CLXXXVIII
.4 Mgr l'Arclievêqiie de Paris (ij
Rome, 16 avril i853.
Permettez-moi de ne pas tarder à vous parler de ma reconnaissance. Depuis que je suis à Rome, je n'y ai pas éprouvé la joie pleine et pure que je goûte en ce moment. Tout le monde vous admire, et moi je vous bénis. Je sais déjà que mes collaborateurs ont eut le bonheur de vous voir. C'est une satisfaction que je demande à Dieu de me donner bientôt. Sans connaître encore les détails de cette entrevue, je suis persuadé que mes amis en sont revenus pénétrés de votre bonté. Daignez me faire la même part qu'à eux ; car tous les sentiments qu'ils vous ont exprimés sont les miens. Nous sommes vos enfants. Monseigneur, et vos enfants dévoués, Nous voulons mériter votre bienveillance; tous nos efforts seront dirigés dans ce but. J'ai eu de grands chagrins : à peine en ai-je connus de plus vifs que le malheur de ne pas vous contenter. Je voudrais ardemment que l'œuvre diflicile à laquelle nous nous sommes attachés pût devenir une des joies de votre épiscopat. Monseigneur, j'y travaillerai de tout mon cœur, croyez-le bien. J'irai vous trouver, vous lirez dans mon âme. Vous verrez qu'elle ne renferme rien qui
(1) A la suite du retrait de la condamnation.
36o CORRESPONDANCE
puisse effrayer un évêque. Vous verrez combien Votre personne et Votre autorité nous sont chères. Nous n'avons pas su nous faire comprendre, si nous avons donné sujet de douter de notre obéissance. J'ai toujours été soumis. à la puissance épiscopale, et j'y serai plus soumis que jamais. Quiconque méconnaîtrait, à cet égard, les devoirs qui sont imposés aux fidèles, apprendrait vite ici à en connaître l'urgence et l'étendue. Quant à moi, non seulement, ils me sont sacrés, mais je puis dire, grâce à Dieu, que je les aime, et qu'il n'y a pas d'épreuve que je ne préférasse au malheur de les enfreindre.
Je vous prie d'agréer, Monseigneur, en attendant que je puisse la renouveler de vive voix, l'expression du dévouement tout filial avec lequel je suis, de Votre Grandeur,
Le très humble et très reconnaissant serviteur.
A M. Eugène Veuillot.
Rome, 17 avril i853.
Soyons justes, cher frère, l'Archevêque s'en tire habilement, convenablement et même chrétiennement, ce qui vaut mieux que tout. La joie que cette conclusion provoque ici me montre combien on avait cru déployer de courage. Ils ne connaissaient pas leur force ; ils la connaîtront mieux et ne l'oublieront pas. Jamais nous ne leur avons rendu un plus grand service. Lasagni a vu le Pape ce matin
et l'a trouvé radieux. Moi -je le verrai bientôt. J'ai demandé mon audience, et je ne pense pas l'attendre beaucoup.
Je reçois des compliments de tous côtés. Plusieurs de nos cardinaux m'ont envoyé leurs secrétaires. Mes amis les Anglais catholiques se réjouissent du bon et fier argument qu'ils vont opposer aux protestants, lorsque ceux-ci leur opposeront nos divisions. Nous avons un juge, nous ; il parle, et tout se soumet. En vérité, c'est un événement de première taille. Remarquez comme le décret parisien commente bien l'Encyclique, et met les points sur les i.
J'ai reçu jeudi soir la nouvelle. Le sous-secrétaire d'Etat m'a fait venir pour me communiquer la dépêche télégraphique du Nonce. Le lendemain, ta lettre est arrivée, et en même temps Rayneval m'a écrit qu'il venait de lire l'ordonnance dans les Débats du lo. Le soir, il m'a envoyé votre article, qui était dans les Débats du ii. Le numéro qui le contient n'est pas encore à Rome, ou n'y est que depuis ce matin. Comme le service des Débats est bon, et comme le nôtre est mauvais !
On m'a demandé d'écrire à l'Archevêque. J'ai répondu que c'était déjà fait. Je n'entends pas me laisser vaincre en générosité. Toutefois, je n'ai pas oublié les lois de la prudence. Je vous envoie une copie de ma lettre qui n'est pas destinée à la publicité. Si vous le jugez bon, vous pourrez dire qu'aussitôt la réception de l'ordonnance, j'ai écrit à Mgr l'Archevêque pour lui dire ce que vous avez dit déjà publi-
quement. Mais douze jours auront déjà passé làdessus, et mieux vaut rester dans l'ombre.
Je pense que l'abbé Morel a déjà constaté sa liberté. Il ne faut pas en abuser. Une extrême prudence nous est commandée pendant longtemps. Le Pape a dit en riant à Fioramonti qu'il se proposait de me faire un sermon sur la charité. S'il m'abîme trop, je me propose de me défendre. Je suis très hardi quand je parle à genoux.
J'ai porté hier au Vatican la lettre dont je vous envoie copie. Je voulais la lire à l'Eminentissimo, mais il était à la Comédie chez l'ambassadrice de France. Cette dame jouait le Mariage forcé, de Molière, et le Bougeoir, de Carraguel.
A force de se demander : Où allons-nous, l'Archevêque de Rouen s'est décidé à prendre le bateau. Il part avec ma lettre. Un abbé gallican d'Yvetot est arrivé avant-hier : en l'apercevant, le grand-vicaire Surgis, celui qui devait éclairer Rome, l'a salué de ces paroles : Tout est perdu. On a soufflé sur sa chandelle.
Moi, à moins d'événements, je compte partir le 25. Je laisse de côté une béatification, qui aura lieu le 2 mai. Je laisserais le Pape, s'il était possible, et je risquerais le voyage même avec l'Archevêque de Rouen et son giand-vicaire éteint. Il faudra repasser par Livourne et Gênes ; il n'y a de bateau direct que le 3o. Si la mer est décente je serai à Marseille le 28, et à Paris le 2 ou le 3. Vous seriez bien gentils de m'écrire à Marseille, poste restante, ou encore
mieux, chez mon ami Chuit, banquier, ce qui m'évitera d'aller au bureau. Je serai bien affamé de nouvelles.
Ah ! quelle délivrance ! Et que saint Pierre a bien arrangé tout cela. Sans compter que je vais passer pour un fier diplomate. Et Dieu sait, pourtant, si j'ai rien changé à notre manière. Adieu tous, je vous embrasse, comme dit Marie, de tout mon
cœur.
Louis.
i8, au matin.
Hier au soir, en rentrant, j'ai trouvé mon audience pour aujourd'hui ; mais tu n'en auras l'histoire que par le courrier du 20 ; cette lettre-ci profite d'une occasion et prendra la route de Civita, quand je prendrai celle du Vatican. Je vais donc voir Pie IX tout à l'heure et lui dire adieu. Je a^ous laisse sur cette situation palpitante. La suite au prochain numéro.
Je vous envoie tout de même copie de ma lettre, l'original ne partira que dans deux jours. Je l'emporte pour la montrer au Pape, puisqu'il met le nez dans mes correspondances. Il est positif qu'il a lu et médité ma lettre politique ; et il a dit lui-même à Fornari, qu'après tout, on ne pouvait pas me demander davantage, que ce n'était pas à moi de demander pardon, et que je parlais comme j'avais le droit de parler.
J'enverrai l'original par le Nonce, à qui j'écris en même temps pour le remercier. Vous pouvez lui annoncer cela.
Adieu, si j'avais eu mon audience deux jours plus tôt, je serais parti le 20, mais il n'y a plus moyen. Toutefois, arrêtez les travaux de la poste. Je crois que l'on reçoit encore ici le numéro de l'évêque d'Amiens. Si le journal n'arrive pas de bonne heure, il arrive longtemps.
GXG A II Même
18 avril i853 (après l'audience).
Rien ne peut exprimer la bonté du Pape. Il vous bénit tous ; il vous aime. Que vous serez heureux quand je vous conterai tout cela ! Je lui ai lu ma lettre qu'il a trouvée bonne, et il a lu lui-même votre article que j'avais dans ma poche. Benissime. Il est fort content ; et il ne se trompe pas sur l'acte fénélonien qui ravit tout le monde. — Très Saint Père, cela prouve deux choses, 1° le bon cœur de l'archevêque ; 2° l'impossibilité absolue de résister, et de nepasobéirimmédiatenient. Une résistance ne serait pas téméraire, elle serait ridicule. — Si ! Si ! — II m'a dit que nous étions de bons enfants. II a posé sa main sur ma tête. Je lui ai embrassé les bras, les genoux ; il m'a appelé son fils.
J'ai pris aussi congé du cardinal Antonelli et je compte partir, cette semaine, peut-être par terre. Envoyez le journal à M. Sauvé, hôtel de la Minerve, Il s'abonne.
Louis.
20 juin i853.
Monsieur,
Je ne puis pas me blesser du mouvement affectueux qui vous a porté à m'écrire. Je suis très heureux au contraire et très flatté d'apprendre que mes livres vous ont été utiles, et qu'ainsi je n'ai pas manqué le seul but que j'ai voulu atteindre. Persévérez dans les sentiments chrétiens qui vous animent. C'est la force, la consolation, l'honneur de la vie; et, pour bien dire, toute la vie est là. J'ai vingt ans de plus que vous; j'ai passé par bien des malheurs. Un homme sensé ne peut s'applaudir que d'avoir été chrétien et ne peut regretter que de l'avoir été trop fard, ou trop peu. Il faut donner à Dieu tout notre cœur, tout notre esprit, toutes nos forces. Ce que nous gardons pour nous est perdu et misérablement perdu. Demandez à Dieu pour vous la grâce de vous en convaincre, et pour moi celle de ne pas l'oublier.
Je n'ai point fait de livre intitulé Les Esquisses du temps présent. Les matériaux du travail que je projetais sous ce titre ont trouvé place dans Les Libres Penseurs.
Je vous salue en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
366 CORRESPO>DA>CE
GXCII
A M. Léon Aubineau
i8 août i853.
Ami Léon, j'ignore absolument ce que vous faites de mon frère, en ce moment-ci, mais je ne me consolerais pas comme un bon père de famille si je ne vous remerciais du zèle sage que vous montrez pour lui depuis qu'il est question de cela. Vous n'avez pas une vilaine place dans mon cœur, vous la prenez très haute. De plus je vous admire beaucoup, et jamais la logique d'un homme qui en veut marier un autre ne fut supérieure à celle que vous déployez. Je m'intéresse à la chose, même au point de vue de l'art, et je souhaite qu'elle réussisse, étant d'ailleurs assuré qu'il n'y a point de péril. Si je n'étais pas ferré ici par tant de considérations politiques et domestiques, j'aurais voulu être du voyage pour vous voir opérer et donner mon avis ; mais vous pouvez compter qu'il serait toujours bien près du vôtre. La pupille a des idées que nous n'avons plus. Méprisez cela, vous savez ce qu'en vaut le quintal.
Remerciez bien Madame Guilliaud de l'hospitalité qu'elle m'a offerte par vous. Avec quel plaisir je l'aurais acceptée, et comme je me trouverais bien d'être mal chez vous.
Vous avez vu la mort de notre Sœur Marie-Thérèse. J'ai empiété sur vos droits, mais en les réservant. 11 nous faudia une notice. Nous ne pouvons pas per-
mettre aux saints de nous quitter, sans forcer l'imbécile monde de s'en apercevoir. Quel plus grand service pouvons-nous rendre à cet animal ? Adieu. Tout à vous en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
Comment trouvez-vous l'évêque de Troyes ? En voilà un qui fait honneur à sa ville de Lyon tant aimée. J'y prendrai des femmes, mais pas d'évêques.
CXGIII
A M. VAbbé Delor
21 octobre i853.
