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Françoise était grêle et grêlée

cirait savoir si ce seront des garçons on des filles. Cette réponse l'a un moment calmé; mais il est revenu sur ce sujet, qui l'occupe, demandant plus de lumière. Alors je l'ai conduit au Trocadéro. Là, le vent soufflait. Xous avons dit chacun six fois : « Il fait un froid de chien. » Je l'ai dit une fois encore pour faire treize. Et puis, tu croiras que j'invente quand je te rapporte l'opinion des Parisiens î Je suis méconnu.

Ensuite, Emile a critiqué l'escalier qui va de la place au Champ de Mars; et par ce moyen j'ai évité de dire comment je crois que Mme T... élèvera ses enfants, quand elle sera Mme T...

Quant au monsieur du Tréport dont tu me parles, il faut toujours se méfier des gens qui ont de ces nez-là. Du reste, je ne vois qu'un moyen de nous passer le plaisir de le nazarder : c'est de soutenir les Cantevelle1, puisque cela le vexe. On me paye les nazardes que je donne: il est trop juste que je paye un peu pour en donner. Néanmoins, c'est cher; mais, puisque c'est cher, ce doit être bon.

Le train de la vie va cahin-caha. Je voudrais bien partir, je le voudrais bien beaucoup. Point de non velles d'Octavie ! Frédault, qui m'est venu voir ce matin, dit qu'il y a des retards de quinze jours. C'est méchant.

Ce soir, dîner chez le prélat Gaston avec Mgr de Poitiers. Haute politique.

1. Les Cantevelle étaient une famille de pauvres que soutenait la charité de Louis Vcuillot.

Le neveu de l'abbé Lacroix1 m'écrit de Rome. Il est très charmé de ma notice, et il pleure son oncle. Il est, dit-il, occupé à vendre les livres et la chapelle ; ce qui ne l'ennuie pas peu. Il laisse le logement aux domestiques, qui pourront le souslouer. En veux-tu?

Je t'embrasse comme je t'aime. « 0 lettre plus heureuse que moi, tu vas la voir! » Dis-lui d'éteindre la pipe du portier, de calmer la rage de Maria, et de ganter les mains, plus heureuses que les miennes , qui fournissent fraternellement des calottes aussi peu charitables que méritées.

Demain, je fais faire l'omelette pour M, de la Tour-Saint- Ybars, auteur de tragédies.

GGLXX

Paris, août 1869.

Ma pauvre petite Sœur,

Qu'il y a donc longtemps que je n'ai causé avec toi! Je ne sais pas si c'est parce que tu m'as laissé la clef de l'armoire au vin; mais je suis pénétré pour toi d'un sentiment de respect et de tendresse plus vif encore que de coutume. Ma foi, tant pis ! j'ai fait boire à mes deux hommes une bouteille de Suzanne. J'ai bien tremblé en la prenant, va! Il

1. M. l'abbé Lacroix, clerc national, homme charmant et distingué, l'un de ces Français amoureux de Rome, qui étaient si chers à Louis Veuillot.

me semblait que je n'en avais pas le droit. Naturellement, j'ai bravé mes craintes et mes remords, et j'ai enlevé le flacon. Il a eu beaucoup de succès. A la fin, mes convives étaient rouges comme des petits coqs, et le tragique pleurait en pensant à l'ingratitude du monde, qui me connaît si peu. Quant à lui, il a vraiment la figure de la meilleure pâte de galant homme qui soit sur terre. Il est gros, grand, blanc, — et propre.

Eux partis, sont arrivés : 1° Mgr du Mans ; 2° Mgr de Périgueux, et celui-ci est resté une bonne heure. Ils sont très contents de l'Univers, très peu hyacinthistes. De ces derniers on n'en voit guère. Il y en a pourtant. Le P. Hyacinthe, en effet, lit à ses familiers une lettre d'un religieux qui le loue fort et l'exhorte à ne pas « se laisser entraîner dans la boue où croupit M. Yeuillot ». C'est un ami de Pioussel et de Loth qui leur a rapporté cette histoire, ou fait ce conte à vérifier. Je trouve que ce serait un peu fort. Mais quand on se mouche dans la laine, on peut aller loin. Roussel est bien drôle quand il raconte cela. Il demande la suppression de l'ordre. Moi pas!

C'est tout à l'heure que je dîne chez Emile. M. T... sera du festin, ce qui me fait espérer que la question sur la capacité éducatrice de la future Mrac> T... ne sera pas posée. Je n'en réponds pas toutefois. Bah! avec de l'esprit on se tire de tout, sauf de l'ennui de n'être point au Tréport.

Ah! cela, c'est ennuyeux!

Fais bien attention de ne pas lire cette lettre

avant l'autre : elle est la seconde. Je deviens bête, s'pas, tante? Que veux-tu? j'aime. Ne plus voir Luce faire sa chiche, ni Agnès faire sa tata, ni toi régner sur ces chères volatiles, c'est trop, trop fort pour mon imbécillité. Je demande à venir, je demande à vous voir, je demande à rejoindre mon cœur.

L'Homme qui n'en peut plus.

«Lettre plus heureuse que moi, tu vas les voir ! » Dis-leur que j'ai mangé une sole au vin blanc ; mais ce n'était pas cela ! !

Non, non, ce n'était pas cela! ! !

Cœur de Louis Veuillot, percé de trois flèches* N'accusez pas les amis d'Hyacinthe!

CGLXXI

Paris, août 1869.

Ma Sœur chérie,

En attendant les épreuves, je t'apprends qu'il n\ a rien de nouveau. Puisse cette nouvelle t'intéresser autant que moi ! J'ai vraiment du plaisir à te la donner. On dira ce que l'on voudra, et je dirai ce que je voudrai; mais c'est bon tout de môme d'avoir une sœur. S'il y en a au Tréport qui ne pensent pas là-dessus comme moi, tant pis pour eusses ! Une sœur , ça occupe en attendant les épreuves, ça varie les épreuves, et on sent qu'on n'est pas mort.

Je t'ai laissé à Monsieur est servi. Il aurait fallu dire : Messieurs est servi; car il y avait à manger bien pour plusieurs. Tes servantes songent à se ménager de gros restes. Je crois qu'elles aiment l'omelette au lard. Mangez, Mesdemoiselles. Il y avait beaucoup de pimprenelle dans la salade, et, ma foi, j'en ai peu laissé; mais j'ai laissé des cerises.

Pourquoi m'a-t-on servi quatre carafes pour moi tout seul? L'as-tu ordonné ainsi, ou est-ce une épigramme qu'on a voulu me faire?

Irène Bodenhammte salue, et se rappelle au souvenir de tes nièces, les demoiselles de Trop1. Il

1. Allusion à une partie de campagne, où les vivres avaient failli manquer, comme la place dans la voiture, parce que les filles de Louis Yeuillot s'étaient ajoutées au groupe d'amis attendus.

parait qu'elle n'a point oublié son diner de Pas assez, près Paris. Elle me donne d'ailleurs d'intéressants détails sur Mgr Lubienski, son cousin. J'en ferai un article : il faut parler pour ceux qui se taisent. A propos de ceux-ci, j'ai bien eu de la peine ce matin à ne pas dire tout ce que j'ai sur le cœur; mais, s'ils y tiennent, ils ne perdront rien. Hélas! ma sœur, je suis bien heureux de t'avoir pour sourire un peu. Ces vilaines choses que mon métier me force de voir me plongeraient dans une tristesse noire, et je serais vite malade de dégoût, de colère et d'ennui.

Tu liras un joli Eugène sur un J... qui sent fort Yhyacinthe.

Adieu pour aujourd'hui. Mes yeux vont de mieux en mieux, et je pense n'avoir bientôt plus d'autre maladie que la grossesse d'Octavie. Pour ça, c'est un ennui véritable.

Je te rembrasse. Fais bien attention de ne pas lire cette lettre la première, puisqu'elle n'est encore que la seconde.

Tox Frère.

CGLXXII

Août 1869.

Ma Sœur chérie,

Me voilà levé, lavé, rincé, peigné, soigné (par moi-même, c'est-à-dire, dans la perfection). J'ai fait ma petite prière; je me sens porté à vous dire bon-

jour. « Bonjour, ma sœur; bonjour, mes filles. ■ — Gomment avez-vous dormi, papa? — Pas trop bien. Quel temps fait-il, Lulu? — Pas trop beau. Le baromètre ne remonte point, l'été n'est pas revenu.

— Véritablement, cette saison est étrange. — Il fait un froid de chien. — C'est comme en Sibérie. Etc., etc. )>

Il y avait chez les Lafon tous les Lafon, tous les

T..., tous les R J'ai mangé, j'ai bu, j'ai surtout

parlé : car je suis grand homme dans ce pays-là.

Même Mme R m'admire, elle qui, selon Lafon,

méprise tous les hommes. Ça me flatte, et j'entretiens leur admiration. Je l'ai si bien entretenue hier, que dans un moment François s'est levé plein de feu, et s'est écrié : « Oui, mais avec tout cela nous ne sommes que de la volaille!... — Gomment! de la volaille? et pourquoi de la volaille?

— Oui : nous ne pouvons pas nous élever si ha'ut... C'est vrai, ça! »

Dame! quand un orateur obtient de pareils succès, il se sent gratté.

