A MADAME LA BARONNE DE R
Paris, 6 mai i853.
Madame,
Je n'ai reçu que ces jours-ci la lettre par laquelle vous m'avez fait l'honneur de me recommander M. de L... P... J'ai tâché d'être utile à ce jeune homme, qui est fort mal placé maintenant, et j'espère y réussir. Je serai très heureux, Madame, si je puis vous témoigner la véritable reconnaissance que m'inspire votre constant intérêt.
J'ai appris avec beaucoup de joie que M. David était prêtre. T^es cruelles circonstances où je me trouvais dans ce moment-là, m'ont empêché de le féliciter. J'étais fort occupé, fort triste, tenu à une grande discrétion, et surtout si disposé à me plaindre, que j'évitais de parler. Tout cela ne m'a pas empêché de prier pour lui et pour vous, car votre nom se retrouve dans toutes ses lettres, et de manière à se graver dans mon cœur. J'espère que vous voudrez bien lui adresser mes félicitations : elles ne perdront rien à passer par voire bouche.
T/orage qui m'a retenu à Rome, est calmé. Je suis
maintenant réconcilié avec Mgr de Paris \ qui m'a fort bien reçu ; mais une grande douleur a succédé à ces préoccujjations. La mort du marquis de Yaldegamas^ quoique sainte et bienheureuse, est lui coup l)ien rude pour moi. Après mon frère, je n'avais point de meilleur ami. Je regrette davantage encore l'homme de génie dévoué à l'Eglise, qui voyait de plus haut que personne les causes du mal de la société actuelle, et qui les expliquait avec le plus de clarté et d'éloquence. On ne saurait calculer l'étendue de cette perte. Elle est du nombre de celles qui donnent à craindre que Dieu ne veuille pas sauver le monde.
M. de Valdegamas était le parrain de la petite fille que j'ai perdue au mois de juillet dernier. Il n'y a pas dix mois que nous étions tous à la campagne, gais et bien portants, sous les arbres d'un jardin rempli de fleurs. En moins d'un an, j'ai vu mourir dans mes bras la filleule, la mère et le parrain. Vainement le jardin se parera de fleurs nouvelles, je n'y verrai toujours que ces trois tombeaux. Pardonnez-moi, Madame, ce cri de douleur. Je sais qu'il ira frapper une iime pleine de sympathie.
Votre très humble et tout dévoué serviteur,
Louis Veuillot.
I. Mgr Sibour. Ce prélat avait condamné PUnivers ; mais une encyclique du souverain Pontife Pie IX, sur la presse religieuse, lui avait fait retirer sa coiidamnalion.
350 CORllESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT
A W. L'ABBÉ ***, DIRECTEUR AU GRA.XD SÉM[^^iIRE DAUCIP
3 août i85a.
Monsieur et cher ami^
Pardonnez-moi d'avoir laissé si longtemps sans réponse la bonne et afïbctueuse lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Cette lettre a été une grande joie j)Our moi; mais depuis j'ai été éprouvé par de grands chagrins. La mort est entrée dans ma maison, que vous avez vue si joyeuse, et elle m'a enlevé une de ces petites filles dont j'étais si fier. Je sais que j'ai un ange au ciel; je lai donné; mais, avant que je le donne, il m'a été pris. Les combats que la nature livre à la grâce en ces sortes de terribles rencontres, sont vraiment affreux. Tout de suite après la mort de celte chère petite, qui était la plus jeune, l'aînée
I. Cette lettre, publiée par la Semaine religieuse de rarclildiocèse d'Auch, y était précédée de la note suivante:
G Comme on le verra par la date et par le contenu, la lettre inédite que nous publions, se ra])porteàdes circonstances qui marquèrent douloureusement dans la vie publique et dans la vie privée de Tillustre écrivain. On était à la période aiguë de la question des classiques. Un coup venait d'être monté contre VUnivers par la Déclaration que Mgr Dupanloup avait voulu obtenir de Tépiscopat, et l'on sait à quelles extrémités se laissèrent entraîner et l'évêque d'Orléans et l'archevêque de Paris (Mgr Sibour). Dans le même temps, la mort frappait Louis Veulllot dans ses affections les plus chères. Mais jamais peut-être la magnanimité du vaillant athlète de la cause catholique ne se montra dans un jour plus éclatant. Aussi la lettre suivante, qu'il adressait à un de ses amis, directeur au grand séminaire d'Auch, et que nous avons la bonne fortune de donner au public, nous semble-t-ellc offrir plus qu'un intérêt historique. »
COKUESPONDANCE DE LOUIS VEUJLEOT. 351
esi lomljée gravement malade; nous avons tremblé quVlle ne mourût aussi. Au milieu de tant d'alarmes et n'ayant d'autre distraction que les entreprises de AJgr d'Orléans, je n'ai pu prendre sur moi d'écrire : vous me le pardonnerez.
