A. M. EMILE LAFON
Alger, 2 5 avril 1841-
Mon cher Emile, tout le monde me parle de ton mariage, excepté toi. Malgré toutes tes préoccupalions, que je conçois d'ailleurs^ tu ne peux être plus pressé que je ne le suis, et tu vois que je trouve encore le temps de t'écrire un mot. Mais tu gagnes à cette affaire, et nous y perdons : il est naturel que
I. Celte lettre n'est pas ici tout à fait à sa date. Mais, bien qu'écrite d'Alger, elle ne parle pas de l'Algérie. C'est pourquoi je n'ai pas voulu qu'elle interrompît les lettses adressées à Edmond Leclerc, toutes si algéiirunos.
nous songions à loi et que tu ne penses pas à nous. Je ne te laisserai point partir pour cette destinée nouvelle sans te souhaiter bon voyage. Tu sais que je n^ai jamais eu beaucoup d'inquiétudes sur ton bonheur; tu me semblés fait pour être heureux, surtout depuis que tu as en toi Télément du bonheur sûr et durable : l'amour de Dieu. Cependant c'est une chose grave que tu vas faire; et, quoique toutes les apparences en soient belles, je veux, à travers le grand espace qui nous sépare, m'unir à tes amis chrétiens pour te recommander de bien prier en cette circonstance Celui de qui dépendent toute allégresse et tout succès. Nous le prierons aussi, mais ce n'est pas trop de mille et mille prières. On dit que la femme qui t'est destinée est belle et pieuse; j'ai entendu faire l'éloge de ses vertus, de sa raison, de sa grâce; tu as toi-même d'excellentes qualités pour la vie commune : cependant ne demande pas à l'existence plus de bonheur qu'elle n'en peut donner, songe que la terre est un lieu de passage et d'épreuve, ne lui demande pas les joies du séjour éternel, n'attends pas des affections humaines l'inaltérable paix que nous procurera seule la présence de Dieu.
Attends-toi au contraire à des mécomptes, à une foule de petites soufliances que tu ne soupçonnes pas; offre-les dès à présent à Dieu, en les acceptant de bon cœur, comme une expiation du mal que tu as pu faire, et comme le faible tribut d angoisses dont il est juste que le pécheur paye le souverain bien qui lui est réservé. ,
Applique- toi bien à faire régner dans ta maison
une harmonie fralenielle et une chasteté ri^ioureuse. Dans ce hut, veille à n'y introduire que le moins de personnes possible. Tu diminueras d'autant le nombre de sujets sur lescpiels ta femme et loi pourrez n'être pas du même avis.
Vivez chez vous et pour vous. Vous serez heureux si vous parvenez à ne vouloir de distractions que celles qui vous sont offertes par la pratique de la vie chrétienne ; vous serez heureux si vous veillez à n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre, et si, vous repentant tous les soirs à lexamen de conscience des torts de la journée, vous formez sérieusement la résolution de n'y plus retomber. Ne laissez vieillir aucun soupçon, ni s'enraciner aucim ressentiment.
Adieu, mon cher Emile. J'ai voulu te dire tout cela^ moins pour te l'apprendre que pour te prouver combien je songe à toi et combien je désire que tu sois heureux.
Ce que je te souhaite, je le demanderai à Dieu; ce que je te conseille, je le prierai de t'en instruire. Tu vas te marier pendant le mois de Marie : c'est une belle époque. Puissent les fleurs bénies de la religion embaumer toute ton existence et celle de ta famille, comme les fleurs de la terre vont embaumer la fête de ton mariage !
alléluia.
Je t'embrasse de tout mon cœur en N.-S. J.-C.
Louis Veuillot.
liO
Mon frère, rentré à Paris, reprit sa position, ou })lutOt ses positions au ministère de l'intérieur : il était sous- chef d'un bureau quelconque, détaché temporairement au cabinet du ministre. Sa principale besogne était de déj)ouiller avec Mallac et Edmond Leclerc le courrier politique et d'en porter le résumé à M. Guizot. Il rapportait au ministère de l'intérieur les impressions et instructions du président du conseil.
Cette besogne lui laissait du temps, et sa collaboration à V Univers devint plus active. Il y faisait un feuilleton plus ou moins régulier, intitulé Propos divers. Les principaux rédacteurs de f Univers étaient alors Alexandre de Saint-Chéron, rédacteur en chef politique, et Melchior du Lac, qui avait la haute main sur la |)artie religieuse. Le directeur, imprimeur et principal propiiétaire était M. Bailly de Surgy, le père des deux religieux de l'Assomption, tous deux si dévoués aux principes que leur père fut des premiers à défendre.
A M. KUGtJSE VEUILLOT*.
Mercredi, i8 septembre 1841.
Mon enfant, voici une lettre en hiëroglyplies que j'ai décachetée, mais que je n'ai pu lire. Elle est arrivée hier par le ministère.
Ta lettre de ce matin m*a bien réjoui et réjouira bien nos sœurs. Hier^ j'ai passé la journée avec M. l'abbé; il m'a dit du bien d'elles. On les chérit a la maison. Nous avons encore pour ce qui les concerne trois ou quatre ans devant nous.
