‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 125 sur 133 · M. L'ABBÉ CHAPELIER · texte numérisé non relu

M. L'ABBÉ CHAPELIER

Mars 1874.

Monsieur et cher ami,

J'espère que vous ne m'accusez pas de négligence envers vous et envers votre cher canton. Votre lettre est arrivée des premières, et elle m'a fait grand plaisir, €ar mon cœur est attaché par là! mais il en est venu tout de suite tant d'autres^ qu'il a fallu du temps pour remercier. J'ai le cruel plaisir d'avoir trop d'amis^ ou du moins de ne pouvoir les embrasser tous. Ma maison^ plus grande que celle de Socrate, est tout de bon trop petite. A la vérité, ce Socrate, quoique sage^ n'était pas un vrai relieur^ et n'avait pas les idées qui relient. Nous autres^ quoique ou à cause de cela^ nous relions. Nous n'avons besoin que d'être frappés pour devenir un centre^ et nous nous sentons chrétiens dès que nous sommes malheureux pour la foi, non seulement en nous, mais autour de nous. Enfin la foule diminue, et je peux vous envoyer mes amitiés de petit martyr. I^a vexation que je souffre, je la souffre plus à cause de mon orthodoxie oatholic|ue, qu'à cause de mon patriotisme. Bismarck m'a moins demandé que je ne lui ai été offert. C'est l'Église de la Roche-en-Brenil qui lui a fait cadeau de ma liberté. Je pense que vous les reconnaissez

. Curé de Plombières, diocèse de Saiiit-D:é.

bien là, ceux qui déclamaient contre « l'Idole du Vatican » et courent au-devant des désirs de l'Idole de Berlin; ils lancent sur moi leurs foudres^ dans Pespérance de lui plaire : vaine espérance! cela lui plaît bien, mais pas assez. Cependant je suis mort pour deux mois, peut-être davantage ; ils me croient abandonné, mon sort répand la terreur, et ils peuvent tenter sans réclamation quelque mauvais coup contre Rome : voilà leur profit.

J'attends, n'avant rien de mieux à faire. Il me semble que l'opinion, toute lâcbe qu'elle est, ne les applaudit pas; mais la prudence me conseille de ne rien dire jusqu'à ce que j'aie fait mon temps. Je ne veux pas leur fournir un prétexte pour provoquer la suppression : ce qu'ils pourraient faire aussi facilement qu'autre chose, en disant qu'ils ont besoin de cela pour gouverner. Dans quelques jours, je reprendrai la parole légalement. Rien ne me garantit que ce ne sera pas pour mourir définitivement. Je ne veux pas le savoir. Mon attitude ne sera pas réglée par la crainte, mais par le devoir. Ils m'assassineront, s'ils veulent; je ne me suiciderai pas.

Veuillez, très cher ami, présenter mes respectueux et très tendres souvenirs à tous ces messieurs. Quels l)ons moments j'ai passés parmi vous! J'espère m'y revoir, et je sais que la disgrâce de M. de Broglie ne vous effrayera pas. Ma sœur et nos filles vous saluent.

T.ons Veuillot.

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