Mon cher Abbé,
Je vous dois une réponse depuis longtemps, mais vous savez qu'il me faut beaucoup pardonner sous le rapport de l'exactitude. Je suis de plus en plus accablé et tout s'en mêle. J'ai eu quatre enfants malades à la fois cet été pendant plus de deux mois; j'ai des affaires de tutelle à régler, etc. Au milieu de tout cela, le journal à servir et les libraires à contenter : voyez s'il me reste du temps pour les correspondances. Votre lettre m'a cependant fait grand plaisir et j'espère que vous n'en doutez pas. Elle a coïncidé avec un article de l'abbé Michou (i) qui n'est pas tout à fait de votre sentiment sur mes mérites, et j'en ai bien ri. Vous m'avez décidé à re-
(1) De VAmi de la religion.
produire cet article dans l'Univers ; j'ai voulu vous le faire lire. Savez-vous que cet abbé Michou écrit tout son journal dans ce ton-là et qu'il est fort bien reçu à l'archevêché ? Ce n'est pas tout à fait la même mesure que pour nous.
Conservez votre zèle pour M. de Montalembert, qui en est fort digne ; mais demandez à Dieu de lui donner des sentiments plus calmes et un plus grand oubli de lui-même. Je trouve qu'il s'égare tout à fait en politique. Il voudrait absolument que nous le suivions dans sa guerre contre le gouvernement en faveur du système parlementaire. Il met à cela la fougue qu'il met à tout et il déclame de toutes ses forces contre le pauvre Univers qui ne fait plus rien de bon à son gré. Jamais homme n'eut moins de patience contre les hommes et contre les événements ; et c'est pourquoi, malheureusement, avec un talent admirable, une foi ardente, un désintéressement parfait dans les affaires en tout ce qui n'est pas son opinion, il ne fera jamais qu'une belle voix.
Je n'ai pas pu cette année encore faire mon pèlerinage de Tulle. J'ai quitté Paris pendant huit jours seulement pour une visite obligée dans le Berry et il a fallu reprendre le collier. Quand vous verrez Monseigneur (i) exprimez -lui mes regrets ; et quand il publiera quelque mandement, n'oubliez pas de me l'envoyer. Adieu, mon cher Abbé. Priez pour votre tout dévoué.
Louis Veuillot.
(1) Mgr Berteaud.
DE LOUIS VEUILLOT 36q
À Mgr Gignoux, évêque de Beauvais
2^ octobre i853.
Monseigneur,
Voici les images que vous avez bien voulu me demander. La lithographie est à meilleur marché que la gravure, mais ni l'une ni l'autre ne coûtent cher. Le magasin d'Alcan est très bien assorti en ce genre. On y trouve de vrais petits chefs-d'œuvre comme art et comme sentiment religieux. Habituellement on choisit des saints et des saintes, et l'on ajoute ainsi le souvenir du Patron à celui de la personne défunte. Il y en a aussi qui portent une petite prière, à la récitation de laquelle le Souverain Pontife a attaché l'indulgence plénière applicable aux âmes du Purgatoire.
Pardonnez-moi\ Monseigneur, d'avoir /tardé si longtemps à vous faire cet envoi. J'ai des occupations sans nombre et implacables. Priez pour ma chère morte, priez aussi pour moi. Vous savez, hélas ! quelles cicatrices ces blessures laissent dans les cœurs.
Je suis bien tendrement et très profondément. Monseigneur,
Votre très obéissant et dévoué serviteur.
Louis Velillot.
370 COBRESPONDANCE
CXGV
0 M. Thayer
Paris, le 24 octobre i853.
Cher Monsieur,
J'ai fait votre commission auprès de La Tour. N'oubliez pas la mienne auprès de Madame Thayei . Je sollicite d'être reçu lorsqu'elle pourra recevoir, et je m'offre comme lecteur. Je ne suis pas très habile, mais je ferai de mon mieux.
Je vous recommande mon juif baptisé. J'ai de très bons renseignements sur lui. J'ai formé en sa faveur un plan qui m'a paru bien ambitieux : c'est de lui monter un commerce. J'ai déjà trente francs passés, et il m'en faut cinquante. Voyez ce que votre bon cœur peut faire pour nous pousser jusque-là.
Votre bien dévoué,
Louis Veuillot.
CXGVI
A Mme Thayer
Paris, 19 décembre i853.
Madame,
J'ai en effet été mandé au ministère, mais non pas pour les affaires d'Orient. Il s'agissait de la question des religieuses de Troyes, dont on désire
qu'il ne soit plus parlé parce que c'est la cause d'une grosse rumeur dans le pays, et parce que le litige est soumis à l'Empereur. On m'a aussi donné un avis très bienveillant sur les complications du pays de Bade, qui me laisse assez de liberté. Toutefois, il ne faut point ébruiter cela, s'il vous plaît.
Je vous envoie mes Visitandines que jo n'avais pas sous la main. Je suis convaincu que vous aurez plaisir à connaître ces saintes filles. Vous me donnerez bien un Ave pour salaire. Et un de ces soirs, quand vous ne serez ni trop fatiguée ni trop disposée à la méditation, vous me ferez signe et vous me rendrez très heureux.
Vous savez. Madame, avec quels sentiments je vous suis tout dévoué,
Louis Veuillot,
CXGVII
A M. Henri Villard (i)
25 janvier i85/j.
Je vous demercie. Monsieur, de la façon aimable dont vous voulez bien vous rappeler à moi. Je me souviens parfaitement de vous avoir vu quand vous faisiez votre droit. C'est ma faute plus que la vôtre, ou plutôt c'est la faute de mes occupations qui me condamnent à une vie aussi enfermée, dans la réalité, qu'elle est en dehors suivant les apparences.
(1) Publiée par la Semaine religieuse d'Autun, grâce à l'obligeance de Mgr Villard, fils du correspondant de Louis Veuillot.
Je suis heureux d'apprendre qu'en devenant un bon avocat, vous avez eu le bonheur incomparablement plus grand de rester un bon catholique, et que votre foi n'est pas oisive et morte. Je ne vous engage pas à persévérer. Vous savez maintenant assez de la vie et des choses du monde pour apprécier la part que Dieu vous a faite. Quel bonheur de le connaître, en ces jours oi^i tant de pauvres âmes l'ignorent, et de le servir lorsque tant d'autres, qui le connaissent pourtant ne le servent pas / Là est le repos, la joie, la gloire de l'homme.
Adieu, Monsieur, ne m'oubliez pas devant Dieu. J'ai quelquefois de laborieux moments à passer ; mais je suis bien soutenu par les sympathies que me témoignent, de toutes parts, des hommes semblables à vous.
Votre très humble et très dévoué frère en N.-S.
Louis Veuillot.
CXGVIII
A Madame Thayer
Paris, i4 février 1854.
Madame,
J'ai grand'peur d'être oublié de vous, et grand besoin par mille raisons de ne l'être pas. Soyez assez bonne pour me donner une audience afin que je vous voie marcher d'abord, et que je vous présente ensuite ma requête. Ma liberté est en grand péril si vous ne me défendez pas. Accordez-moi dix mi-
DE LOUIS VEUILLOT SyS
nutes pour déployer mon éloquence et toucher votre cœur.
Je vous avais promis autrefois de vous donner un portrait de l'auteur de Vlmitation que j'ai découvert et que je soutiens authentique. Personne ne me prouvera certainement qu'il ne l'est pas. Jugezen. Je le joins à ce billet II porte un souvenir que je n'ai pas besoin de vous recommander. C'est celui d'une pauvre créature bien pleurée, qui, sans que vous la connaissiez, vous a beaucoup admirée, et qui, j'en suis sûr, vous aime encore.
Agréez, Madame, les sentiments respectueux et
reconnaissants de votre très humble et tout dévoué
serviteur.
Louis Veuillot.
à M. Léon Aubineaii
9 juin i85/i.
Mon cher Ami, voilà que mon Carthur m'a trouvé tant de belles choses que je suis en train de faire un vrai volume avec le Droit du Seigneur. Etant lancé là-dedans, je veux aller au fond, et ne rien laisser sur pied de tout ce que l'on a dit. A ces causes, je vous prie de m'envoyer une petite relation galamment tournée de ce qui vous est arrivé à Tours pour le pis que les savants de là-bas prenaient pour autre chose. Je le fourrerai quelque part où cela fera très bien et j'aurai le plaisir de vous enrôler parmi
correspondancï:
mes autorités comme, de fait, vous en êtes une. Je ne vous en dis pas plus long, ayant déjà l'imprimeur sur les bras. Nous allons tous bien. Eugène fait sa malle. Elise a déjà la main sur la portière du wagon oîi elle engouffre avec elle nos deux grandes ; les petites sont à Senlis. Je vais rester tout seul à chauffer la locomotive. Voilà ce que c'est que d'être père ; et vous qui êtes là-bas bien tranquille, je viens vous forcer de montrer ce que c'est qu'être ami. Tout y a ses inconvénients. Ne m'oubliez pas autour de vous, et marquez en post-scriptum comme est-ce qu'on se porte.
Bien à vous, Louis Veuillot.
ce
A u même
Juillet i854.
...Pour moi je ne verrai pas encore la Peloniiière, de cette année. Mon chien de livre me retient jusqu'au moment de partir pour la Bretagne où sont mes amours.
Ce chien de livre est fini. J'ai écrit fin hier au soir. Quelle belle barre j'ai tracée sous ce beau mot.
Ça aura 4oo et des pages, dont les dix meilleures viennent de vous. Je crois bien que j'en ai tiré parti. J'ai stoïquement brisé avec le monde depuis un mois. Je n'ai point fait de visites ; je n'en ai point reçu. Je n'ai lu ni journaux, ni lettres. J'ai voulu finir et j'ai fini. Vous aurez cela dans une quinzaine.
DE LOUIS VELILI.OT '5']b
Rien de neuf au journal. Le pauvre Du Lac travaille comme une paire de bœufs. Je vais maintenant lui donner un coup de main.
Je voudrais bien que Madame Aubineau fût tout à fait remise. Donnez m'en quelque petite nouvelle avant mon départ, et présentez-lui mes respects. Adieu, très cher Ami.
Louis Yeuillot.
Au même
Septembre i854.
Mon cher Ami,
Je vous renvoie votre article pour cause dinqjolitique et d'inopportunité. Vous nous faites frémir Du Lac, Eugène et moi. Nous sommes d'accord que cela ne peut passer comme cela, que la thèse du droit royal est trop raide ; que Charles IX ne mérite pas que nous nous fassions ardre pour lui. Et puis il faudrait que tout cela vint à propos de quelque chose et pas de but en blanc, pour le seul plaisir de les faire hurler sur la Saint-Barthélémy ; ou que le sujet fut abordé en ordre de bataille, avec une histoire préliminaire bien faite des St-Barthélemy protestantes. A mon avis, cest matière de quatre ou cinq articles ou d'un volume. J'aimerais mieux le volume surtout fait par vous.
Remarquez que votre thèse en faveur de Charles IX est très commode pour 98.
Ma sœur est de retour, très florissante, avec les deux grandes. Marie tourne au peuplier. Dans quelques jours tous nos poussins seront réunis sous nos ailes, ce qui me fait un sensible plaisir. Eugène va bien comme vous pouvez voir. Quant à moi, j'ai une peine immense à me remettre en besogne ; mais ça va venir, et si le cœur vous en dit, nous ferons beau tapage cet hiver. Adieu très cher ami. Rappelez-moi à Madame Aubineau. J'embrasse Joseph et Marie, et je serai bien content de faire connaissance avec Geneviève Tout à vous.
Louis.
CGII
A M. Naadin
Septembre i854.
M. l'Abbé V Curé de Montrerchaume (Indre)
m'écrit que vous avez des documents importants et contraires à la thèse que j'ai soutenue pour le Droit du Seigneur. Il me dit en même temps que vous ne refuserez pas à ce propos d'entrer en relations avec moi. J'en serais bien flatté, car j'ai cherché sincèrement la vérité et je serais heureux de la connaître même en apprenant que je me suis trompé jusqu'ici. Permettez-moi de vous envoyer mon livre, si vous ne l'avez pas, et de solliciter vos critiques et vos redressements...
GGIII
A M. de Dumast
i4 novembre i85-i.