Elles ne sont pas finies, ces affaires d'Orléans; j'ai peur qu'elles ne le soient jamais. Mgr l'évêque d'Orléans se croit envoyé de Dieu pour détruire C Univers ^ qui est à ses yeux le fléau de Tépiscopat; et il croit même avoir reçu pour cette bonne œuvre des pouvoirs qui le dispensent d'observer strictement les règles de la justice. Comme il est d'ailleurs fort habile^ exlraordinairement impétueux et justement considéré, il ne faut pas jurer qu'il n'en viendra pas à ses fins. Avoir engagé quarante-cinq évêques dans cette affaire, n'est pas le seul prodige de son babileté. Il trouve le moyen de faire croire (aidé par la bonne volonté de la presse impie) que soixante-trois évéques m'ont condamné. Comment s'y prend-il? C'est ce que j'ignore ; mais rien ne lui coûte.
Vous me dites que Mgr l'archevêque d'Auch a reçu quatre lettres pour le presser de signer. Peu en ont reçu moins, beaucoup en ont reçu davantage. Mgr de Strasbourg était à la sixième il y a quinze jours. On compte, je crois, en gros dans ce bloc de soixantetrois tous ceux qui ont répondu, même pour refuser. On tourne contre [Univers même le cardinal Gousset et Mgr d'Arras, parce qu'ils ont dit que t Univers avait eu quelquefois des torts. Mgr de Fréjus, porté sur la liste des adhérents, m'a dit lui-même qu'il n'avait pas signé. Il a envoyé une déclaration particulière, dont
le premier paragraphe, ne plaisant pas, a été supprimé. Com pelle intrarel
Cette guerre, contre laquelle je suis et je veux être sans défense, est bien cruelle, bien fatigante. Elle ne me décourage point; mais j'aurai de la peine à n'y point succomber. Par déférence pour Mgr Dupanloup, par mécontentement pour tel ou tel petit tort du journal, on se croit en général obligé, même lorsqu'on le défend, de faire très large la part du blâme. C'est là ce qui nous tuera : car je ne consentirai pas à accepter une situation qui me ferait prendre insensiblement la figure que Mgr Dupanloup veut me donner, et qui n'est pas la mienne, Dieu merci! \^i\ jour donc, je ferai ma révérence. J'aurais déjà pris ce parti, si je ne craignais de céder à des sentiments personnels. ]Mais tout a son terme; et il ne faut pas que l'humilité finisse par être prise pour de la lâcheté et de l'effronterie.
Priez le bon Dieu pour votre très humble et tout dévoué,
Louis Yeuillot.
.i M. L'ABBÉ DROUELLE».
Paris, 8 mai i853.
