‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 26 sur 133 · A M. L'ABBÉ MÛRISSE AU · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ MÛRISSE AU

Solesmes, lundi 17 juillet i843.

Mon cher abbé, je suis dans le cloître, et je m'y trouve heureux^ tant des bonnes choses que j'y vois que des bonnes choses dont je me souviens. J'ai, grâce à vous, de tendres et excellents souvenirs de plus dans le cœur. Combien ces trois journées de Tours ont passé vite! Rappelez-vous-les souvent^ afin que vos bonnes prières continuent le bien que m'ont fait vos conversations, et écrivez-moi pour me donner des nouvelles de vous et des saintes âmes qui sont autour de vous. J'ai une extrême envie de savoir quels progrès fait la santé de Mme de Lavalette, et je veux savoir encore si Mlle de Lavalette me pardonne définitivement les trop grands éloges que vous faites de moi. Votre voyage de retour a-t-il été heureux? Avez-vous trouvé d'aimables compagnons? Le jour de votre départ, j'ai dormi la grasse matinée, et je me le suis reproché au réveil, car il m'a semblé que je ne vous avais pas dit adieu.

]Mes compliments à Ourliac, quand vous le verrez.

COrxRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. 193

Je le voudrais avoir ici, et il y serait bienvenu. Les Bénédictins l'aiment beaucoup, mais il ne faut pas qu'un homme marié contemple de pareils spectacles; ils lui feraient trop envie.

Faites-moi une belle histoire des discours d'Aubineau, lors de son arrivée à Tours. J'ai des remords pour ce livre que nous ne lui avons pas envoyé, et qui lui aurait fait plus de plaisir que notre lettre^ malgré le charme de celle-ci.

Adieu, cher abbé. N'oubliez pas de travailler, selon vos promesses^ pour mon pauvre Univers; c'est vraiment une bonne œuvre de le soutenir. Présentez mes respects à Mme et à Mlle de Lavalette, et dites-leur que dans ma stalle, au chœur de Solesmes, je ne penserai pas moins à elles qu'à vous.

Votre tout dévoué en Notre-Seigneur,

A M. L'ALBÉ MORISSEAU.

Solesmes, 25 juillet 1843»

Très cher ami, votre lettre m'a fait grand bien. Depuis que je vous ai vu, il me semble que je vous ai connu toute ma vie, et cependant je m'émerveille sans cesse de vous avoir trouvé si bon, si simple^ si semblable et si supérieur à l'idée que je m'étais formée de vous. Louons Dieu^ cher ami, de nous avoir donné des cœurs faits pour lamitié.

IMerci pour les bonnes nouvelles que vous me donnez I. 13

des dames de Layalette et de l'ami Aubineau. J'aurais bien voulu qu'il y en eût aussi de mon cher Ourliac. Mais sans doute que vous ne l'aviez pas vu. 11 me semble qu'il y a plus d'un mois que nous nous sommes quittés; cependant je ne m'ennuie pas àSolesmes, et tout au contraire. Il me semble que je suis fait pour cette vie-là. Ces bons pères sont admirables de douceur^ de paix et d'humilité. J'ai trouvé parmi eux un confesseur excellent, et je vais me mettre dans leur compagnie à un régime angélique que je regretterai étrangement quand le monde m'aura ressaisi.

Car je ne resterai pas à Solesmes^ ma part est moins douce; je retournerai à Paris, non pour Paris, mais pour le combat.

Adieu^ très cher abbé, priez et faites prier pour moi, afin que je ne perde rien des grâces de cette retraite, et que j'en sois fortifié dans l'avenir. Recommandez surtout aux dames de Lavalette de ne pas oublier leur hôte d'un jour reconnaissant pour toute sa vie.

Exhortez le lent Aubineau à travailler pour V Univers qui commence à pâlir^ et dites-lui bien de se marquer un saint dans le ciel dont il écrira la vie ; il faut que nous nous imposions tous de payer ce tribut, afin que nos plumes d'oies puissent un jour devenir des ailes de bienheureux.

Tout à vous, en Notre-Seigneur.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Solesmes, 17 avril i843.