Mon cher ami, j'apprends que vous avez perdu votre père. Ne doutez pas de mes sentiments pour vous dans cette circonstance douloureuse. J'ai été heureux en même temps d'apprendre qu'il a reçu les sacrements, et qu'ainsi Dieu vous a donné la seule consolation qu'il vous fût possible de recevoir. Soyez assez bon pour me rappeler au souvenir de Mme de Dumast.
Bien à vous en N.-S.
Louis Veuillot.
A Madame de la Tour
3 janvier i855.
Madame et très chère Amie,
Je vous souhaite une bonne année et de bonnes santés ; il faut mettre la chose au pluriel quand on s'adresse à une mère aussi mère que vous. Pour étrennes, je vous rends bon témoignage de votre mari, quoiqu'il soit un peu dissipé dans le moment ; mais c'est pour le bon motif ; et vous n'avez pas sujet d'être inquiète. Prions Dieu que Théodore ressemble à son père : ce sera un bon serviteur de
^']S COBRESPONDANCE
la vérité. Il ne faut désirer autre chose pour aucun homme en ce monde.
Nous nous régalons de vos dons ; mais vous y manquez. Elise vous a dit cela mieux que moi : elle ne le sent pas davantage ; et nous admirons l'art avec lequel vous savez continuer cette belle et bonne hospitalité dont nous avons joui si amplement et si longuement. Adieu, chère Madame, ajoutez à vos bontés de bien prier pour nous et surtout pour moi.
Votre bien reconnaissant et dévoué serviteur.
Louis Velillot.
-4 M. de Dumast
5 juillet i855.
Mon cher ami, votre souvenir m'a bien touché et peu surpris. Vous savez pourquoi je n'ai pas répondu tout de suite. J'étais en Alsace entre Marie au tombeau et Madeleine mourante. Je ne suis revenu à Paris qu'hier pour voir Gertrude morte. Nous l'avons portée au cimetière ce matin. Les trois autres ne sont pas bien rétablies. Quant à nous, nous sommes soumis à la volonté de Dieu. Nous ne doutons pas du bonheur des enfants. Je ne doute pas que j'expie. J'adore la main de Dieu, je confesse qu'elle est juste et miséricordieuse, je sais qu'elle veut me sauver. Je me recommande aux prières de Mme de Dumast et aux vôtres.
Bien à vous en N.-S. Louis Veuh.lot.
A M. Léon Aubineau
6 juillet i855.
Mon cher Ami,
Je n'ai lu votre lettre qu'avant hier, quand je suis revenu pour ensevelir Gertrude. Je vous entends bien : longtemps avant ce malheur, je l'ai tant redouté. Eh bien, mon cher ami, c'est toujours la main de Dieu. On la reconnaît encore, on la sent encore, le croiriez-vous, on la sent plus tendre que jamais, et cette redoutable étreinte, cette terrible expiation, c'est une violence de l'amour. Je vous le dis sur ces deux tombeaux, le comprenant à peine et pouvant à peine m'en croire. Dieu est bon pour tous les pécheurs, mais les chrétiens savent qu'il est bon. Il y a une évidence de la miséricorde qui illumine tout le cœur ; il en sort moins de sang et de larmes qu'il n'y entre de consolations. Je vois la gloire de mes enfants, je sens le pardon descendre d'en haut, j'aime, j'espère, j'ai des pensées plus sereines et un meilleur sommeil, et tout cela avec des pleurs continuels et d'inexprimables déchirements. J'aimais tendrement mes enfants, j'aime tendrement Dieu qui me les retire ; rien ne pouvait m'être plus affreux, et j'ai la foi qu'il est bon pour elles et pour moi que je ne les aie plus.
Ces deux chères petites sont mortes comme des saintes, faisant des actes de vertu et de piété en pleine
38o CORRESPONDANCE
connaissance. Marie a donné son cœur à Dieu après avoir demandé à se confesser. Sa tante, depuis un mois, n'avait pas à lui reprocher une imperfection. Oertrude n'a pas donné un signe d'impatience, n'a pas fait une plainte. On lui présentait d'horribles médecines, elle faisait le signe de la croix et les avalait sans hésiter. Elle avait un petit crucifix qu'elle baisait souvent d'elle-même, et qu'elle offrait aux lèvres des personnes qui l'entouraient. Ses dernières paroles ont été pour demander des nouvelles de Madeleine.
Elise est arrivée ce matin, en bonne santé, ramenant Madeleine convalescente. Luce et Agnès paraissent se rétablir. Cependant elles sont bien pâles, et il ne faut pas grand'chose pour nous inquiéter. Elise est admirable. C'est le plus ferme courage dans la plus sensible douleur.
Adieu, mon cher Ami, dites à Madame Aubineau que nous nous recommandons à ses prières. De mon côté, je prie bien tendrement pour vous tous, surtout pour vos chers enfants. Je vous assure qu'on apprend à prier dans la situation où nous sommes. Je lisais ce matin les sept psaumes de la pénitence. Il m'a semblé que je ne les avais jamais lus encore, et que mon cœur s'adressait à Dieu pour la première fois ; et la grâce que je demande à genoux et que je vous prie de demander pour moi, c'est de conserver ma douleur.
Bien à vous en Notre-Seigneur.
T.ouis.
CGVII
A M. VAbbé X....
7 Juillet i855.
Cher Abbé,
Je viens seulement de lire votre lettre du 22. Je vous remercie de cette marque de sympathie. Vous savez quelle douleur s'est ajoutée à celle dont vous avez déjà compassion. Aidez-moi à bénir Dieu qui couronne l'innocence de mes enfants et qui punit mes péchés pour me les pardonner un jour.
Votre bien dévoué.
Louis ^ EUILLOT.
CGVIII A M. Ch. Lafoii
9 juillet i855.
Je suis bien touché de votre souvenir, mon cher ami... Mon malheur est bien grand, mais la miséricorde de Dieu est plus grande. Il envoie dans ces terribles épreuves un courage que l'on n'espérait pas et que l'on ne comprend presque pas. Je pense délicieusement à mes enfants qui sont au ciel : il me semble que je les vois des yeux de mon corps, et que je me sens sous l'ombre de leurs ailes. Je sais qu'elles m'aideront à les rejoindre : une sérénité divine se répand dans mon cœur désolé. Pour le chrétien, la mort n'existe pas : la séparation même n'existe pas.
Il n'y a de séparation et de mort que par le péché.
Or, la bonté de Dieu est telle que lorsqu'il frappe de
tels coups, il éloigne le péché, et l'âme, bien loin
d'être abattue, se relève jusqu'aux deux. Que sa
sainte volonté soit faite ! Que son nom soit béni à
jamais I
Votre ami.
Louis Veuillot.
A Mme Thayer
Paiis le 9 juillet i855.
Madame,
Il faut que je vous dise combien j'ai été touché et consolé de la part si tendre que vous avez prise à mon chagrin. Vous nous avez laissés ma sœur et moi tout embaumés de votre charité, et moi d'autant plus heureux que je craignais d'avoir perdu votre grâce, et que je vous reprochais tristement un peu de caprice, ou trop de facilité à croire quelque méchant propos, dont on m'a dit que j'avais été accusé auprès de vous. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que je soulage mon cœur là-dessus. Si j'étais capable de quelque chose contre vous, je profiterais de la circonstance pour vous demander pardon ; mais, en mon âme et conscience, je n'ai aucun péché de ce genre à me reprocher. L'amitié, le respect, la reconnaissance, une vive admiration pour cette grâce d'esprit et de cœur que je vous ai toujours con-
nue, ont toujours et uniquement inspiré mon langage. J'ai trop peu de gens à aimer pour n'aimer point parfaitement ceux que j'aime. Vous, en particulier, Madame, je vous connais si bien, et je vous aime à si bon droit, qu'après tout je n'ai été nullement surpris de vous voir l'autre jour, et que je vous ai seulement admirée un peu plus.
Ma sœur, à qui vous avez du premier coup inspiré tous mes vieux sentiments et qui vous a trouvée telle que je vous avais dépeinte souvent désire que vous nous permettiez d'aller vous saluer. Accablée de consolations banales, elle a reconnu chez vous l'accent du cœur et le véritable écho de cette douleur de mère et de ce courage de chrétienne dont son àme est toute remplie. Un jour que vous serez moins souffrante, faites-nous signe et nous serons reconnaissants, comme les vraies douleurs qui trouvent un vrai secours.
Daignez agréer. Madame, les sentiments respectueux et dévoués de votrs très humble et très obéissant serviteur.
Louis Veuillot.
.1 Claudius Gendron, Elève au Petit Séminaii-c, Arras.
Paris, II juillet i855.
Je te remercie, Claudius, de prendre part à nos chagrins. Tu les adouciras si, comme tu me le pro-
384 CORRESPOIVDANCE
mets, tu t'efforces de te bien conduire. Dis au bon Dieu : Seigneur, aidez-moi à consoler ceux qui veulent me faire du bien. Aidez-moi à acquérir les vertus qu'ils souhaitaient aux enfants que vous leur avez retirés. Accordez-moi l'esprit de travail et de prière.
Si tu parles ainsi à Dieu du fond de ton cœur, il te bénira pour toi et pour nous. Et tu deviendras un bon chrétien.
Ta respectable mère est à la maison, nous témoignant comme toujours son amitié. Je lui ai dit que tu m'avais écrit, elle en a été bien contente.
Adieu, Claudius, je désire être un jour ton ami.
Louis Veuillot.
CGXI A X..
II juillet i855.
Mon cher Ami,
Que la volonté de Dieu soit faite en tout. Il n'y a rien autre chose à dire. J'ai encore une enfant malade, c'est celle qui a coûté il y a trois ans la vie à sa mère. La volonté de Dieu est juste, elle est miséricordieuse, elle éclate en traits adorables dans no& cœurs déchirés humainement, et surhumainement consolés.
Visi sunt oculis insipientium mori : illi autem sunt iit pace.
Bien à vous en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
A M. l'Abbé Salviani, Curé de Saiiti-Lnurent-du-Bois.
i4 juillet 1855.
Monsieur le Curé,
Je vous reineicie de l'iutéiêt que vous voulez bien me témoigner. Dieu a eu pitié de moi ; il a exaucé tant de ferventes prières qui lui ont été adressées en ma faveur. Par sa grâce, j'ai reçu en chrétien les coups de sa justice, et il a mis dans mon cœur plus de consolations et de lumière qu'il n'en a tiré de sang et de larmes. Je sais que mes enfants qui étaient deux anges dans ma maison sont deux anges dans le ciel. Je sais que la mort n'est qu'un des mensonges de la vie. Priez, néanmoins, afin que je ne perde pas le fruit de ces grâces terribles, (^t daignez croire à mes sentiments reconnaissants et dévoués.
.4 M. Henri Parroi
i5 juillet i855.
Mon cher Henri,
Je te remercie de ton souvenir. Dieu m'a envoyé une terrible épreuve, mais il l'a fait en père, avec beaucoup de miséricorde, et il est entré dans mon
CORRE.'^PONnANCE. — IX. — 25
386 CORl<ESPONDA\CE
cœur plus de lumières et de consolations qu'il n'en est sorti de larmes. La foi m'enseigne que mes enfants vivent et je le crois ; j'ose dire que je le sais. Je les contemple dans le ciel ; j'ai l'assurance qu'elles m'aideront dans ce que j'ai à faire pour les rejoindre. Sur ces tombeaux je nie la mort, je nie même la séparation. C'est le péché seul qui est la mort. De telles douleurs allument dans l'âme un feu qui la purifie et qui consume le péché. Jamais je n'ai tant souffert, et jamais je n'ai senti dans mon âme une plus céleste sérénité. Dieu agit avec nous comme tu agis avec tes malades. Tu leur donnes des breuvages amers, tu tailles, tu tranches, tu brûles pour guérir. Mais' sa science à Lui n'est point bornée ni faillible : il guérit. Viens à ces vérités divines, mon cher ami. Elles sont tout, et l'homme n'est rien que par elles. Elles purifient la joie, elles sanctifient la douleur, elles sont le mot de toutes les énigmes. Sans elles, ou je jetterais mon fardeau, ou je resterais écrasé sous le poids. Aves elles, je le porte. Si tu étais auprès de nous, tu comprendrais ce que c'est que la religion en voyant ma sœur. Tu verrais le comble de la douleur et le comble du courage. Elle aimait ces enfants avec un cœur de mère : elle les a ensevelies et ses larmes n'ont pas tari depuis lors, mais elle ne montre aux autres qu'un visage serein et souriant. Nous ne sommes pas écrasés, nous sommes à genoux et nous n'avons aucun effort à faire pour nous soumettre à la volonté de Dieu, pour la bénir et pour l'aimei
Adieu, mon cher ami, je salue fraternellement ta femme et je t'embrasse avec toute la tendresse de ma vieille amitié.
Louis Velillot.
CGXIV
A Mme Thayer
Paris, 3i juillet i855.
Merci de votre bonne lettre, Madame ; elle me fait du bien, et votre cœur s'en réjouira quand vous saurez que nous sommes de nouveau dans de grandes angoisses. L'enfant que j'ai ramenée malade d'Alsace n'a pu se rétablir. Une fièvre continuelle la consume, et quoique M. Blache nous rassure un peu, nous n'espérons guère la conserver. J'étais frappé de la pensée qu'elle mourrait pour le dixième anniversaire de mon mariage qui est aujourd'hui même. Si nous passons la journée, il me semble que je n'aurai plus rien à redouter, l'esprit n'est pas maître de ces cruelles préoccupations. Quoi qu'il arrive, cependant, nous adorerons de plein cœur la très sainte volonté de Dieu. Le courage de ma sœur ne se dément pas plus que sa tendresse. Malade ellemême, elle ne prend aucun repos, et avec toutes les inquiétudes et tous les regrets d'une mère, elle paraît toujours douce et riante pour nous encourager et amuser cette pauvre petite.
Permettez-moi un mot sur ce que vous répondez à un passage de ma lettre que j'avais bien à cœur.
Du moment que vous ne m'avez imputé aucun péché contre l'amitié (j'ose employer ce mot), je suis content. Pour le reste, j'ai depuis longtemps pris mon parti de tout, avec chagrin, mais avec courage. Ne pouvant suivre les avis quelquefois bien divers des personnes que j'aime, j'ai dû me résigner à leur déplaire souvent. C'est une des croix de ma vie et non la moindre, car je suis sensible à l'amitié plus peut-être qu'il ne faudrait, en sorte que ces dissidences d'opinion dont l'effet inévitable est de m'écarter, deviennent pour moi de véritables peines. J'ai promis à Dieu de n'avoir, en ce qui regarde sa cause, ni amis, ni ennemis, c'est-à-dire de ne jamais tenir compte de mes sentiments personnels. Je tiens mon serment. Il ne m'en coûte rien pour la première partie, mais beaucoup pour la seconde. C'est là ce qui m'oblige à me séquestrer comme je le fais. Je n'aurais pas la force autrement de remplir tout mon devoir. Je me tairais ou je parlerais moins pour servir ma cause que pour me rendre agréable à telle ou telle personne. Or, chercher dans ce que je fais des satisfactions pour mon cœur me paraîtrait aussi coupable que d'y chercher des avantages pour ma fortune. C'est bien assez que la faiblesse humaine puisse nous tromper sur ce que nous croyons être la vérité, sans que nous nous exposions encore à ne pas la servir avec un désintéressement absolu, telle que nous la voyons. Je veux donc être désintéressé jusque-là de perdre, s'il le faut, les douceurs de l'amitié. Vous me pardonnerez cet entêtement, au fond tiès humble (^t très modes-
DE LOUIS VEUILLOT 38g
te. Je conçois parfaitement tous les dissentiments et même toutes les répugnances qu'un journal peut soulever. Pensant parfois autrement que d'autres, je ne puis m'étonner qu'on pense autrement que moi. Je ne dis pas du tout que je suis dans la vérité; seulement je veux et je crois y être.
Hélas ! Madame, que cette vie a d'obscurités mêlées à toutes ses douleurs I Nous sommes condamnés à de rudes travaux dans les applications les plus légitimes de l'esprit, comme dans les affections les plus pures du cœur. "Vos anges et les miens ont échappé à tout cela. Ils voient sans ombre, ils aiment sans inquiétude. Ils sont vraiment dans la vie, et nous, malgré les lumières chrétiennes, nous n'habitons qu'une sorte de lieu intermédiaire entre les obscurités du néant et celles de la mort. Notre unique avantage est de savoir oii est la vie, et d'avoir la douleur qui nous pousse à désirer cette véritable vie.
Je n'oserais vous envoyer cette longue lettre si vous n'aviez pas les yeux de M. Thayer. Qu'il y trouve l'expression de ma reconnaissance pour ses bonnes sympathies.
Adieu, Madame, priez pour moi et pour ma sœur qui est de moitié dans tous mes sentiments pour vous. Vous les lui avez inspirés, en un instant, aussi vifs et aussi durables.
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Louis Velillot.
SgO CORRESPONDANCE
A M. Léon Aiibineau
8 août i855.
Mon cher Ami,
Je comprends trop toutes vos appréhensions, mais marchez sans crainte sous la volonté de Dieu. S'il vous envoie les mêmes douleurs qu'à moi, il vous fera les mêmes grâces ; vous tomberez à genoux, mais vous ne serez pas écrasé, et vous vous étonnerez de la sérénité qui régnera dans votre cœur. Il me semblait que je dusse mourir de la mort de Madeleine. C'était perdre encore une fois Marie et Gertrude. Elle est morte, nous l'avons mise dans le tombeau de sa mère, qui a été rouvert pour cette occasion, et il est sorti de là quelque chose comme ce parfum des fleurs que les Apôtres trouvèrent dans le tombeau de la Sainte Vierge. Lorsqu'elle vivait encore, je faisais une neuvaine pour que Dieu me la laissât. Cette neuvaine a fini le jour qu'elle est morte. Eh bien, très sincèrement, il ne me coûtait pas du tout de demander qu'elle mourût plutôt que de passer par le péché, qu'elle arrivât au ciel pure plutôt que purifiée. Je me serais trouvé cruel envers mon enfant qui tenait déjà la palme, si j'avais demandé qu'elle fût exposée au risque de la perdre poiu" jamais. Si vous aviez vu quel sourire une minute avant d'expirer, quels regards, quels bras tendus vers le ciel ! Enfin, mon ami, on ne peut souffrir
davantage, mais on ne peut se sentir plus manifestement dans la plénitude du pardon et de la force, et moi aussi, quoique je ne le dise pas comme ceux qui me consolent, je dis que Dieu m'aime. La vie perd à mes yeux tous ses attraits, le péché m'inspire une horreur que je n'espérais pas, tous mes plans, toute mon attente sont au ciel. Voilà ce qui germe sur ces chers tombeaux. Non, je ne vous désire pas ces grâces terribles. Dieu, sans doute, les épargne à ceux qui peuvent s'en passer. Mais enfin, si elles viennent, sachez que vous bénirez Dieu, et que vous vous réjouirez dans la contemplation du plus grand des miracles.
Du Lac a ouvert une lettre pour vous de l'abbé Gibert, qui vous chargeait de m'exprimer sa compassion et celle de son évêque. Je l'ai lue et je la garde. Elle est digne d'un prêtr^. Lorsque vous lui écrirez, remerciez-le pour moi.
Nous allons partir pour la Bretagne avec les deux enfants. Agnès va bien ; Luce est chétive. Eugène nous accompagne. Pour rien au monde nous ne voudrions nous séparer en ce moment-ci. J'emporte la Mère Emilie, (i) dont je n'ai pu lire que quelques chapitres. J'en suis vraiment content. Du Lac qui a tout lu est en admiration. Il va rester seul ; tâchez de le soutenir un peu.
Faites nos compliments à Madame Aubineau, à votre belle-mère, à votre belle-sœur. Nous vous sommes bien tendrement attachés.
Louis Yeuillot.
(1) La Vén. Mère Emilie de Rodai, publiée par M. Aubineau.
A Mgr Rendu, évêque d'Autiecy Kergrée (Côtes-du-Nord) 6 sept. i855.
Monseigneur,
Votre bonne lettre est venue me chercher dans ce fond de la Basse-Bretagne où nous nous sommes réfugiés pour essayer de respirer un peu après nos terribles secousses. Nous y avons amené les deux enfants qui me restent, espérant que l'air de la mer leur ferait du bien ; car ces deux aussi ont été attaquées de la maladie qui a emporté les trois autres. Elles paraissent maintenant tout-à-fait rétablies quoiqu'elles aient encore bien chétive mine. Je ne [juis me rassurer • je suis frappé au cœur et dans l'esprit. Mais, grâce à Dieu, il n'y a point de murmure, ni sur mes lèvres, ni dans mon âme. La miséricorde de Dieu a permis que je ne perdisse pas en ce moment le sentiment profond de la justice et de la bonté ; au plus vif de la douleur, je me suis senti chrétien comme je voudrais l'être toujours. Néanmoins la douleur est grande. Ces trois enfants s'annonçaient très bien ; Marie surtout. Elle avait déjà des vertus, elle était intelligente et pieuse et remplie de cœur. Je comptais sur elle pour m'aider un joui dans mes travaux. Elle m'aidera bien mieux.
J'ai reconnu toute votre charité dans l'offre si
DE LOUIS VEUir.LOT ^f)^
bienveillante que vous me faites. Durant quelques jours, ne sachant si nous pouvions partir ensemble, j'ai de moi-même tourné les yeux vers Annecy, assuré d'y être bien reçu. Maintenant il faut que je songe à reprendre mes travaux et les vacances sont finies pour cette année. Dieu sait s'il y en aura l'année prochaine.
Nous retombons dans le bourbier révolutionnaire. En étions-nous sortis ? La situation de vos Etats est bien triste ; mais ce n'est quun point plus découvert du mal général. Quelle révélation que cette affaire d'Angers sur laquelle le Moniteur n'a pas tout dit et les autres journaux n'ont la permission de rien dire. Soyez persuadé que cela n'ouvrira les yeux de personne. Les uns ne veulent pas voir, les autres ne peuvent plus voir. Notre Empereur qui a de si beaux côtés, est déjà de ceux qui ne peuvent plus, peut-être de ceux qui ne veulent plus. Dieu veuille qu'on ne lui fasse pas un jour entreprendre quelque chose contre l'Eglise, et il a déjà bien du mérite à n'en être pas venu là.
Cependant j'espère. Je crois profondément que Dieu ne laissera pas même ici-bas sa vérité sainte sous le poids de démentis que prétendent lui donner tant d'impies insolents et sots. Je suis ici entouré de gens d'esprits qui croient que le monde va (inir. Je ne trouverais pas de grands arguments à leur opposer s'ils se bornaient à dire qu'il sera refondu, ce qui est bien une fin.
Mon frère et ma sœur se joignent. Monseigneur,
Sgi CORBESPONDANCE
à l'expression des sentiments reconnaissants et dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Grandeur le très humble et très obéissant serviteur,
GGXVII
A M. UAbbé Bernier.
lo novembre i855.
Mon cher Ami,
Je vous adresse M. l'Abbé de La Tour, frère de notre collaborateur. Il est chapelain de Saint-Louis, et par conséquent vous aurez tout le temps de faire connaissance. Vous ne tarderez pas à vous en féliciter l'un et l'autre, et je suis convaincu que vous pourrez vous aider réciproquement. M. de La Tour sait déjà tout ce qu'il trouvera en vous.
Il vous donnera de nos nouvelles et par lui j'aurai des vôtres un peu plus sûrement que par vous.
Adieu, mon bien cher. Je n'ai qu'un moment. Le travail m'absorbe quoique vous en voyiez peu ; mais bien des choses se préparent, et je suis obligé de tout employer du jour avare de cette saison ; mes pauvres yeux me réduisent à l'oisiveté dès qu'il faut allumer les chandelles.
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
DE LOUIS VEUILLOT '6Çfb
.4 Mgr Bastide.
II novembre i855.
Très cher Seigneur,
Je vous adresse M. l'Abbé de La Tour, mon ami, frère dun de mes plus chers amis, dont vous voyez le nom dans le journal. Il va chapelain à Saint- Louis. Donnez-lui s'il vous plaît vos bons conseils en attendant votre amitié. C'est un bon jeune prêtre, bien disposé en tout, dont il faut faire un romain excellent. Doctrine romaine, œuvres françaises, voilà le rag-oùt qui plaît aux spirituels. Il me vient quelquefois à lesprit de modifier un peu l'axiome de la cuisinière bourgeoise qui dit : Pour faire un civet de lièvre, prenez un lièvre ; je crois que pour faire un vrai romain, il faut un français. Si je me trompe, vous en répondrez. C'est à vous voir faire, que j'ai pris cette idée-là.
On réimprime mon Homme de guerre en petit format, en faveur des militaires non gradés. Je vous en enverrai quelques exemplaires pour vos malades, et si cela leur fait du bien, vous prierez pour moi.
Bien à vous, très cher Seigneur.
Louis Veuillot.
A M. VAbbé Morisseaa.
8 décembre i855.
Cher Ami, je sais que toutes les douleurs de la famille de Lavaiette sont des douleurs pour vous. Je m'y associe à double titre. Je me rappelle bien Madame Octave, et l'accueil si bon qu'elle m'a fait. J'en relisais l'autre jour la relation dans une lettre que ma chère Mathilde avait conservée. Hélas ! mon bon ami que ce temps est loin, et quels vides ! Adorons la volonté de Dieu ; appliquons-nous à la comprendre, à la bénir, à l'aimer dès ici-bas. Les larmes affaiblissent la vue physique, elles éclaircissent et fortifient la vue morale, et il est vrai que ce nuage devient, quand nous le voulons, un produit de l'optique divine, qui porte nos regards jusque dans le ciel. Parlez-moi de Mademoiselle Henriette. Dites à son frère, si vous en avez l'occasion, que ma sympathie m'associe à sa douleur. J'en connais l'étendue.
A la maison, nous sommes en repos, après d'assez vivTS angoisses que nous a données la coqueluche. Les deux petites l'avaient en même temps. L'homœopathie les en a tirées fort vite.
Elise et Eugène vous font mille amitiés. Vous nous êtes resté cher au delà de ce que vous pouvez croire. Nous avons tous été charmés l'autre jour en voyant le nouvel évêque de Fréjus, qui vous ressemble éton-
namment. Nous ra\ons invité à dîner principalement pour cela, et la ressemblance, loin de diminuer, n"a fait que s'accroître. C'est un vieil et sincère ami, que nous ne nous connaissions pas. Compensation à tant d'ennemis qui se révèlent tous les jours, et que nous ne connaissions pas non plus, ou que nous pensions connaître et que nous prenions pour amis.
Quelle vie on nous fait ! Vous voyez ce que ces adversaires nouveaux écrivent ; du moins en partie. Mais ce qu'ils disent passe l'imagination. Dernièrement quelqu'un mayant proposé à mon insu pour être du Comité d'une œuvre catholique, un prêtre très respectable de Paris a pris la parole et m'a fait repousser comme homme d'argent. 11 avait ramassé cela quelque part, car il ne me connaît pas. A l'égard de tout autre, il se serait informé. Pour moi, cela ne lui a pas paru nécessaire. Mais, bah ! Dieu sait bien ce qu'il en est. Je vous embrasse, mon cher Ami, que Dieu me donne la joie de le faire un jour de plus près. Tout à vous en Notre-Seigneur.
Louis A EUILLOT.
A M. lAhbé X... (i)
1 janvier i856
Vous me posez des questions dont la réponse exigerait plus de temps que je n'en ai et plus de scien-
(1) Un séminariste, gui avait demandé à Louis Vpuillot un plan d'études.
ce que je n'en posséderai jamais. Je pourrais d'ailleurs vous parler sur ces sujets bien au long sans vous instruire. 11 y a des choses que l'expérience seule peut apprendre ; et de ce nombre est le caractère dominant de l'époque 011 l'on vit. Il me semble cependant, que ce caractère est un mépris de la vérité orgueilleux et lâche à la fois. La lâcheté en face du devoir se pare d'une fausse science dont elle craint d'expérimenter le peu de solidité. On a nié la vérité sur tous les points, c'est sur tous les points qu'il faut la défendre. A mon avis, si je pouvais former un dessein aussi beau que celui qui vous anime, c'est-à-dire consacrer dix années à l'étude, avant de me mêler au combat, je laisserais complètement de côté toutes les sciences physiques. Convaincu qu'il n'y a pas de preuves contre Dieu, dans les œuvres de Dieu, sorties directement de sa main, j'étudierais davantage et uniquement ce qu'il a fait par les hommes. Je m'appliquerais premièrement à l'histoire de l'Eglise. 11 y en a une très bonne pour l'esprit général et la suite des faits, celle de l'Abbé Rorhbacher. Je m'appliquerais à me la mettre bien dans la tête. J'y noterais la naissance et le caractère de toutes les hérésies pour les reconnaître à mesure qu'elles se reproduisent. Je lirais ensuite autant que je le pourrais les histoires particulières, soit des grands personnages, soit des grandes époques. Je contrôlerais tout. Toutes les fois qu'un fait me paraîtrait n'être pas conforme à la divine mission de l'Eglise, je me défierais de mon auteur et de mes
propres impressions, jusqu'à ce que je l'eusse éclairci. Je me donnerais ainsi une connaissance approfondie du gouvernement de la Providence et, avec cela, j'aurais déjà la réponse aux principales objections de l'incrédulité. Ensuite, je piêterais attention aux sciences. Sans croire utile de les étudier à fond, je me mettrais au courant des objections que l'on en tire et des objections que l'on y fait. Pour me préparer à des combats ultérieurs, j'étudierais la littérature, non pas pour être à même de disserter des livres et des auteurs, besogne vaine, mais comme un soldat qui fait l'exercice, afin d'acquérir le maniement des armes. Je ne serais pas fort soucieux des langues étrangères. Le latin pour aller aux vraies sources, le français pour parler suffisent parfaitement. Un homme qui aurait lu à fond et avec « fruit les bons auteurs français serait parfaitement en état de tenir tête à tous les ergoteurs du monde qui ont toujours un désavantage notable par le seul fait qu'ils ne sont pas catholiques romains. Si l'on a besoin d'un fait particulier, il y a des érudits et des traducteurs qui fournissent cela.
En possession de tout ce grand acquit, après avoir demandé à Dieu l'unique grâce de servir la vérité, de ne l'abandonner, de ne la renier, de ne la diminui>r en rien, mais de la confesser dans toute sa beauté et dans toute son horreur, j'aborderais la lutte. Comment ? de quelle manièie ? C'est ce qu'il est inutile de chercher aujourd'hui. Après avoir appris tant de choses, avec un si bon désir. Dieu
-^OO COKKESPONDANCE
lie VOUS laissera pas ignorer le moyen d'en tirer parti. Consacrez votie principale prière, pendant le temps de vos éludes, à lui demander de vous éclairer là dessus. Si vous êtes ferme de cœur el désintéressé, si vous recherchez la gloire de Dieu et non la vôtre, vous saurez ce que vous devez faire et vous le ferez. Que vous éleviez un grand monument ou que vous vous dépensiez à mille petits ouvrages, peu importe. L'essentiel est que n'ayant lien demandé pour vous, vous ne gardiez rien pour vous.
Agréez, Monsieur, mes sentiments très distingués.
Louis Velillot.
A M., Gustave Olivier
3o janvier i856.
...J'ai été heureux d'avoir de tes nouvelles, mon hon ami ; tu aurais dû seulement t'étendre un peu et me dire comment vont ta femme et tes enfants.
Les petites iilles qui me restent se portent bien, mais avec des mines pâles qui me font toujours trembler.
Tâche de te procurer une biographie de Louis Veuillot par Mirecourt. Tu y joues un rôle superbe, et tu apprendras, si tu ne le sais pas encore, comment on écrit l'histoire. Le jour où tu m'as engagé daTTS iaToie tîhrétienne, tu m'as fait prendre un che-
min où il ne manque pas de pierres. C'est égal : je te remercie encore et te remercierai toujours. Dieu te rende, non les pierres mais les consolations ! elles sont sans nombre.
Tout à toi.
Louis Veuillot.
CGXXII
A Monsieur VAbbé Verniolles
Jeudi Saint i856.
Monsieur l'Abbé,
Le pauvre Monnier est mort ; mais il est mort saintement comme il avait vécu. 11 a légué son àme et ses enfants à Dieu qui acceptera tout le legs. Tous ceux qui l'ont connu sont pleins d'espérance et de consolation. C'était un vrai chrétien ; il aimait vraiment l'Eglise.
Humainement sa mort est triste pour l'Abbé d'Alzon. C'est encore un appui qui lui manque. Après avoir dépensé sa vie et sa fortune à créer des oeuvres dont il espérait un grand bien pour la religion, ce saint prêtre voit tout lui manquer, tout tomber, et il reste à demi écrasé lui-même parmi ces débris. Voilà de grandes épreuves qui pleuvent sur ce grand courage. Je me dis quelquefois qu'elles seraient plus cruelles pour moi que celles par oii j'ai passé cette année. Il me semble que voir périr une œuvre est plus dur que voir mourir ses enfants ; et pourtant Dieu sait quelle est cette inguérissable
Z|02 CORRESPOiNDANCE
blessure. On ignore toujours que l'onction vient avec le coup et que l'homme peut tout ce que Dieu veut.
Je ne sais pas si Dieu veut que j'aille cette année à Tulle. Moi je le voudrais, mais c'est bien différent. En tout cas ce ne sera pas pour le printemps. J'ai une montagne de travail ; il faut que je l'applanisse ou qu'elle m'écrase. Vous me faites bien plaisir en me disant que Monseigneur ne m'a pas oublié. Quant à m'écrire, je crois bien que je mourrai en lui laissant le remords de ne l'avoir pas fait. Mais au moins fait-il des mandements ? Nous n'en avons pas reçu pour ce Carême. Je ne désespérerai pas toutefois jusqu'à la Trinité. Que tous ceux qui approchent Mgr Berteaud le pressent d'écrire. S'ils y manquent, ils en répondront devant Dieu.
Agréez, Monsieur l'Abbé, mes sentiments respectueux et dévoués,
Louis Veuillot.
A Mlles Ag7\ès et Luce Veuillot
i'' juillet i856.
Agnès et Luce, mes chères petites filles,
Tous les jours depuis un mois j'ai voulu vous écrire. Je n'ai pas eu le temps. Il faut d'abord faire l'ouvrage que le Bon Dieu envoie ; cela doit passer avant tous les plaisirs ; je n'ai pas le plaisir d'êtrb avec vous, ni de vous écrire. Le bon Dieu sait cela
et il a dit : Puisque cet homme travaille pour m'obéir, moi j'aurai soin de ses enfants. Je leur donnerai des récréations et des joujoux. Il le saura et, en pensant que ses enfants s'amusent, il travaillera avec plus de joie, et il regrettera moins de ne pas pouvoir leur écrire.
Alors le bon Dieu a parlé au cœur de Mme de Ségur. Il lui a dit : Madame de Ségur mon amie, vous aimerez la sœur et les enfants de cet homme qui travaille pour m'obéir ; vous les emmènerez à vos Nouettes ; vous les ferez courir sur l'herbe à l'ombre de vos arbres. Elle joueront, elles boiront du lait, elles feront des gâteaux pour les chiens, elles mangeront des fraises, elles cueilleront des fleurs.
Le bon Dieu a parlé aussi dans le cœur de Madame Fresneau, de Mademoiselle Sabine, de Madame de Pitray, il parle beaucoup dans tous ces cœurs-là. Il leur a recommandé d'avoir beaucoup de bonté pour Agnès et pour Luce Veuillot. Tout le monde a fait ce que le bon Dieu voulait.
Et voilà pourquoi, mes chères petites, vous avez pour joujou ce beau château des Nouettes. Il n'y en a pas de pareil chez les marchands. Dieu récompense ainsi votre papa qui travaille pour lui obéir.
Alors, vous devez songer que vous avez aussi quelque chose à faire pour votre papa et pour le Bon Dieu. Ce que vous ferez pour le Don Dieu, vous le ferez pour votre papa. Tout ce que ferez pour le bon Dieu sera bien fait ; et tout ce que vous felez de bien sera une récompense pour votre papa.
/jO/i CORKESPONDANCF,
Appliquez-vous donc à vos études, à vos petits devoirs qui sont si peu de chose. Toi surtout Agnès qui es maintenant l'aînée, tu dois donner l'exemple. Tu ne le donnes pas, mon enfant, et cela me fait de la peine. Ta tante m'écrit que tes copies sont toujours mauvaises. Vois quel chagrin pour moi d'être obligé de te gronder quand je voudrais tant pouvoir te faire des compliments. J'espère que tu vas te corriger et que je n'aurai aucun reproche à t'adresser quand j'arriverai aux Nouettes dans quelques jours. Allons, ma chère enfant, prends courage et travaille en bonne petite fille qui veut plaire au bon Dieu et consoler son papa et sa tante. Demande bien à tes sœurs qui sont au ciel de prier pour toi.
Toi, ma chère petite Luce, tu ne travailles pas mal. Sois douce et obéissante. Quand le bon Dieu voit un petit enfant qui obéit bien, il le bénit, et la Sainte Vierge le regarde comme elle regardait l'enfant Jésus.
/Vdieu, mes chères petites. Je vous embrasse. Votre Papa.
.4 l'Abbé Morisseau
Aux Nouettes, i8 juillet i856.
Mon cher Abbé,
Votre bon cœur vous a poussé à me donner des détails sur votre situation de naufragé. Il vous a
DE LOUIS VEUILI.OT '*0'r>
inspiré aussi de me pardonner mon apparente négligence. Je suis plus écrasé de besogne que je no le fus jamais. Moi aussi je suis inondé, noyé dans l'encre avec des rames de papier au cou. .Te suis venu ici pour me reposer. J'ai apporté cent lettres à écrire, deux ou trois articles à faire, quatre ou cinq volumes à lire. Quand j'aurai fini, j'irai à Paris reprendre mon travail. Joignez à cela que mes yeux m'abandonnent de plus en plus et que je ne puis plus rien en tirer le soir. Mais ici j'ai la consolation de voir jouer mes enfants sur l'herbe et c'est une grande chose.
Les santés, sont bonnes, Dieu merci, et les cœurs admàrables. Elise et Eugène sont de plus en plus dévoués, de plus en plus tendres. Les fillettes sans promettre tout ce quannonçaient leur sœurs, surtout Marie, s'annoncent bien. J'ai ici une compagnie charmante : l'abbé de Ségur, aveugle et saint, dou ble sujet d'étude, et sa mère, dans le genre ancien, tout cœur, tout esprit, très gaie, très grave, très cultivée, pleine de bonnes anecdotes et qui a beaucoup vu M. de Maistre à Saint-Pétersbourg, lorsqu'elle était mademoiselle Piostopchine. Voyez ce que Dieu fait, mon cher Abbé : ce saint abbé de Ségur et ses sept frères et sœurs, parfaits chrétiens et parfaits romains, .sont petits enfants du Voltairien catholique Ségur et du Voltairien grec Rostopchine.
Adieu, J'espère que je vous embrasserai cette année. J'irai passer quelques jours à Doué par delà Saumur et je ne traverserai pas Tours sans vous
4o6 COBBESPO-NDANCE
voir. Mes très humbles respects à Mademoiselle Henriette.
Votre tout dévoué en N. S.
Louis Veuillot.
A M. Léon Aubineau
Juillet i856.
Très cher Ami, je vous embrasse pour votre article sur la sœur Théodore. Je l'ai lu avec bien de l'émotion en remerciant Dieu des amis qu'il nous donne et qui sont d'une taille si fort au-dessus des épreuves auxquelles il nous soumet. C'est la bénédiction de notre cher Univers, c'est la nôtre. C'est par une bénédiction aussi que vous trouvez ces dignes façons de parler d'eux. Je ne suis pas fier de mes mérites, mais je le suis beaucoup de vous tous et de nos amis et de nos ennemis. Ces derniers ont beau faire : je goûte une sécurité invincible, presque insolente, quand je vois d'un côté pour nous Sainte-Marie des Bois et les petites sœurs, de l'autre, contre nous l'Académie et les académistes.
Je suis bien content de vous savoir auprès d'Eugène. J'espère que vous y resterez le plus longtemps possible et j'aime à croire que vous usez de son ménage. Oii pourriez vous dîner mieux que chez moi ? Je suis ici à la gamelle d'un cordon bleu et je regrette les fricots de ma Rosalie. Faites rafraîchir le vin et vivez en paix. Comme Eugène
ne me dit mot de la Polonnière et que d'ailleurs vous n'y êtes pas, je conclus que tout y va bien. Je vous laisse pour aller prendre un bariquet de la Conférence de Laigle. Il ne tiendrait qu'à moi d'attraper une indigestion.
Votre bien dévoué. Louis Veuillot.
GCXXVI
A Mgr Mabille, évêque de St-Claude
28 Juillet i856.
Monseigneur,
Je trouve en arrivant votre paternelle lettre du 21 juillet. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle consolation je l'ai lue. C'est le cœur qui envoie de telles paroles, et il sait bien 011 elles vont.
Vous voyez comme on continue la guerre. Ce recueil de prétendus extraits, (i) que Votre Grandeur a sans doute reçu comme tous les évêques, n'est autre chose qu'un mémoire préparé dès i853, et qui fut à cette époque écrasé par l'Encyclique. Nous y retrouvons les lambeaux d'un mandement que la même Encyclique empêcha de sortir de l'imprimerie et qui par un singulier hasard est tombé dans nos mains. Cela est fait avec un art bien honteux, et qui vous surprendra, quoique vous puissiez attendre, quand nous l'aurons révélé. On a peine à comprendre que la méchanceté puisse être aussi sotte, et la mauvaise foi avoir tant d'audace !
(1) h'Univers jugé par lui-même.
4o8 COHBESPONDANCE
Le but est d'arriver à fonder un journal quotidien, dans l'intérêt de tous les fusionismes que représente le Correspondant. On est en quête auprès des évêques bien pensants pour avoir des fonds. Je sais d'une manière sûre, par un évêque qui a été sollicité, que Marseille, Viviers et Valence, contribuent pour dix mille francs.
Je ne sais s'ils arriveront à leurs fins, et j'en doute. Dans tous les cas, ce journal vengera bien VUnivers, non seulement auprès des ultramontains qui l'auront laissé faire, mais aussi auprès des gallicans qui l'auront fait.
Le nonce est très bien pour nous. Il voit l'iniquité et s'en indigne. Du moins il le dit. Je n'ai reçu de Borne aucune nouvelle, et je n'en ai demandé aucune. M. de Falloux répand partout que c'est Rome elle-même qui l'a engagé à faire son travail (i). Je suis sûr qu'il le dit ; j'en ai des témoins directs, et je suis aussi sûr qu'il ment ; car non seulement ils mentent, mais ils calomnient. M. l'abbé de Ségur, près de qui je viens de passer quinze jours chez sa mère, m'a confié que M. de Falloux lui avait affirmé que j'étais un agent de l'empereur et que je recevais de l'argent pour lui livrer l'Eglise. J'aurais bien honte de moi si ces infamies pouvaient me faire reculer.
Je me recommande à vos prières, Monseigneur, et suis avec les sentiments les plus reconnaissants et les plus dévoués.
(1) Le Parii catholique, ce qu'il a été, ce qu'il est devenu.
DE LOUIS VEUJLLOT /|0()
De Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.
Louis VEUiLLor.
29 juillet 1806.
Quoique je sois, en effet, bien gravement occupé, Monsieur, je vois dans votre lettre une si franche et si confiante sympathie qu je veux du moins vous en accuser réception. Je n'aurai pas le temps d'y répondre.
Je fais réimprimer ma réponse à M. de Falloux'i) ; elle paraîtra sous peu et sera suivie à court intervalle, d'un recueil de mes principaux articles, en deux ou trois volumes. Je n'ai pas trouvé de meilleur moyen d'établir la vérité de nos doctrines et de notre langage contre des accusations de jour en jour plus violentes et plus injustes. Le pamphlet intitulé ÏLi^ivers jugé par lui-même me décide à ce travail. On n'a rien fait contre nous et contre moi de plus méchant et de plus déloyal que ce recueil. L'inimitié n'y va pas seulement jusqu'à la calomnie, mais jusqu'à la sottise. Il est trop vrai que cette iniquité a été commise par des ecclésiastiques. C'est une triste preuve de l'influence que la
(1) Sur l'histoire du parti catholique.
4lO CORRESPONDA>CE
passion peut prendre sur les caractères les mieux défendus de ses atteintes. Ces ecclésiastiques sont d'ailleurs réguliers et estimables. Cependant, ils ont insulté et menti. Leur malheur est de s'être jetés dans les discussions publiques sans avoir cette rectitude d'esprit qui assure à la longue la victoire, parce qu'elle embrasse toujours la vérité et l'embrasse uniquement, désintéressée par là même de tout ce qui est faux et s'en détachant volontiers dès que la vérité vient à luire.
Ces travaux et ces polémiques pourront retarder beaucoup le livre d'où j'ai tiré un extrait qui vous a intéressé. Il y manque quelques chapitres que je n'ai pas le temps d'écrire. Avant tout ce qui ne regarde que moi, je dois songer à tout ce qui regarde la cause.
Venons maintenant à vous, Monsieur, vous m'inquiétez en me disant que la liberté et le spectacle d'une grande ville s'ajoutent aux inévitables dangers de la jeunesse et affaiblissent votre piété sans affaiblir encore votre foi. Prenez bien garde, cher enfant ; et si vous vous sentez trop faible, mettezvous à l'abri, à tout prix et quoi qu'il en coûte. Rien n'est plus dangereux que de se faire une habitude de la faiblesse. On ne s'en guérit pas, même à l'âge de la force. Si vous avez quelque germe de vocation, étudiez-le, développez-le. Les défauts et les passions que vous pouvez remarquer parmi les prêtres ne doivent pas vous éloigner. La pauvre humanité reste et paraît dans tous les hommes. Mais elle
est encore ici moins qu'ailleurs et bien plus combattue. C'est ce qu'une longue expérience du monde m'a cent fois et mille fois prouvé. Je n"ai nulle part trouvé autant de vertus et autant de désirs de vertus, ni autant de courage pour la pratique de tous les devoirs petits et grands que nous impose la religion. Dieu récompense le sacrifice par l'amour du sacrifice, et par une vigueur incomparable quoique non pas toujours toute-puissante pour faire ce qu'il y a de plus dillicile à l'humanité. Si Dieu vous appelle à cet état sublime donnez-vous. Il n'y a rien de si grand. Dans tous les cas, mon cher Monsieur, il faut être chrétien. Ne l'être pas est horrible et stupide. Dites-vous cela sans cesse en présence de toutes les séductions et même au milieu de toutes les faiblesses.
Adieu, priez pour moi, qui sais mieux que personne combien il est difficile d'être chrétien, et qui pourtant veux l'être, et le suis même par la grâce de Dieu.
Louis Veuillot.
GCXXVIII
A Mgr Mabille, évêqiie de Saint-Claude
ig août i856.
