‹ CorrespondanceChapitre 25 sur 96 · CCLXXXIII · texte numérisé non relu

CCLXXXIII

Changy, 29 juillet 1871,

J'avais annoncé mon départ, et c'était aujourd'hui. J'étais sourd aux prières et aux pleurs, n'ayant plus qu'un col. Mais j'ai réfléchi que je ne pourrais arriver avant dix heures, peut-être onze, et que je vous dérangerais dans votre premier somme. J'ai reculé. Vous gouvernez tout, même quand vous ne touchez à rien. Demain, c'est di-

1. ?>I§r Sergent venait de mourir en voyage, dans la gare de Nevers, au retour du Mont-Dore. C'est de lui que Pie IX, qui connaissait sa doctrine et son dévoument, disait pendant le Concile : « Voilà le bon sergent du Pape ! »

manche. Scandale! Et puis, il faut laisser reposer la main de la pauvre petite Alsacienne1, et lui donner ses vêpres. Tachons de n'être pas toujours monsieur^ Trop. Alors, ce sera pour lundi; mais, par exemple., je partirai le matin : car, enfin, je suis monsieur qui n'en a pas assez, là où vous n'êtes pas. C'est ainsi. Pour le reste, tout est parfait : bon gite, bonne table, bonne grâce, encore plus abondante et exquise. C'est tout herbe partout, et arbres. On pêche à la ligne, on va boire du lait dans les fermes de la duchesse ; on a la messe deux fois par semaine, et le cheval de messe le reste du temps. On va acheter des pots à Gien. Vous êtes attendues, et je suis chargé de vous porter quelques petits présents pour vous attirer.

Je travaille à une grosse composition sur Adolphine2. Mallac, qui sait bien beaucoup de choses et qui rage fortement, me charge comme un canon Krupp. Il me pointe sur Versailles; mais je ferai un petit tour, et je me déchargerai sur Orléans3. Il s'en doute bien, et en gémit; mais, ma foi, tant pis ! il bourre tout de même.

Adieu, chéries. Mon cure-dent s'émousse, mais

1. La cuisinière de Louis Veuillot était Alsacienne, et souffrait d'un mal à la main. Cette Alsacienne, Wilhelmine Hodapp, qui était la piété même, est aujourd'hui religieuse dans la congrégation de Notre-Dame.

2. M. Thicrs, dont Louis Veuillot qualifiait la politique en le comparant, sous le nom d'Adolphine, à une cuisinière qui veut rendre son tablier, le jour où on parle de lui faire entendre raison.

3. C'était le moment où M&r Dupanloup se montrait assez chaud partisan de M. Thiers.

mon cœur pas. Oh! que je vous aime, numéro 1 et numéro 1 bis!

La comtesse m'écrit en faveur du P. L..., successeur du P. G..., mais converti, et résolu d'être tout à fait digne du martyre.

Si le jeune Hollandais Joseph Hollmann, qui m'a apporté une lettre, repasse, dites-lui, ma sœur, de revenir et de ne pas manquer. Il est si tendrement recommandé par son curé, et il sera si grand violioniste, qu'il faut l'agrafer puissamment, car de bien mauvais vents souffleront sur lui.

Tu vois, par la page précédente, en quel état sont les buvards de Changy. Tout le machinage à écrire est défectueux dans cet Eden... Mais la cuisine, voilà un endroit convenablement outillé !

Ton frère et votre papa, qui serait parfait, si l'amour était un assez bon maître.

GGLXXXIV

Fin juillet 1871.

Sœur chérie,

Tu crois que je n'arrive pas? Eh bien! c'est justement ce qui te trompe. Je pars demain jeudi, j'arrive demain jeudi. Je t'écris uniquement pour te dire que je t'aime, et parce qu'il pleut. Il pleut beaucoup. Je t'aime cent fois davantage. C'est dommage qu'il pleuve et que je t'aime tant. La pluie me prive d'une promenade charmante dans

un panier, attelé d'un petit cheval pas plus grand qu'un âne; la tendresse me coûte un timbre-poste.

Je suis joliment bien : je brûle du bois qui sent bon, dans une chambre tapissée de perse. Il fait un vent à remettre debout des hommes couchés, et l'on fait une cuisine à coucher des hommes debout. La cuisine couche plus d'hommes que le vent. Point de cuisine au four, et toujours trois verres! Je t'aime encore plus que cette cuisine, et je reviens, malgré tous les efforts qui veulent me retenir.

L'église est passable, le curé excellent. Je l'ai visité ce matin. La paroisse s'améliore. Il y a eu ici, pendant quarante ans, un prêtre qui n'a jamais permis que personne balayât son église : il faisait cela lui-même, par respect pour le bon Dieu. Voilà un admirable sermon sur la présence réelle. Ce saint prêtre a été tel, que tout cet ingrat pays est venu à son enterrement, de plusieurs lieues. Un jour, la duchesse lui donna deux vitraux. Lorsqu'il vit sa pauvre église ainsi parée, il se mit à pleurer, et chanta le Nunc dimittis. La duchesse mène la vie de nos meilleures amies. Elle fait vivre une maison de sœurs qu'elle a fondée , et visite tous les pauvres épars sur son immense terre, et cela avec une santé déplorable. Elle est au lit aujourd'hui. Sa fille en fait autant, c'est-à-dire qu'elle va voir les pauvres et les malades : car, pour la santé, elle en revendrait à notre chère comtesse de Bernay.

J'ai reçu ce matin une lettre qui m'annonce la mort soudaine de noire pauvre Mme d'Armaillac. Elle est arrivée ici d'Epoisses. Adieu, ma très chère sœur. Il est vrai que je t'aime de tout mon cœur.

Mercredi.

Louis.

Royat, 6 août 1871,

Sœur,

Après une longue et mûre conférence avec le docteur Imbert, considérant le climat, les médecins, l'établissement, nous sommes restés à Royat, et nous voilà chezChabassières, très mal installés, jusqu'à demain. Eugène a déjà passé par la vapeur, moi par la baignoire. Imbert prétend qu'il a de petits moyens à lui pour les yeux. Dieu le veuille ! Je ne suis pas brillant de ce côté-là. Il m'ordonne beaucoup, beaucoup de repos. