‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 4 sur 133 · LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

LOUIS VEUILLOT

JL M. EUGÈNE VEUILLOT».

Rome, 19 mars 1838.

MV voici, comme tu vois^ mon cher enfant^ et en l)onne santé, grâce à Dieu. L'Italie est bien belle! deux qui disent, comme moi il y a deux mois, qu'ils n'ont pas envie de voir l'Italie, qu'ils en ont les oreilles rebattues, qu'ils la savent par cœur, sont de pjTands sots. Elle est jeune et brillante, et aussi pleine d'attraits que si jamais voyageur ne l'avait parcourue. Depuis quatre jours, je me promène au soleil, je vois partout de la verdure et des fleurs. Je serais réellement heureux, si j'avais ici tout ce que j'aime de la France, c'est-à-dire, cinq ou six personnes que tu connais bien; mais la patrie nous tient toujours par

I. Les lettres qui forment la première partie de la Correspondance de ÎMuis Veut Ilot m'ont été adressées à Périgueux, où mon fière avait résidé près de quatre ans comme rédacteur en chef du Mémorial de la Dordognc^ position qu'à mon tour j'occupais,

ceux que nous y laissons. Au milieu des ivresses que j'ai éprouvées en mettant le pied sur la terre d'Italie, j'ai senti bien vivement dans mon cœur le regret de ne pouvoir goûter tant de bonheur en compagnie du petit nombre d'êtres chers qui font ailleurs ma richesse et ma joie. Cette pensée donne plus d'épines qu'on ne croit aux roses qui fleurissent sur la terre étrangère. Enfin, « il n'est pas de plaisir sans peine » : je n'avais pas besoin de faire cinq cents lieues pour en être convaincu.

Je ne veux pas te parler de mon voyage (incidents, impressions). Je te dis en gros que notre traversée de Marseille à Civita-Vecchia a été fort bonne, sauf un léger coup de vent, qui a duré dix-huit heures à peu près. Je n'ai eu le mal de mer que le deuxième jour, mais je l'ai eu bon. J'ai cru que je vomirais mes orteils; heureusement cela n'a pas duré. Le troisième jour, j'étais gaillard, et je me suis maintenu jusqu'à la fin; je me crois marin maintenant. Le pauvre Gustave n'en pas été quitte à si bon compte, et je crains un peu pour lui les traversées que nous aurons encore à faire'.

Les pensées qu'on a en mer sont grandes et sévères, mais elles deviennent bientôt monotones comme le spectacle qui vous entoure. Rien ne se ressemble plus que deux vagues. Aussi aime-t-on à se réfugier dfns le sommeil, qui est un excellent remède contre

I. Louis avait connu Gustave à l'ëtude de M. F. Delavigne, et ils sVtaient retrouvés, à Rouen comme rédacteurs de VEcho. Appelé à Paris en i836 par les fondateurs de la Charte de i83o, mon frère avait revu intimement Gustave, devenu chrétien, marié, père de famille.

la tristesse et les vomissements. Si, comme je le souhaite et comme j'essayerai d'y travailler^ tu viens un jour me rejoindre à Rome^ à Venise ou à Constantinople, souviens-toi de cet avis.

J'ai été fort content de trouver à Marseille^ où je ne me suis arrêté que six heures^ une lettre de toi. Elle m'a fait du bien. Un premier embarquement est toujours une chose assez grave, et l'adieu d'un frère n'est pas de trop pour ragaillardir un peu l'âme. On est aise de se sentir suivi par les vœux d'un cœur qu'on retrouvera certainement au retour. J'ai été fort touché aussi de ce que tu m'as dit de M™"" ***. Si j'en avais eu le temps, je lui aurais peut-être écrit de IMarseille, et je ne dis pas que je ne le ferai point avant de quitter Rome. Quanta la demoiselle, qu'elle m'ait aimé ou non, qu'elle me déteste ou m'aime, cela m'est fort indifférent. Je suis maintenant hors de ses atteintes.

Je te dirai, mon enfant, qu'il se passe en moi depuis mon arrivée à Rome quelque chose d'assez grave et d'assez sérieux. J'ai vu un homme d'une très haute supériorité, dont les paroles m'ont grandement ému : c'est un jésuite français et l'un des hauts personnages de son ordre, qu'on appelle le Père Rosaven. INous avons eu de longues conférences, nous en aurons encore; je ne sais quel en sera le résultat. Dans tous les cas, j "espère sortir d'incertitude, et ce serait un grand point de gagné, car je suis cruellement persécuté depuis un an, non par Gustave, qui me laisse tranquille, mais par moi-même. Mes inquiétudes ont surtout augmenté depuis que je vois grandir

mes sœurs. Dans un an, ce seront des femmes : qu^en ferons-nous ^ ? Le P. Rosaven m'a offert de les faire recevoir dans un couvent^ où elles seraient rompues et façonnées au devoir, jusqu'à ce que nous puissions les marier. Elles recevraient là une éducation des meilleures, et qui ne courrait pas le risque d'être interrompue par des revers de fortune arrivés à leurs frères. C'est bien tentant. Réponds-moi sur tout cela.

Connais- tu un ami de Gustave qu'on nomme Fëburier ? Nous Tavons trouvé ici avec sa femme, qui est jeune et charmante, et d'une solide piété. Nous sommes logés tous ensemble. Féburier est chrétien comme Gustave, avec moins d'enthousiasme et autant de solidité. Son exemple contribue beaucoup à me faire désuer un changement dans moi-même. Nous partons tous ensemble ce soir pour Naples. Nous y resterons quinze jours, pour voir Naples et le Vésuve d'abord, Sorrente, Amalfi, Salerne, Caprée, Pompéi, Herculanum, etc. Puis nous reviendrons à Rome, et, six semâmes après, nous partirons pour Venise et toute la suite du voyage. J emploierai le temps que nous passerons à Rome en études d'histoire et de langue italienne. La langue nous sera très utile pour tout le Levant, l'histoire ne sera jamais de trop, et c'est une chose qui s'apprend très bien sur les lieux.

La vie à Rome n'est pas chère. Pour cent cinquante francs par mois nous mènerons un train de princes*.

1. Mon frère, toujours très occupé de sa famille, s'inquiétait un peu vite de l'avenir. L'aînée de nos sœurs venait d'atteindre quatorze ans; la seconde allait en avoir treize.

2. Que le lecteur n'oublie pas que cette lettre date de i838«

CORRESPO:sDANCE DE LOUIS VEUILLOT. 5

Nous avons loué via Capole Case^soUo monte Plncio, un vaste appartement tapissé d'un bout à l'autre, avec terrasse et jardin d'orangers, moyennant trente francs par mois pour chacun. La nourriture est dans la même proportion. Le beau soleil, l'air tiède, les (leurs, les tableaux magnifiques, les immenses et solennelles ruines, sont par- dessus le marché. Une grosse fille, qu'on nomme Innocenza, nous sert de valet de chambre et nous comble d'attentions, à raison d'une piastre par tête et par mois. On conçoit parfaitement les gens qui, venus ici pour y passer quelques semaines, y ont passé leur vie. Bien certainement, tôt ou tard, il faudra, mon bon petit frère^ que nous voyions ensemble ce beau pays.

Je vais finir ma lettre, sauf à t'en dire plus long bientôt; mais il faut que je fasse mille choses d'ici à ce soir, et je voudrais aussi écrire un mot aux petites. Dans quelque temps, quand nous nous serons enfoncés dans le Levant, mes lettres seront rares, les pauvres enfants n'en recevront guère : il faut que je les régale d'ici là. De ton côté, ne les néglige pas, ne sois point paresseux pour leur écrire, et recommandeleur fréquemment, comme je le fais moi-même, d'accomplir soigneusement leurs devoirs de religion. Je ne sais pas où est notre refuge, mais évidemment celui de nos sœurs est là et ne peut être que là.

Quant à toi, mon ami, je n'ai pas besoin, j'en suis sûr, de te renouveler mes recommandations. Tu m'as promis de ne plus être l'habitué de la Philologie * : je

I. Le cercle de Périgueux.On y jouait beaucoup ; j'y avais joue' un

compte sur ta promesse. J'ai parlé à Gustave de ton projet de faire des petits livres; il t'engage beaucoup à y donner suite, persuadé que tu trouveras, lui aidant^ à les placer. Je suis de cet avis. Gustave m'a de plus parlé le premier de ce que tu as déjà fait; il est toujours dans l'intention de t'en donner le prix.