Monseigneur,
M. l'abbé Hiron m'avait annoncé votre lettre (i). Je l'attendais avec sécurité, mais non sans impatien-
(1) Une lettre à VAmi de la Religion, (jui avait invoque son témoig^nage et reçut une leçon.
a 12 CORRESPONDANCE
ce. C'a été une grande joie ce matin quand on l'a vue. Elle est forte, simple, nette, bien appliquée à la situation, parfaitement épiscopale, et par là même parfaitement politique. Je doute que l'Ami en soit aussi content que nous, mais c'est sa faute, s'il reçoit ces justes flagellations. Sa fureur est étrange et lui trouble la raison. J'avoue que la situation devient pénible pour lui. Néanmoins, poussé par son patron qui est venu incognito à Paris, il tient bon, cherchant à renouer les lils brisés du panneau oi^i VL iiivers devait rendre le dernier soupir. Ces! peine perdue ; cette volonté indomptable reste seule, et seule elle ne peut rien. L'Archevêque de Paris sur qui l'on comptait renonce ; les autres s'enfuient.
En même temps que le plan est déjoué, il se dévoile. On devait, appuyé sur ce pamphlet et sur les sissonneries qui poursuivent éplorées leur triste cours, traduire i'ijnivers à un concile quelconque et le mettre à bas en même temps que l'on déchirerait l'Encyclique. Je ne crois pas que ce projet eût réussi, mais même lorsque l'on connaît les hommes, il y a lieu de s'étonner qu'on t'ait formé.
Notre procès est engagé. Il ne pourra être jugé qu'après les vacances. Notre avocat, homme froid, honnête, et de bon sens le croit imperdable. Cependant il ne sait pas encore à quel point la cause est bonne. Les vérifications auxquelles nous avons dû nous livrer ont produit des résultats stupéfiants. Le pamphlet falsifie tout, mais principalement ce qu'il ne falsifie pas. A moins de prévarication éclatan-
DE LOUIS VEUILLOT /jlS
te, les juges ne peuvent absoudre ce coupable et honteux écrit. Je suis convaincu que Mgr l'évêque d'Orléans a été lui-même le premier trompé par les scribes qu'il a chargés de lui trouver des textes. Sa passion l'a porté à les croire, il n'a rien vérifié, et il s'est lancé dans cette mauvaise affaire.
Le nonce est tout à fait pour nous, et hautement. Il a entrepris de faire entendre raison à r.4mf, il en a eu de bonnes paroles qui ont ensuite été retirées, et enfin il a appris à connaître son monde. Je ne fais rien sans le consulter. Il a eu le premier connaissance de votre lettre, et il y applaudit.
Je n'ai pas besoin d'ajouter combien nous sommes tous heureux et reconnaissants du témoignage que nous donne Votre Grandeur. Tous mes collaborateurs se joignent à moi pour vous prier d'agréer l'expression de leur gratitude. Personne n'éprouve ce sentiment plus profondément que moi.
De Votre Grandeur, le très humble et tiès obéissant serviteur.
Louis \ELILLOr.
Au Révérend Père Vautrot
Clerc régulier de Notre-Sauveur,
à Benoîtevaux (Meuse)
2 1 août i856. Mon Révérend Père,
Combien je suis heureux des bonnes paroles que vous m'adressez. Je vous avoue qu'assuré d'être der-
4l/i CORRESPONDANCE
rière le Pape, je me croirais de force à braver la colère du monde entier, dût toute la postérité s'y joindre ; mais cette sympathie des amis de Dieu m'est délicieuse. Quand un mot d'encouragement me vient d'un cloître, quand je me sens avec les âmes qui se sont désintéressées de toutes les choses de ce monde pour n'être qu'à la chose de Dieu, j'entre dans un torrent de joie et les coups de ceux qui ont d'autres vues, n'importe quelles, me font plaisir. Ne pensez pas que je renonce jamais volontairement à une œuvre qui demande tant de fatigues, mais qui se poursuit à travers de si grandes consolations. Un désir du Saint-Père suffirait pour me faire tout laisser, et je m'en irais dans une paix profonde et contenle ; mais toutes les conjurations du monde ne pourront rien m'arracher, et quand on m'aura coupé les mains, il faudra encore me briser les dents. Je ne suis point lassé, on ne me lassera pas.
Au surplus, l'entreprise très bien montée d'ailleurs, qu'on avait commencée ces jours-ci, est en train d'avorter comme les autres. Cela manque toujours de la même façon, par une assistance que Dieu envoie à propos et que je n'avais ni demandée, ni prévue. S'il plaît à Dieu, j'écrirai un jour l'histoire du journal, et l'on y verra une fois de plus quel soin II prend de tout ce qui veut être à Lui.
Cependant, mon Révérend Père, si l'œuvre est bonne et hors de péril, je ne puis en dire autant des ouvriers qui sont des pécheurs, de moi particulièrement. Priez donc pour nous, et surtout pour
DE LOUIS VEUXLLOT /il 5
moi. Ce n'est pas tout de combattre les incrédules, les gallicans et le reste : il faut se combattre soimême. Voilà 011 je n'ai plus le même cœur et la même force. Priez Dieu de me donner ce qui me manque de ce côté.
Votre très humble et très reconnaissant serviteur.
Louis Veuillot.
CGXXX
A Mlle Luce Veuillot
28 Août i856.
Mon petit Lulu, j'ai reçu ta lettre avec plaisir. Ce n'est pas trop mal fait pour Lulu. Quand tu voudras t'appliquer, tu feras très bien et ton papa sera bien content. Mon Dieu, je vous prie de rendre Lulu bien, bien, bien sage pour qu'elle écrive de belles lettres à son cher papa. Et les tantes et les grandsmamans et les grands-papas et tout le monde dira : Voilà Lulu qui est bien sage, ça va bien. On embrassera Lulu, on criera : Vive Lulu ; c'est une bonne petite fille qui est bien sage.
Alors les anges de Noël descendront du ciel et mettront toutes sortes de bonnes choses dans les poches de Lulu. Voilà ce que je te réponds, ma chère petite fille.
Adieu, Lulu, je t'embrasse à la fin de ma lettre. Ton papa.
4l6 CORRESPONDANCE
A Mlle Agnès Veuillot
28 août i856 Ma chère Agnès,
Ta lettre a été un joli bouquet pour la fête de ton papa, mais dans ce bouquet, il y avait des fautes d'orthographe qui ne sentaient pas trop bon. Avec un peu d'attention, tu aurais pu les éviter et tu m'aurais fait encore plus de plaisir. Néanmoins je suis content parce que ta bonne tante m'écrit que tu travailles bien. J'espère que cela se soutiendra. Rien ne peut me rendre plus heureux, mon enfant. Tu es assez grande maintenant pour travailler en vue d'être agréable au bon Dieu et à tes parents. Si tu te négligeais trop, nous croirions que tu n'as pas bon cœur et nous en serions affligés. Mais tu promets de bien faire, et j'y compte. Fais cela pour nous qui t'aimons tant, chère fille.
Tout le monde va bien ici et vous embrasse. M. Ri vie est parti pour la campagne. Avant de partir, il m'a dit de te souhaiter le bonjour de sa part et de le recommander de bien prier le bon Dieu.
Ton cousin est bien gentil. Son papa Fa mené dimanche sur l'Arc de Triomphe et il a mangé pour vingt-et-un-sous de gâteaux. Où a-t-il pu mettre tout cela ?
Et toi, tu t'amuses bien aussi. Madame Jourdain
«st bien bonne, M. Jourdain te fait voir des fleurs qui s'ouvrent quand on leur dit : Ouvre-toi. Moi, j'ai connu des bouches de petites filles qui s'ouvrent quand on leur dit : Ferme-toi. Où ai-je connu ces petites filles-là ?
Adieu ma chère Agnès.
Ton papa qui t'aime tendrement.
CGXXXII
A M. Léon Aubineau
1" septembre i856,
Frère Léon, vous avez certainement besoin de faire quelque chose pour le bon Dieu, après ce qu'il vient de faire pour vous comme pour VUnivers. Voici :
Comme je venais de lire la lettre de Perpignan (hein) ? (i) j'en ai ouvert une autre d'un pauvre curé de l'Indre qui me demandait le moyen de se procurer un ostensoir que tout le monde lui refuse, en sorte qu'il ne peut pas donner la bénédiction. Il m'a semblé que cela s'adressait à moi d'une façon toute particulière, et que je n'avais pas le droit de renvoyer Jésus mendiant. J'ai donc voté l'ostensoir dans mon cœur, au nom de l'Univers. Les autres ont trouvé que j'ai bien fait. Ce n'est pas vous qui trouverez que j'ai fait mal.
Nous boursillons. Plus il y aura, plus ce sera
(1) Témoignage en faveur de YUnivers, à propos du pamphlet.
4l8 CORRESPONDANCE
beau. Les rédacteurs soï»t seuls admis ; mais leurs belles-mères, belles-sœurs, à plus forte raison les épouses et les enfants font partie de la rédaction. Je veux que Joseph, s'il a une bourse, boursille. Luce et Agnès, quoique femmes, contribueront. Vous imaginez-vous la joie de ce pauvre Curé ?
On gravera quelque part sur l'ostensoir. Ipse liberavit me de laqueo venantium.
Ce filet est tout à fait rompu par la lettre invincible et irrésistible de Strasbourg, dont il sera fait mention demain.
Adieu mon très cher Ami. Du Lac annonce son retour pour jeudi ; nous partirons lundi et plus tôt s'il est possible, car nous sommes fourbus. Vous m'avez vu écrire des lettres ? Ce n'était rien. La moyenne qui était de dix est montée à quinze. Enfin, ça va finir.
Je vous embrasse tendrement, et tous les petits. Les miens vont bien. Présentez mes respects à Madame Aubineau, à Mlle Emilie et à la très bonne Madame Guilliaud.
Bien à vous en N.-S.
Louis Veuillot.
DE LOLIS VEUILLOT 4l9
GGXXXIII
A M. le D' Thiébaud.
Septembre i856.
Mon très cher Ami, merci de votre bonne lettre. Vous voyez que je n'ai pas à me plaindre du mal que me font mes adversaires et que pour celui qu'ils ont voulu me faire, j'ai de quoi leur pardonner. On a rarement vu l'injustice se prendre mieux et plus vite dans ses propres filets. Voilà cette grosse affaire finie en ce qui regarde l'I^u de la Religion et le Correspondant. Reste le pamphlet. Il n'échappera aux juges que si l'auteur s'excuse. Vous en avez vu l'indignité, mais pour la bien connaître, il faut se livrer aux vérifications que nous avons faites. Ils n'ont rien dit qui soutienne un examen sérieux et de bonne foi. Quel malheur de voir un évêque là-dedans. Il y est, hélas ! et tout le monde le nomme. Adieu, mon très cher. Restez-nous fidèle, et priez le Bon Dieu de nous maintenir dans la bonne volonté et dans l'humilité.
Votre tout dévoué.
A M. Léon Aubineau Doué la Fontaine, lo septembre i856.
Mon cher Ami,
Je vous envoie une lettre de l'évêque de Montpellier qui vous regarde. Vous verrez que vous avez commis pas mal d'hérésies dans votre article sur le Laus. Je n'y vois rien de grave, ni du Lac non plus ; mais il nous faut des excès. de précautions. On va nous regarder à la loupe. Heureusement que Sisson n'est pas fort, mais il est si bête !
Nous sommes très bien arrivés à Doué-la-Fontaine, chez notre ami Jourdain qui a une bonne maison pleine de belles images, entourée d'arbres et de fleurs. Mes filles s'y divertissent très fort, Elise y a bonne mine, je me propose d'y boire du lait. Quant à la Salette, nous en sommes loin, et il n'y faut point penser de cette année.
J'ai laissé les choses à Paris en bon état la j aix est moins faite que jamais. Sisson est trop fier, et plusieurs de nos évêques ne sont point d'avis de le laisser dans cette triomphante attitude. Soissons a déjà parlé ; Poitiers veut parler à son tour ; il y en a d'autres. Il faudra qu'un grand Paix-là vjcnnc de Rome.
Je suis en correspondance très amicale avec la Rochelle. Rah ! Oui. Il fait imprimer beaucoup de discours, et il a besoin d'un mur pour les afficher.