Néanmoins, cette journée a été fort parlière : parlière à déjeuner et après déjeuner, parlière à diner et après dîner* Omelette le matin, omelette le soir; vin de Suzanne le matin, vin des Balans le soir; lait de dindon le matin, lait de chartreux le soir : total, deux petits verres dans la journée. Voilà pourquoi votre homme a mal dormi. Selon Matthieu Garo, l'on dort mal quand on a tant d'esprit (de vin). Ajoutez que le Roquet a jugé bon d'aller se coucher à une heure du matin, et de me

réveiller dans mon premier somme. Furieux, j'ai pensé à savonner le Roquet dès le point du jour; mais j'ai pensé que peut-être le Roquet avait veillé pour raccommoder son unique robe : car qui m'assure qu'elle en a deux? Et, toute réflexion faite, je ne dirai rien, puisque d'ailleurs la nuit est passée tout comme si mon premier sommeil n'avait pas été rompu. Allons, femmes, laissez-moi tranquille.

Ni mon grenier ni mon armoire Ne se remplit à babiller.

J'ai enfin rendu ma visite à M. Thiers. Il finissait une lettre, ce qui m'a donné le temps d'examiner un peu les décors de son cabinet. Ses bibelots sont plus beaux que les miens; mais/e ou tu n'aurais pu mieux choisir. Il a des copies admirables, faites pour la place qu'elles occupent, de l'Assomption du Titien, du Mariage de la sainte Vierge, de la Dispute du Saint-Sacrement, du Jugement dernier, et d'autres pièces de la chapelle Sixtine. Sauf le Titien, qui est à la place de la glace sur la cheminée, tout Raphaël et Michel-Ange. Le reste en antiques, bronzes et marbres très beaux, et deux pots du Japon que j'accepterais immédiatement, s'il venait à me les offrir. Il est là-dedans tout blanc, tout court, tout en lunettes, habillé de coutil, comme un scarabée dans une rose ; mais la rose est de choix, et fait honneur au scarabée. D'ailleurs, toujours très aimable, toujours très bien disposé pour l'Église matérielle. Quant au spirituel, il n'a pas beaucoup marché depuis notre dernière entre-

vue. Il est (Tailleurs très content de lire l'Univers, et me remercie chaudement de le lui avoir envoyé. « C'est », dit-il, « le premier journal qu'il ouvre. » Nous ne pouvons pas demander beaucoup plus pour le moment. Si l'Univers convertissait un vieux politique de ce calibre en quinze jours, nous irions au fond des chaudières pour cause d'orgueil : car nous ne manquerions pas de demander au bon Dieu de payer son abonnement, comme s'il ne le payait pas déjà, et très cher.

Je reviens à notre pauvre petit grand homme. Il est bien parlementaire ! Il voit le salut de la France dans une sorte de république présidée héréditairement, par les Bonapartes si Ton veut. Pour être juste, il n'y voit que le salut du moment : car, si Ton parle du salut définitif et solide, il ne sait pas d'où diable cela pourra bien venir. « Gela viendra du bon Dieu, Monsieur, par son Eglise; et c^est pourquoi il faut s'attacher au Pape. Le Pape est le médecin institué par Celui qui a fait les nations guérissables. — Oui, sans doute... »

Mais en disant « sans doute », il doute, et cela se voit : il doute du médecin divin; il doute même de Thiers, qui est probablement, sinon tout à fait certainement, encore meilleur médecin.

Néanmoins, il tient bon où il tient, et c'est beaucoup. Si la chose était moins grave, je dirais que ce faux médecin peut, dans l'occasion, devenir un précieux apothicaire. Et peut-être lui sera-t-il donné d'administrer en cachette du médecin (il le croira) un remède qui fera bon effet. Après cela,

le bon Dieu, considérant sa bonne intention, le payera comme s'il avait fidèlement obéi. Amenl

Il est d'ailleurs très affectueux, et m'a presque embrassé en me quittant, me conjurant de revenir, mais plus tôt, à huit heures (ce qui fait son éloge), pour avoir le temps de causer. Il aime à causer; il cause vraiment bien. Après cela, si tu veux que je te dise le fond de ma pensée, nous ne nous en tirons pas notablement moins bien, et nous savons certaines choses qui dominent absolument la quantité de choses qu'il sait; par suite de quoi, nous savons en réalité mieux que lui cette quantité de choses que nous ne savons pas. Pendant qu'il les raconte, il nous les apprend, et nous voyons du même coup les causes, qu'il ignore, et leurs bornes, qu'il n'aperçoit pas. Ah! ma sœur, quelle supériorité de savoir seulement un peu de Jésus- Christ! « Que je puisse toucher la frange de son manteau, et je serai guérie » , disait cette brave femme. Si notre vieille bete de société, qui perd le sang et qui est aveugle, pouvait lâcher l'inepte multitude des charlatans qui aggravent son mal ; si elle faisait comme l'hémorroïsse, elle verrait clair, le sang resterait dans ses veines, elle serait guérie. J'ai reçu vos trois lettres, mes filles : trois fois

merci !

Papa.

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