Mille compliments à tout le monde^ et très nominativement à d'Hautefort. Dis-lui que je veux lui écrire de Naples. N'oublie ni Catoire^ que je voudrais bien avoir dans ma poche; ni Parrot^ qui ferait bien vite fortune ici^ s'il voulait y venir; ni personne de la maison Delisle. Demande à Sauveroche ce qu'il veut que je lui rapporte de Constantinople. Le nom de Sauveroche me fait penser à un avis que je me suis bien promis de te donner en arrivant ici : apprends une langue étrangère, n'importe laquelle. C'est de la plus haute utilité. Je ne sais pas ce que je donnerais pour savoir le syriaque. Hors de France, le français est la seule langue qui ne serve à rien*.

Adieu, mon frère. Ecris-moi serre\ poste restante, à Rome. Quand pourrons-nous nous embrasser, mon pauvre ami?

La deuxième lettre de cette correspondance est datée du o mai : elle est donc postérieure de six semaines à la première. Mon

I. Les amis nommés dans le dernier paragraphe de cette lettre appartenaient, sauf M. Parrot, médecin, à la société officielle de Périgueux : d'Hautefort était inspecteur des postes ; Catoire, architecte du département; Sauveroche, professeur de rhétorique; la maison Delisle était celle du substitut du procureur du roi.

Mon frère s'était lié avec M. Parrot après une polémique qui menaça de tourner au duel, et aboutit à une solide amitié.

frère n'était pas resté tout ce temps sniis m'écrire. Il m'avait, au contraire, écrit plusieurs fois; mais de ses lettres j'avais fait, après suppression des passages les plus intimes, des feuilletons pour le Mémorial de la Dordogne. Ils eurent grand succès, surtout une description humoristique de Naples, reproduite en partie dans Rome et Lorette.

Je n'eus pas l'idée, malheureusement, de garder les passages supprimés, qui seraient aujourd'hui les plus intéressants, car on y trouverait quelque chose du travail d'esprit et de cœur qui agitait Louis Veuillot, et qui, en décidant de sa vie, décida de celle de tant d'autres, et eut une si grande action sur les affoires religieuses de son temps.

Je dois noter cependant que, dans ses premières lettres, il me parlait peu (et ce peu suffisait à m'inquiéter) de ses aspirations vers Dieu et des luttes de son âme; il craignait, comme il me l'écrivit plus tard, de provoquer d'inutiles discussions dans le milieu tranquillement incrédule où je vivais j et puis il voulait être plus sûr de lui.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Leoane (Toscane), 5 mai i838.

J'ai besoin de t'écrire ce soir, mon enfant ; j'ai tant pensé à toi toute la journée, qu'il faut que je me donne, avant de m'endormir, la satisfaction d'une petite causerie de cœur. Le voyage m'a joué, aujourd'hui, un de ces tours qui ne manquent jamais leur effet sur les esprits tournés comme le mien. Depuis cinq jours nous avons quitté Rome, et nous sommes sur la route de Florence, où nous arriverons demain. De Florence à Rome, il y a bien soixante lieues : tu vois que nous prenons notre temps, mais je ne m'en

plains pas. Le temps est superbe : verdure de mai, soleil d'août; les champs sont parfumés, les collines verdoient. Nous chemuions au milieu du plus magnifique spectacle et des plus magiques souvenirs. Je m'arrange fort bien de partir tous les matins entre cinq et six heures, de déjeuner à midi^ et d'aller, pendant que les chevaux se reposent, visiter une ville qui se nomme ou Barni ou Spolète^ ou Pérouse ou Foligno^ qui renferme toujours quelque tableau de Raphaël, quelque ruine romaine, quelques arceaux gothiques; enfin, il ne me déplaît pas de me coucher le soir à neuf heures, après avoir dîné et fait, comme hier, par exemple, une petite promenade nocturne sur le lac de Trasimène.

Mais me voici assez loin du tour en question; j'y reviens et veux te le raconter, bien qu'il soit des plus simples. Aujourd'hui donc, je me trouvais, vers six heures du soir, sur les limites de la plaine d'Arezzo; j'occupais seul le devant de la voiture, et je m'y livrais à des pensées plus ou moins noirâtres, tandis que mes compagnons chantaient gaiement dans l'intérieur. Le ciel était assez couvert; l'air était tranquille, frais, embaumé. Je pensais à toi, à nos sœurs, à nos parents aussi, lorsque tout à coup mes pensées changèrent de cours. Nous étions arrivés sur une petite colline couverte de chênes, de bruyères et de fougères, avec un petit ravin à gauche, et, de chaque côté de la roule, des fossés creusés dans une boue rongea tre, le tout si semblable à la route de Château-l'Évéque',que je ne savais où j'en étais. Même végétation,

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