A M. LE COMTE ALBERT DE MUN
Paris, i5 février 1876.
CiJER Monsieur,
Je vous ai entendu hier pour la première fois*. Permettez-moi de ne pas faire un compliment banal à un homme et à un talent qui méritent beaucoup mieux. Homme de bien et bien disant, vous l'êtes; mais l'idéal de Cicéron ne doit suffire ni à vous ni à nous. Il faut aller plus outre. Dans le discours d'un orateur en uniforme^ il faut du sabre^ ou tout au moins du fourreau. Hier je n'en ai pas trouvé assez. C'est le sabre qui fait valoir l'épaulette. L'auditoire est déconcerté, lorsqu'au lieu d'une estafilade il emporte une bénédiction. Dans une maison où j'allai aj)rès la séance^ les dames se plaignaient de n'avoir pas été assez enlevées. Prenez garde à cela. Vous êtes capitaine de dragons pour enlever les dames, et pour couper les retraites et les nœuds gordiens. Si votre éloquence n'a pas son cachet de caserne, lequel peut et doit être un cachet de suprême distinction^ elle ne sera qu'une belle et honnête fille à marier, ce que n'était point Jeanne d'Arc. Il manque le plus beau des gestes au soldat orateur qui ne dégaine pas. On se demande pourquoi ce soldat n'est pas avocat ou prêtre. Dégainez, sabrez, empoignez! C'est ce que le
I. Discours prononcé au sujet de l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers.
46i CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
bon Dieu a voulu de vous en vous donnant l'éloquence et en vous faisant dragon. Il faut qu'en vous écoutant on sente la nécessité de se rendre pour n'être pas fusillé^ parce que vous demanderez à la force ce que vous n'obtiendriez pas de l'amour. Partez de ce point qu'étant juste et voulant le bien, vous avez droit à l'amour et à la vie, et que vous ne voulez point mourir captif ni assassiné. Un dragon a droit de mourir sur le champ de bataille. Qu'il tende la main, c'est bien; qu'il offre son cœur, c'est ce qu'un chrétien doit faire ; mais qu'il ne jette jamais son sabre, qui donne tant de poids à la parole des prêtres. Il faut qu'on le voie toujours à cheval, prêt à dégainer. Un coup de sabre à propos est une très belle aumône, une très grande charité. Beaucoup de pauvres ne demandent que cela, et n'ont que cela à recevoir. Ordinairement la crainte sufïit : alors on fouille à l'escarcelle, et l'aumône n'est pas perdue. Un bon gendarme, ami de Joinville, voyant que les Sairasins, profitant du dimanche, insultaient le camp chrétien, dit à Joinville : « Mon ami, fonçons un peu sur cette chiennaille! w Cher Monsieur, ne perdez pas de vue cette parole. Ne soyez pas un homme de grand mérite qui dit inutilement de bonnes choses. Dégainez, et sovez comme saint Louis, de ces martvrs qui ne craignent pas de donner la mort. Il y a aussi
des anges exterminateurs.
LOUIS Vf:UILLOT
CUiîlUSPONDANCE DE LOUIS VEIJILLOT. 465