Mo7<siELiR LE Curé, Le bonheur de défendre la vérité ne saurait être
I. A la suite d'une mesure qui frappait C Univers^ quelques prêtres de la Côte-d'Or, réunis en conférence particulière, se hâtèrent
trop acheté. Toutes les blessures qu'un chrétien peut recevoir pour la cause de Dieu sont des grâces. Je le dis dans toute la sincérité de mon cœur, après une expérience de quinze ans. Si j'avais su au début de ma carrière dans X Univers quelles épreuves m'attendaient, j'aurais pu reculer. A présent que je le sais, je recommencerais. Sans doute, il y a des coups bien cruels à subir. L'ennemi sait tous les chemins de l'esprit et tous les chemins du cœur, et il frappe souvent aux points les plus sensibles. Je ne puis pas me vanter d'être arrivé à l'impassibilité. J'ai plus souffert encore pour l'Eglise que pour moi, quoiqu'ils aient été jusqu'à insulter ma mère. Néanmoins je recommencerais^ et si j'avais l'expérience que j'ai si laborieusement acquise, je pourrais modifier quelque chose dans mon langage, je ne changerais rien à ma ligne de conduite, ni à l'expression de mes convictions et de mes sentiments. Je reprendrais ce dur fardeau, quand même je ne devrais jamais être consolé et assisté par des témoignages de sympathie semblables à celui que je viens de recevoir de vous et de vos dignes confrères. Votre lettre collective m'est bien précieuse, monsieur le curé. Je l'ai lue avec respect comme une récompense de Dieu qui vous a inspiré des accents si tendres, si fraternels et si forts J'y ai trouvé ces sentiments que je connais et qui m'ont tant de fois rendu saintement fier. J'v vois la
d'exprimer collectivement à son rédacteur leurs profondes et sympathiques doléances. La réponse à cette lettre collective fut adressée à l'un des signataires, M. l'abbé Drouelle, aujourd'hui curé de Beaumonl-sur-Vingeanne, diocèse de Dijon.
preuve que mon cœur bat avec celui du cierge, c'està-dire de tout ce qu'il y a de meilleur, de plus dévoué, de plus courageux dans la société moderne. Je connaissais le monde avant d'être chrétien, et quoique jeune je l'avais déjà étudié dans toutes ses conditions. J'en avais un dégoût immense. Mais quand j'ai fréquenté les prêtres, quand je les ai vus dans leur simplicité, dans leur pauvreté, dans l'héroïsme de leur foi et de leurs travaux, je me suis dit que ce spectacle seul était un plaisir plus grand que ceux dont je me détournais, parce qu'il n'y a rien de beau comme la vertu.
Par là, mesurez ma joie lorsque je sens que j'ai une place dans ces cœurs sacrés, et que tout ce que Ton peut dire de faux et de méchant contre moi ne les empêche pas de connaître rien qu'à ma voix, ce qu'il y a dans mon âme. Oui, monsieur le curé, j'ai ce bonheur, j'ai cette gloire, de m'être voué dans ma* faiblesse à la même œuvre que vous, et le monde entier ne peut rien m'offrir que je voulusse préférer à ce labeur de tous les instants. Soutenez-moi par vos prières, et j'irai jusqu'au terme de ma vie et de mes forces avec une allégresse puissante, contre laquelle toutes les haines et toutes les inimitiés ne pourront rien. Je ne donnerais pas un seul de ceux qui m'approuvent pour être délivré de tous ceux qui me haïssent C'est vrai, les mauvais journalistes, les mauvais philosophes, les mauvais écrivains, les sectaires, les incrédules et quelques autres, hélas ! me détestent ; mais j'ai la bénédiction de Pie IX et d'un nombre considérable d'évêques; je suis l'ami des Petites Sœurs
des Pauvres, des Capucins, des missionnaires, des curés de campagne, de tous ceux qui travaillent et qui souffrent pour le bon Dieu; de quoi me plaignezvous?
Daignez, monsieur le curé^ accepter et offrir à vos vénérables confrères la vive expression de mon respect^ de ma reconnaissance et de mon dévouement.
Louis Veuillot.
A M. LE COMTE A. DE PONTMARTIN» A SERRIERES (ARDENAE)
Paris, 19 juillet 1855
Cher Monsieur^
Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l'occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m'émeut délicieusement^ et c'est un bonheur dont j'ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie m'est toujours venue du bon
I. Cette lettre a été publiée par le Mémorial de la Loire avec cette note :
a Un de nos amis veut bien communiquer au Mémorial une lettre inédite de M. Louis Veuillot. I lie porte la date du ig juillet i855. Le grand journaliste avait perdu coup sur coup deux de ses filles. Un écrivain très connu et très aimé des lecteurs se trouvait en villégiature, chez un ami, dans notre région. Il écrivit à M. Veuillot pour lui offrir ses regrets. Il en reçut la lettre que nous publions. Elle nous fait connaître le père et le chrétien chez l'éminent journaliste. »
côté. Là OÙ il y a de l'honneur^ de Famour pour le bien^ du zèle pour la justice^ du mépris et du dëgoùt pour le reste^ là sont mes amis. Je n'ai pas traversé une circonstance pénible sans qu'on m'ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C'est plus qu'il ne faut pour supporter les choses extérieures.
Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l'âme^ où nulle puissance humaine ne peut rien^ Dieu qui les envoie a soin d'y pouvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.
Il dit : « Le monde voit la croix et ne voit pas l'onction. » Ce que Dieu met dans les cœurs qu'il déchire est inénarrable. J'en suis à m'étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère^ comme elles étaient ici, mais à l'abri^ mais immortelles. C'est un groupe d'étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l'aile des Anges, et je remercie Dieu de m'avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.
Que de miracles Dieu fait pour nous et que nous sommes ingrats! Quelle miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terril^le, creusé au milieu du cœur, se remplit d'une semence de foi, d'espérance et d'amour.
Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants^ c'était une angoisse inexprimable et il me semblait que j'entrerais du mémo coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du
tombeau. Mais ces deux tombes/ creusées presque au même instant, n'ont été que des jours ouverts sur l'Eternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je • ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j'aurais été le témoin et l'objet. Il n'y a pas de mort, il n'y a pas de séparation, il n'y a qu'une absence qui peivt finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d'allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.
Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissent assez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il v a des moments où l'on voit avec la clarté de l'évidence qu'il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul est fait, que tout le reste a été inutile ou criminel.
Si j'avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l'abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction icibas, aucune espérance de mémoire et d'honneur parmi les hommes ne pourrait m'être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j'aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l'aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.
Voilà ce qu'il faut nous dire quand nous prenons la plume^ quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c'est la séparation, c'est le commencement de la mort Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.
Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l'adresse dans votre solitude, comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime.
Louis Veuillot.
CLÎ
A M. LAVEDAiS, RÉDACTEUR IHJ MONITEUR DU LOIRETK
Paris, 2 février i856.
Monsieur,
Il vous a paru piquant de reproduire, à F usage de mes compatriotes du Loiret, un écrit où je suis insulté
i . Cet écrivain est aiijourd'imi l'un des rédacteurs du Figaro, Kntre temps il a été rédacteur de VAml de la religion^ préfet, bibliothécaire, etc. Cette lettre lui fut adressée à propos d'une prétendue biographie de Louis Veuillot par un soi-disant de Mirecourt. Malgré son caractère de bassesse, et ses calomnies, ou à cause de cela, le pamphlet du sieur Jacquot plut beaucoup aux catholiques libéraux. L'un de leurs journaux, le Moniteur du Loiret^ très dévoué à l'évêque d'Orléans, Mgr. Dupanlonp, dont il était très aim.', imagina que le
comme homme de la manière la plus brutale, comme fils de la façon la plus cruelle. Sans me connaître, ^ans chercher aucune information, sans vous demander si l'auteur de cet écrit méritait la moindre confiance, et lorsque tout, au contraire, vous dénonçait la diffamation et l'injure, vous vous êtes jeté sur Je libelle et vous en avez rempli votre journal.
Vous vous êtes permis, en votre propre nom, de me traiter de condottiere, c'est-à-dire, si vous connaissez la valeur du terme, d homme sans conscience et mercenaire, mettant sa plume au service de qui la paye : car c'est ainsi que le condottiere trafiquait de son épée.
J'aurais souffert cela en silence, si vous aviez continué, de même que je souffre tous les jours beaucoup de choses semblables. Je vous aurais laissé contribuer ainsi, selon vos moyens, monsieur, à l'œuvre générale qui rend la presse si utile aux mœurs publiques ■et si recommandable aux honnêtes gens.
Mais, prêt à supporter toute l'injure, il ne me plaît pas d'y laisser ajouter une réparation insuffisante, accordée comme marque de respect à la chu' rite d'un tiers, qui demande que l'injure cesse par considération pour lui.
libelle ferait bien dans ses colonnes et commença de le reproduire, en disant qu'il en voulait donner les principaux traits II en avait déjà reproduit les morceaux les plus venimeux et les plus lâches, lorsque Mgr Dupanloup lui demanda de ne pas continuer, ajoutant : <( Quels qu'aient été les torts de M. Louis Veuillot... le remède n'est pas là. » Le rédacteur du Moniteur du Loiret^ M. Lavedan, devenu <( de Grandlieu », répondit qu'il se rendait au vœu de cliarilé et de sagesse de son illustre et vénérable évêque. M. Louis Veuillot fit justice de cette singulière charité par la lettre que je reproduis ici»
360 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLO'l'.