1. Cette lettre m'a été adressée u Angers, où jélals retourné après avoir passé quelques ours avec mou frère à Paris.
L'abbé m'a parlé aussi des afl'aires matrimoniales. (Quoique assez peu impatient à cet égarcl^ j*aime autant, puisqu'il paraît que je dois me marier, en linir tout de suite. C'est aussi l'avis de ce bon abbé^ mais il balance entre trois ou quatre objets. Je l'ai prié de se décider pour la moins empoisonneuse * : il y veillera; il veillera aussi dans ce but à ce que la jeune personne ait toujours été pieuse, C'est^ en efïet, le très essentiel, d'après ce que nous savons des converties ou soi-disant telles. Enfin l'abbé a surtout en vue une jeune beauté, libre, dit-il^ de père et de mère, qui depuis son baptême n'a pas quitté l'église et qui serait son rêve pour moi. — Voilà tout ce que je sais jusqu'à présent.
M. de Lavau m'a répondu une lettre fort obligeante pour Perrin, qu'il veut voir, et que j'ai fait prévenir ^
La quatrième, édition des P6V^^//^<^^•^.i' a paru; comment puis-je te l'envoyer? Les dessins de Perrin sont mal gravés, et Gustave y a ajouté une miage de l'église de Fribourg en Brisgau, qu'il a prise pour celle de Fribourg en Suisse. De plus, il a mis sur le fau\-titre du second volume une estampille représentant trois carpes. Tu comprends tout le prix que ces illustrà-
I. Allusion à Mme Lafaige, condamnée à la prison perpétuelle pour avoir empoisonné son mari; elle venait de publier ses Mémoires.
1. Emile Perrin, aujourd'hui membre de l'Institut et directeur de la Comédie française, après avoir été* directeur de l'Opéra. Un des plus anciens amis de mon frère ; ils s'étaient connus lorsque mon frère était clerc d'avoué, et se retrouvèient à Rouen, puis à Paris, M-, Perrin ne s'occupait alors que de peliilure.
112 CORRESPONDANXE DE LOUIS VEUILLOÏ.
lions donnenl à l'ouvrage. Du reste, je ne Tai point encore vu, et, comme je ne juge pas à propos d'aller l'attendre chez lui, aujourd'hui, jour de son apparition hehdomadaire à la boutique, il est probable que je ne le verrai pas.
Ce matin, en bouquinant sur les quais, j'ai vu un bel in-8" jaune de i834, par je ne sais qui, intitulé à peu près : Du progrès par le spiritualisme, Esquisses du temps présent] Ça ne m'a pas donné le moindre coup. Si lu me demandes comment je vais faire, je ferai absolument comme si je n'avais pas bouquiné ce matin *•
Tout à toi, cher fiùie.
XKXIV
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Jeudi.
J'ai vu hier au soir Gustave. Il m'a protesté qu'il avait cru me faire le marché le plus avantageux possible, mais que, du moment que je le croyais mauvais, j'étais libre et que je pouvais le considérer comme rompu. Il m'a seulement demandé ma parole de lui donner, à conditions égales, la préférence sur les autres. Il m'a persuadé que le marché élait excellent et que j'y reviendrais, me conseillant de faire désormais imprimer à mes frais, pour avoir tout le bénéfice.
I. Mon frère avait alors en tête un livre qu'il voulait intituler Esquhses du temps présent. C'est de là que sont sortis les Libres Peuseurs.
Il ne m'a pas caché que le livre de Pépin avait beaucoup plus rapporté à son auteur par ce moyen que Bonie et Lorefteh. VanieuvàesPcleiinages. Je dois, du reste, avouer que Gustave a été très bien dans celte circonstance et moi aussi, quoique un peu honteux de mon avidité. Oui, mon cher, il a été si éloquent, si habile, si bon chifTreur, si gentil même, que je me suis fait reflet d'un grand scélérat pour avoir l'audace de vouloir rentrer dans la propriété, non pas de mes livres passés, mais de mes livres futurs. Comme dit un p<^rsonna^e de Balzac : u Je suis bien guoUel »
Me voilà donc libre! que vais-je faire? Je vais toujours bâcler ï Ah^évie en un ou deux in-8°, et faire tàler Debécourt* par du Lac.
Gustave prétend qu'il tient beaucoup à moi, et qu'après Mme Tarbon, je suis ce qu'il y a de plus sablé ^ Il dit qu'il réimprimera l'an prochain 33oo autres Pèlerinages de Suisse (c'est le chiffre), et après Pâques, Rome et Lorelte, en ce moment à moitié vendu.
Perrin a du voir aujourd'hui M. de Lavau.
Nous avons diné à Bercy, où nous avons eu la visite de Louis Yeuillot des Invalides, lequel nous a fait à savoir que, fatigué de la vie et des plaisirs de garçon, il allait se marier jeudi prochain à une fille de son pays. Il se marie à Saint-Thomas d'Aquin. Si nous avions été à la grand'messe dimanche, nous