11 est à son quatrième depuis un mois. En outre, il me demande d'abandonner le procès. Non, Votre Grandeur.
Adieu, mon cher Ami. Faites mes remerciements à Madame Aubineau, et donnez-nous des nouvelles de Geneviève.
Quand l'abbé de Serres sera de retour, essayez donc de le voir. Je lui ai demandé s'il ne trouverait pas à propos de fonder un journal catholique à Lyon. J'écris au préfet du Doubs. il aurait grand tort ae prendre un rédacteur de la main de Collet- Meygret.
Bien à vous.
Louis Veuillot.
GGXXXV
A M. Du Lac
Doué la Fontaine, i6 septembre i856.
Mon cher Ami,
Avant de me décider à poursuivre l'éditeur de l'Univers jugé par lui-même, j'ai eu la pensée de remettre cette cause à un tribunal arbitral d'Evêques. J'en ai parlé à S. Excellence Mgr le Nonce, lui offrant de nommer les arbitres. Si j'avais dû choisir le mien, c'eût été Mgr l'Evêque d'Orléans. Mgr le Nonce a cru qu'il ne pouvait intervenir. J'ai alors annoncé le procès. A présent nous ne pouvons pas reculer sans paraître douter de notre cause. Les
injures que M. de Montalembert vient d'ajouter à tant d'autres mettent une impossibilité de plus à toute concession de ce genre. Nous devons exiger ou la condamnation du pamphlet ou la nôtre, ou le désaveu de l'éditeur avec engagement de ne pas réimprimer ce misérable écrit.
La décision des arbitres que l'on propose et de tous ceux que les auteurs pourraient accepter serait toujours une cote mal taillée. Victimes de l'arrangement, nous paraîtrions encore avoir été traités avec faveur. On le dirait et on le ferait croire, parce qu'il s'agit de nous. Nous resterions en face de l'opinion avec les cinq mille exemplaires du libelle que les auteurs ont distribués avant de songer à l'arbitrage.
Et quels sont ces auteurs ? Paraîtront-ils devant les arbitres en même temps que nous ? Saura-t-on quels hommes nous ont diffamés ? Recevront-ils sous le masque la part de blâme que l'on voudra leur faire, tandis que nous recevrons la nôtre à visage découvert ?
J'aime mieux courir la chance d'un procès. Quand même les juges nous refuseraient satisfaction, ce que je ne puis craindre, il y aura toujours un considérant dans la sentence qui flétrira le libelle ; et enfin il nous restera toujours la faculté d'en appeler à l'opinion soit par le journal, soit par un livre. L'acceptation d'un tribunal arbitral nous enlèveraient cette ressource dont nous pouvons être sûrs.
Restons inébranlablement dans nos conditions :
UE LOUIS VEUILLOT li23
OU le désaveu de l'éditeur, sauf à en adoucir les termes pourvu que la chose y soit ; ou le procès.
Hors de là il n'y a qu'un moyen acceptable pour nous. Que Mgr l'Archevêque de Paris ou Mgr de Tripoli, au nom de Mgr l'Archevêque, nous invite publiquement à abandonner le procès : nous obéirons.
Adieu, mon cher Ami, courage. Ou vainqueurs ou vaincus, nous sortirons de là comme des gens d'honneur et comme des chrétiens. Tout à vous en N.-S.
Louis Veuillot.
CGXXXVI
A Mgr Fioromonti
26 septembre 1856.
Le sens caché de tout ceci. Monseigneur, et l'effet qui en résulte sont fort consolants. Il est avéré par le succès de VUnivers dans cette querelle qu'il représente l'opinion de la presque totalité des catholiques. Donc l'opinion catholique en France se débarrasse de l'élément politique, qui ne lui est plus nécessaire, et vit désormais par elle seule, embrassant la doctrine romaine dans toute sa pureté, rejettant tout mélange, n'ayant que Rome pour chef, pour règle et pour loi. Jusqu'ici il y avait parmi les catholiques du légitimisme, du libéralisme, du gallicanisme, du radicalisme : tout cela est rejeté. Et cette épuration ne s'obtient pas au prix d'un amoin-
Ix^k CORRESPONDANCE
drissement de nombre : tout au contraire, le nombre s'accroît, et après cette guerre, nous voyons nos rangs s'étendre et s'épaissir. L'auteur principal de tout ce tapage, Monseigneur l'évêque d'Orléans, ne s'attendait guère à un pareil résultat. Avant l'apparition de son pamphlet, il disait et ses affîdés ré pétaient partout que YUnivers allait disparaître. Déjà même Y Ami cherchait des rédacteurs, croyant
devenir journal quotidien Ils voient maintenant
leur erreur, ils s'aperçoivent qu'ils ont fait une faute irréparable. J'oserais presque dire : felix culpa, puisqu'en effet la cause romaine triomphe d'une manière si éclatante. Cette levée de boucliers, suivie d'un résultat si différent de celui qu'on se proposait, ressemble bien à ces événements fortuits en apparence qui viennent toujours à point nommé pour déterminer les révolutions...
CGXXXVII
Au Général de Cotte, aide de camp de V Empereur
Bernay, i5 octobre i856.
Mon cher Général,
Notre ami le comte de Montsaulnin a déjà été recommandé à votre maître par une lettre de M. de La Tour, député de Tréguier. La lettre a été envoyée au ministre, mais sans apostille et transmise au préfet, qui se tient sur la réserve, quoique bon appréciateur (à ce qu'il me semble) du candidat. Il v a
DE LOUIS VEUILLOT ^2b
trois concurrents : i° M. de Mazulier, gendre de M. d'Argout, lequel dit qu'il saura bien le faire passer. 2° M. de Nesles, gentilhomme, entrepreneur, malade et ruiné. 3° M. Guillaumin, d'espèce avocate, démagogue repeint, faiseur de toutes sortes de choses, surtout faiseur de serments. M. de Montsaulnin est l'homme du pays, vrai gentilhomme et vrai paysan, attaché à L'Empereur par l'instinct de son bon sens et de son courage, et qui n'a pas attendu la fortune pour se montrer. Je me trouvais chez lui le 2 décembre i85i ; il était sous les armes, prêt à soutenir le coup d'Etat, et son attitude ne fut pas sans effet sur les rouges qui remplissent ce redoutable canton.
L'Empereur a besoin de pareils hommes. Travaillez à lui faire cadeau de celui-ci. M. de Montsaulnin a une très grande fortune territoriale qu'il administre sagement et dont il use noblement. Ce n'est pas une vulgaire ambition qui le pousse, c'est le légitime désir d'être à sa place, de donner son conseil, d'offrir son bras. Il connaît à fond le Berry où sa famille est aux premiers rangs depuis le xi® siècle. Peu d'administrateurs ont son expérience, moins encore auront son dévouement. J'ajoute que la voix publique le désigne. S'il n'est pas recommandé, il se retirera, mais ce sera un scandale. Les avidités sauront toujours se faire leur grande part ; il conviendrait que l'initiative de l'Empereur fit quelquefois la petite part du mérite, et que l'on sut qu'il connaît ses amis.
Je fais bien des vœux pour qu'il connaisse aussi ses ennemis. Il ne prend pas assez garde à l'impiété. Je n'ai pas oublié ce qu'il vous a dit une fois : En religion, je ne veux pas reculer. C'est une bonne et sage parole. Cependant par le fait, il recule. Ou il ne fait pas ce qu'il pourrait, ou ses fonctionnaires ne font pas ce qu'il voudrait. La démoralisation gagne effroyablement dans les campagnes, par les journaux, par les cabarets et par la violation du dimanche : trois choses qui se tiennent.
Tout ce que l'Empereur laisse faire contre Dieu se fait contre lui. Un paysan, que le fisc saoule en multipliant les cabarets pour augmenter le rendement des patentes et que le Siècle empoisonne d'impiété, devint un socialiste. Le cabaret à journaux est une usine d'oii le socialisme sort tout confectionné. Si les préfets ne le disent pas, ils ne font pas leur devoir.
Quelques mesures bien simples diminueraient le mal ; tout au moins, elles ôteraient à l'Empereur la responsabilité du scandale.
i^ — Revenant à l'une des plus sages inspirations de la dictature, il pourrait diminuer le nombre des cabarets (dans le bourg de 900 âmes d'oii je vous écris, il y en a cinq, deux sont établis depuis l'Empire, et c'est ainsi partout, et le désordre qui en résulte est incalculable.)
2° — Sans rien retirer à la liberté de discussion, il peut restreindre la liberté de l'injure contre la religion et contre les évêques. Il suffît de donner un ordre un peu ferme à M. Cohet-Meygret du minis-
DE LOUIS %EUILLOT
tère de l'Intérieur. Le Siècle et la Presse gagnent beaucoup d'argent et n'ont nulle envie d'être supprimés pour fait de doctrine. Or de ces deux journaux qui sont les journaux des cabarets, l'un est athée et socialiste, l'autre impie et républicain. Ils ne discutent pas, ils injurient. La religion leur est livrée sans défense possible. Ils descendent dans des couches oii aucune réfutation ne peut pénétrer. L'Empereur n'a qu'un mot à dire pour empêcher ce scandale que ses adversaires nous reprochent amèrement et qui noua laisse sans réponse.
3° — Sans demander aucune loi, sans employer aucune contrainte, S. M. peut procurer l'observation presque générale du Dimanche. Il lui sufïît de l'imposer à l'administration et de témoigner qu'il le désire de tout le monde. Sa puissance de persuasion est presque sans bornes. Y>ix lignes de lui, comme il sait seul, et comme il peut seul les écrire, feraient plus que toutes les lois. Il aurait ainsi devant Dieu et devant les hommes l'honneur d'une amélio ration morale qui ne lui créerait pas l'ombre d'une difficulté, et rien ne rentrerait mieux dans les plus augustes conditions de la Monarchie chrétienne.
Voilà en même temps toute la protection qu'il faut à l'Eglise, en lui laissant d'ailleurs, comme notre Empereur i'a fait si sagement, sa liberté légitime avec laquelle elle créera, non pas des serviteurs,mais des esclaves pour les pauvres, des esclaves qui feront un service social immense, sans demander un sou à l'Etat, ni un privilège. Les catho-
1x9.8 CORRESPONDANCE
liques ne souhaitent pas que le clergé domine : il y aurait à cela pour lui double péril, péril d'indolence et péril d'insolence. Non ; qu'il travaille, qu'il combatte, qu'il souffre. Mais d'un autre côté, l'Empereur doit veiller à ne pas perdre les grâces de Dieu. Ces grâces, il les conservera en faisant sa fonction d'Evêque du dehors, c'est-à-dire en donnant l'exemple du bien, en maintenant la liberté de l'Eglise et en la protégeant contre les insulteurs et les empoisonneurs. Tel est le prix auquel l'histoire, d'accord avec la foi, nous montre que Dieu met son concours ; c'est ainsi que l'on prépare le sol où s'implantent les dynasties. Rois, gouvernez hardiment, disait Bossuet, faites hardiment le bien, écartez hardiment du peuple ce qui est mauvais à sa foi, à ses mœurs, à sa vraie dignité, et par conséquent à sa vraie liberté. Pai là, faisant ce que Dieu veut, vous vous assurerez l'assistance divine, sans laquelle toute fortune est vaine et aucun génie ne peut rien.
Cela vous paraît-il exagéré, mon cher général P Alors, je ne sais plus que dire. Mais faites une simple réflexion. Si la religion catholique n'est pas la vérité, pourquoi nous donner la gêne de la suivre ? Si elle est la vérité, qui peut nous excuser devant Dieu et devant nous-mêmes, de ne la suivre pas, et quelle politique sera suflîsamment sage en dehors de la vérité ?
J'aurais bien autre chose à vous dire, mais ceci est déjà long pour un homme d'épée. Adieu, je
vais au Salut chanter le Domine salvum fac Napoleonem avec le très petit nombre des habitants du bourg qui préfèrent l'église au cabaret. Votre bien dévoué serviteur et ami.