YOUS
LOL'IS VEUn.LOT.
A r^I. 1U:>TJ PAI'JIOT.
Versailles, 7 mai 1871.
Cher IIenuj,
Dans ce long désastre qui nous sépare de tout^ et qui fait qu'en vérité cbacun est mort^ je n'avais pas appris ta cruelle part. Hier seulement j'ai su que tu n'avais plus ton fils. Je connais ton cœur^ j'ai connu ce beau et aimable jeune homme, et j'ai pleuré quatre enfants. Toi-même tu ne pourrais pas me peindre
I. Allusion à vin article de M. Claudius Lavergne, publié dans /'C//?/rfrj, sur une toile de Chenavard, qui fit en ce temps- là cpiolrpie bruit.
-'ilO CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUÏLLOT.
liu douleur plus grande que je ne la devine : non, pauvre ami ! Toute ma vieille amitié éclate, tous mes jeunes souvenirs se réveillent. Combien je voudrais être près de toi! Je te dirais que ton fils n'est pas mort, non^ non mille fois, mon vieil ami! Il a vécu, mais il n'est pas mort, et je le sais bien. J'ai passé par là^ je sais que mies filles et leur mère ne sont pas mortes. Je ne les ai pas quittées, et elles ne m'ont pas quitté ; mes filles sont presque plus près de moi que leur sœurs vivantes. La mort nous cacbe, ou plutôt nous voile un moment et légèrement ces êtres cbers, qui bientôt redeviennent présents et d'une certaine manière visibles. Tu connaîtras et tu 20Ùleras cette merveille de Dieu. Tu sauras combien il est vrai que Dieu n'a point fait la mort et ne lui a point donné cette puissance sur nous. C'est nous, au contraire, qui avons puissance sur elle. Par le nom, [)ar l'amour et par le sang de Jésus-Christ, nous la chassons; elle fuit et nous rend sa proie, n'emportant qu'un lambeau, et encore elle le devra rendre, car les morts ressusciteront. Rien de nous n'appartient à la mort que ce qui lui est livré par nous-mêmes. Tu ne lui livreras rien, tu ne donneras pas puissance sur toi; tu voudras revoir ton fils, qui est vivant.
Prie le bon Dieu, mon cher Henri. Je sais que tu le fais ; fais-le toujours, pour toujours, et rendons grâce : nos enfants ont mieux valu que nous. Dieu nous les a donnés par une grâce, il nous les a repris par une grâce nouvelle. Nous connaîtrons tout l'amour de Dieu, nous le bénirons éternellement. Cette douce main de nos enfants qui habitent avec Dieu, nous fera
doucement franchir ce reste de mauvais chemin de la vie où nous avons été engagés. Nos pleurs acquittent de vieilles dettes qui n'avaient pas été payées. Nous embrasserons^ dans le sein de Dieu^ nos enfants libérateurs de leurs pères.
Tout à toi.
Louis Vei itxot.