A M. ANDRÉ LAFON
Paris, 24 mai 1866.
Mon bien cher André,
Quoique fort occupé en ce moment, je ne veux pas laisser partir l'heureuse Marie ^ sans lui donner un mot pour toi. Il me semble que je dois arriver avec les autres, et que quelque chose manquerait au paquet des lettres de la famille, s'il n'y en avait pas une du plus vieil ami de la maison.
Je sais comme tu as bien pris ton noble et saint métier. J'en suis aussi heureux que ton père luimême ; je t'en félicite du même cœur. Je ne t'exhorte pas à persévérer, mon brave garçon : tu n'en as pas besoin. Tu iras jusqu'au sang, jusqu'à la mort. Tu as pris les armes comme les cardinaux reçoivent la pourpre, pour ne pas reculer. Il y aura bien quelques ennuis; mais qu'importe? Nous ne recevons pas le baptême pour notre plaisir, et tu ne t'es pas engagé dans cette milice pour dormir sur les roses. Souviens-toi du caillou dans le soulier. On va au ciel avec un caillou dans le soulier. Le petit sacrifice de
I. Mlle Marie Lafon, sœur d'André; elle allait à Rome, où son frère servait dans les zouaves pontificaux.
tous les instants, l'obscur petit sacrifice des petites joies et des petites aises de ce monde^ est le plus grand de tous les sacrifices, lorsqu'il est soutenu et renouvelé avec un plein consentement du cœur. C'est là le dernier comble de la grandeur humaine. Notre-Seigneur nous en a donné la leçon et l'exemple en montant au Calvaire par le plus long, à pied, pieds nus, par le soleil, par la poussière, par les ronces et par les cailloux. Le monde ne vit que de la vertu de^i humbles et des obscurs qui s'immolent ainsi. Il y a la même différence entre ces petits et les éclatants, qu'entre le fantassin, qui est la force de l'armée, et le grand gaillard emplumé qui conduit la musique. Ainsi, remercie le bon Dieu qui t'a fait soldat, et loue-le dans le fond de ton cœur de ne Savoir fait que soldat; ce qui, d'ailleurs, ne t'empêchera nullement de devenir capitaine^ s'il le juge à propos. Mais, comme l'essentiel est d'être bon soldat, tu seras alors d'autant meilleur capitaine que tu auras été plus humble soldat. Que je voudrais être à ta place, mon cher André ! et que je donnerais avec plaisir mou papier et mes plumes pour un bon mousquet, que je manœuvrerais au commandement de ton caporal ! Je ne vois rien de préférable à ton sort présent. Tu donnes ta jeunesse, tu offres ta vie pour l'Église, c'est-à-dire, pour ton Dieu, pour ta mère, pour ton père et tes frères^ pour tout le genre humain. Rien de plus n'est possible^ suivant la parole même de Notre-Seigneur. Tes parents et amis sont fiers de toi. Ta mère suivant la chair se réjouit^ parce qu'elle a mis un homme au monde; ton brave père s'encourage à tra-
vailler en regardant ton ])ortrait et celui de ton frère le bénédictin, toujours placés sous ses yeux. Tu es la consolation et le juste orgueil de ces bons et grands cœurs; et, pour ta part, conservant l'humilité chrétienne et accroissant en ton ame la grâce du Christ, tu donnes au monde l'exemple dont il a le plus besoin. Quand tu sauras mieux ce que c'est que la vie, cher enfant, et quand tu verras quel usage la plupart des hommes ont fait de ces belles années que tu as le privilège d'offrir à Dieu, combien tu te réjouiras des petites amertumes que tu peux avoir à subir maintenant ! Tu trouveras qu'il n'y en a pas eu assez. Adieu. Je t embrasse. Salue pour moi notre ami Guillemin et les autres que je connais. Prie pour moi.
LoflS YEUiLLOT.