Tes pantoufles n'ont pas des hottes de sept lieues, mon fils; elles n'arrivent guère. Je continue d'être bien ici, jeprie^ je travaille^ je vois d'excellentes gens, mais je me porte mal et j'ai des puces. Du reste, dire qu'on me soigne, ce serait peu : on me choie. Le malheur est que la machine ne va pas. J'ai une peine inouie à travailler et j'ai pris médecine ce matin pour voir ce que cela pourra produire en fait de littérature. Il est vrai que la correspondance ne chôme guère. Ceci fait la 2P lettre que j'écris depuis mon arrivée et tout n'est pas à jour. Voilà ce que c'est que se retirer du monde.

J'ai fait hier ma première sortie, je suis allé à Sablé, chez un ferblantier,... prendre un bain.

J^a demoiselle de Dijon m'a écrit; sa lettre est en prose et en vers. Voici un quatrain de sa façon :

A pleurer je trouve des charmes, Je crois qu'on pleure dans les cieux, Et quand Dieu me donne des larmes, Aussitôt je suis beaucoup mieux.

Après cela, la prose reprend. Figure-toile dernier vers prononcé par Eugénie. Eh ! bien, mon frère, j'ai répondu quatre pages ; mais c'est une de mes belles actions.

J'écris à nos sœurs et je leur annonce leur chan-

gement de domicile. Il est bon qu'elles s'y préparent et profitent du moins des derniers mois qu'elles passeront au couvent^ après quoi^ bien qu'elles ne s'en doutent guère^ leurs beaux jours seront finish

La médecine m'ordonne de te quitter; je finis en vers comme la Dijonnaise :

Adieu, mon frère, adieu, Certain devoir pressant m'appelle en certain lieu.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

Solesmes, le i6 septembre i843.

Pa?rce que mes yeux sont en fourrière^ il ne sera pas dit^ mon cher abbé^ que je resterai une éternité sans vous écrire. La main d'un moine et mon cœur suffisent pour que je vous donne signe de vie. Donc j'existe, c'est assez pour vous aimer; si je vous tenais là, ce serait assez pour être heureux et content. Vous êtes à trente lieues, voilà le malheur. On vous remplace aussi bien que possible. Je vous ai dit que la soutane avait un faible pour moi, le froc a la même qualité, ou le même défaut, comme Aubineau voudra. (Mon moine trouve ce passage si plaisant qu'il en pleure. Pourquoi? Je ne le sais pas ni lui non plus. C'est un moine si extraordinaire c[ue je vous ferais rire trois

I. Mon frère trouvant que son devoir était d'assurer l'avenir de nos sœurs avant de se marier, avait résolu de les prendre avec lui. De y>]us^ il était entendu que dès que la chose pourrait s'arranger je quitterais le Journal de DIainc-et-Loire pour entrera VUnii'ers,

licures en vous parlant de lui. Il remplace avantaî^eusement ici tous les divertissements du monde. Du reste, il est si bon homme que si je voulais le vilij.ender, il écrirait docilement.) ^

Mon frère m'est venu voir. Il a passé huit jours avec moi^ et cVst une grande consolation que je n'aurais pas eue sans mon mal dS eux. Voilà com.ment le bon Maître adoucit les petites épreuves qu'il envoie. En résumé, je n'aurais pu choisir un meilleur endroit pour être malade, et l'on ne saurait être malade d'une p'us agréable façon. Pour quelques bouquins que je voudrais lire et que je ne lis pas, j'apprends, dans les soins fraternels dont on m'entoure, jusqu'où peut aller la charité. Au lieu d'écrire, je médite : c'est tout profit pour moi et pour mes lecteurs. Par ainsi, cher abbé, rendons grâces au bon Dieu. Je suis très porté à penser que dans le cas oii je deviendrais aveugle, ce serait un coup de fortune qui m'arriverait contre tous mes désirs.

Youlez-vous bien passer chez les MM. Mame, et leur dire que mon travail à peine commencé, j'ai été forcé de l'interrompre, que je le reprendrai dès qu'il me sera possible, mais je ne puis leur assigner l'époque de la livraison, cela ne dépendant j:Jus de moi. Je leur donne seulement ma parole de ne rien commencer avant d'avoir rempli mes engagements au sujet de l'Algérie, entreprise beaucoup plus laborieuse^ que je ne l'avais prévu.

Je quitterai Solesmes vers la fin du mois et je pas-

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