La lettre de Monseigneur votre Évêque et vos commentaires m'obligent à protester contre cette charité^ que je n'ai sollicitée de personne et que je n'accepte point de vous.
Le respectable prélat n'a sans doute lu ni l'écrit tout entier^ ni même le morceau que vous avez publié. Il ignore que son témoignage y est exploite comme une sanction des injures dont je suis l'objet. Autrement^ il ne nommerait pas tout simplement une brochure sur M, Veuillot^ sans aucune expression de blâme^ cet amas de diffamations^ formé par une main qui n'a pas craint de blesser le sentiment filial.
Sa Grandeur vous aurait dit que^ quels qu! aient été les torts de M. Feuillet dans la discussion de certaines questions libres de littérature^ de politique, d'histoire^ ou même de religion^ ces torts (sur lesquels d'ailleurs tout le monde n'est pas du même avis) ne pouvaient autoriser M. Jacquot^ natif de Mirecourt^ a écrire sur ma mère le passage que vous avez offert à la curiosité de vos lecteurs; ni vous, monsieur^ à reproduire de telles grossièretés et à me qualifier de condottiere, ainsi que vous dites.
Quant à ma très vénérée mère^ sachez^ monsieur, qu'elle a travaillé^ comme son mari^ pour élever, sans demander secours à personne, quatre enfants^ qui n'ont jamais rougi d'elle ni de leur nom. Sachez, et publiez pour expier votre injure, que, dans son humble condition, celte vaillante femme sut enseigner à ses enfants l'amour de la justice et le courage dans la pauvreté.
Quant à moi, informez-vous si j'ai fait des écrits
anonymes on pseudonymes; tâchez de savoir si, même avant d'être chrétien, j'ai reproduit des lil)elles difï'amatoires^ ou par haine contre mes adversaires^ ou pour amuser mes lecteurs; voyez si j'ai un dossier à la police correctionnelle; priez Monseigneur votre Évêque de vous dire si j'ai coutume de changer d'opinion par intérêt; si c'est l'intérêt qui m'a fait entrer dans la rédaction de V Univers; s'il est vrai, comme l'affirme votre auteur^ que VUnwers ait été subventionné par Louis-Philippe jusqu'en 1848^ et l'ait été auparavant par « les grandes dames du faubourg Saint-Germain ». M. l'abbé Dupanloup a parfaitement connu les affaires de la presse catholique et très bien su comment et de quoi elle vivait. Il peut vous donner les renseignements les plus exacts. Je me ï\e à son équité.
Je m'arrête^ monsieur; je ne veux pas user de tout mon droit. Il me suffit d'avoir refusé la grâce que vous vous croyez engagé à me faire; je ne vous forcerai pas à publier mon apologie. Cela ne serait pas assez piquant pour vos lecteurs^ et je crois n'en avoir pas besoin. Dans tous les cas^ je dirai comme Monseigneur votre Evêque : Le remède au mal (si l'écrit en question doit me faire du mal) ri est pas là. Votre reproduction interrompue, la lettre de Monseigneur^ celle-ci^ tout cela fait au contraire les affaires de M. Jacquot. Il a ainsi ce qu'il cherche, et vous pouvez maintenant^ profitant de ses complaisances, vous enrichir du reste de son écrit sans craindre que je réclame; le plus amer est passé.
Il y a un remède pourtant. Ce remède infaillible,
(jui me fortifie en dépit de tous les procédés exceptionnels dont on use envers moi, je n'ai besoin de le demander à personne : il est en ma possession, personne ne peut me l'ôter. Pour le passé^ c'est la parole souveraine et sacrée qui a relevé^ il y a trois ans, lœuvre à laquelle je travaille, lorsqu'elle était quasi abattue. Pour l'avenir^ c'est le ferme dessein où je suis de poursuivre ma route, d'aller à mon but, sans donner raison à la calomnie^ sans me laisser arrêter par elle, et sans perdre plus de temps qu'il ne faut à j)anser ses viles morsures.
Je requiers l'insertion de cette lettre dans le plus prochain numéro du Moniteur du Loiret\
Louis YELiLLor.