.
CORRESPOADANCE
On veut le ménager, et après tout, dans la circonstance, on n'a pas tort. Je suis au fond, de l'avis des modérés, je crois que nous devons nous contenter du strict nécessaire, et nous l'avons.
L'Encyclique est partie. On dit qu'elle est bonne. Tu la connaîtras peut-être avant moi, car un ami ne manquera pas de vous la communiquer. Ici, je n'ai point d'ami qui l'ait lue. L'évêque d'Amiens ne recevra que demain ou samedi l'exemplaire qui lui est destiné. Je vous l'adresserai à tout hasard, pour le cas oii personne n'aurait voulu commettre une indiscrétion qui est d'avance autorisée et désirée, car la publicité est une des qualités et doit être un des effets essentiels de cette pièce secrète. Je recommande à du Lac de s'appliquer à la traduction, celle de Fioramonti a paru modeste et trop modeste. Fioramonti est mortifié et prétend qu'il a dit davantage.
Ce qui m'adoucit singulièrement, c'est que notre victoire ici, dans l'opinion, est éclatante, complète, persévérante. A part quelques bons apôtres de Saint- Louis, d'ailleurs décriés, tout le monde est hautement pour nous ; et comme on ne parle que de cela, les vingt mille étrangers qui ont passé à Rome en ont pu envoyer la nouvelle partout. Le cardinal Piccolomini, très rond et très simple, causait l'autre jour au milieu d'un cercle avec deux Nantaises légitimistes, passionnées pour leur évêque. Elles vantaient ses vertus et celles de tous les évêques français. « Je les trouve absurdes, moi, vos évêques, dit le Cardinal. Quelle folie les a poussés contre Vlni-
vers ? Pourquoi fiappenl-ils injustement ce journal Cjui défend si bien la religion ? — Mais, Eminence ! — Bah ! Bah ! l'Univers est un bon journal, c'est le seul bon. Tout le monde est pour lui, à Rome. Si vous ne m'en croyez pas, parce que je m'occupe peu des affaires, questionnez les cardinaux. Tous disent partout ce que je vous dis, vos évêques sont absurdes. » — Elles se turent, et voilà les nouvelles qu'elles pourront donner à Ubard de la Guichaudière. Elles n'auront pas eu de peine à savoir que le cardinal Antonelli parle exactement de même, et le Pape aussi.
Le Concile d'Amiens est approuvé ; c'est fini. L évêque emportera ses actes. Le Pape lui a dit que le décret sur les études était bon et orthodoxe, mais qu'à son avis, il donnait peut-être un peu trop à la raison. Il a profité de l'occasion pour envoyer une très ample bénédiction à Bonnetty, dans l'espoir que cette bénédiction ferait prospérer ses travaux. Néanmoins, comme le pauvre Bonnetty est dénoncé et rapporté, il devra aller chez le Nonce, et dire, ce qui ne lui coûtera guère, qu'il rejette tout ce qui peut être condamné et se soumet d'avance à tout ce qui pourra être réglé, plus tard, à Josaphat ou ailleurs.
Adieu, cher petit frère, je t'embrasse ainsi que les autres.
Louis.
Au Même
Rome, 3 avril i853.
Que veux-tu, pauvre petit frère, il fallait bien faire ce que j'ai fait, puisque le Pape l'a voulu. On en espère du bien, et moi aussi quelquefois. L'affaire se débrouille. C'est l'Archevêque lui-même qui, pour sortir d'embarras, a demandé au Nonce que je lui écrivisse ; et la demande, par une délicatesse dont je suis reconnaissant, m'a été transmise au nom du Pape, comme venant de lui, pour que je n'eusse rien à refuser. Si maintenant, tout cela n'est qu'une ruse, comme tu le penses, l'Archevêque se prendra dans ses filets ; car certainement, on ne m'abandonnera point, ou l'on me trompe plus qu'il n'est permis de le supposer. L'ordonnance sera suspendue si elle n'est point retirée. Nous en avons l'assurance positive et du Cardinal et du Sous-Secrétaire d'Etat, et des Cardinaux et du Pape. Hier, ce bon Saint-Père a expliqué son Encyclique, dont il est fort content, à l'évêque d'Amiens. Arrivé à l'endroit qui nous concerne, il a dit : <( C'est pour Veuillot que j'ai fait cela ; en est-il satisfait ? » Quelques heures auparavant, il avait parlé au Cardinal Fornari : (c Je pense que Veuillot connaît maintenant l'Encyclique. L'évêque d'Amiens la lui aura communiquée. Je crois qu'il sera content. » Comment n'être pas con-
tent d'une telle bonté ? Je 'este néanmoins pour voir l'effet, qui ne sera guère connu avant huit ou dix jours. Je ne partirai que le i5 au plus tôt. Tout le monde me le conseille, sans compter Elise, et je me ferai violence ; mais je t'assure qu'il m'en coûte, et que je suis bien distrait dans mes prières. Voilà deux mois que je suis parti. J'ai encore près d'un mois à passer sans vous voir. Quand je verrai le Pape, je jetterai les hauts cris. Je lui demanderai si ce n'est pas une cruauté de me tenir si loin de mes frères et de mes filles. Je me mets devant un autel à prier pour vous ; là-dessus, je vous vois, et me voilà parti pour la rue du Bac. Plaise à Dieu que cela me compte pour pénitence.
J'écris à Bonnetty pour l'engager à publier sa relation. Il aurait bien tort de se laisser prévenir par la paix, car nos frères et amis de ÏAini sont là pris au daguerréotype, et il est bon d'avoir le document à leur mettre sur la figure quand le temps sera venu d'écrire l'histoire : Si vis pacein para beUum, comme dit Lamarche, du Siècle.
J'ai reçu les numéros de l'Univers contenant mes articles sur Gaduel. Je viens de les relire. Dieu juste ! Je veux rester un mois de plus si l'on peut trouver un homme équitable qui condamne ce langage.
L'envoi de Lecoffre m'est annoncé. J'aurai le ballot dans trois ou quatre jours, et je ferai des heureux en distribuant ces babioles. Je vais voir si l'on peut trouver la traduction italienne du livre de Do-
noso. Je la rapporterai, car je ne puis plus l'envoyer par l'évêque d'Amiens.
Adieu, mes chers amis ; je vous embrasse très spécialement.
Louis.
L'évêque d'Amiens vous racontera la consternation de l'Archevêque de Rouen, qui trouve que l'Encyclique écrase l'épiscopat, et que je vais rentrer à Paris par la porte triomphale. Il convient d'ailleurs, que l'Archevêquy de Paris a été trop loin, que VUnivers a rendu des services, qu'il serait malheureux que le journal vînt à succomber. Mgr l'évêque de Viviers avait si bien pris la mesure ! Voilà un prélat ! Voilà un homme d'esprit ! Mais l'Archevêque a tout chaviré avec sa promptitude, et maintenant, que vat-on penser de l'épiscopat français ? L'Univers est donc une puissance dans l'Eglise ? Il faut donc laisser lire ce journal à tous ces jeunes prêtres qui sont enragés dans leur passion pour lui ! Encore si le Pape avait dit un mot des torts de M. Veuillot 1 Mais rien ; tout est pour l'avenir. Enfin, Monseigneur, vous ne pouvez pas nier que cette Encyclique ne soit en désaccord complet avec la sentence de Mgr l'Archevêque de Paris, et même avec la lettre si sage de Mgr de Viviers ? Alors, où allons-nous ? Chi lo sa !
DE LOUIS VEUILLOT 3/l5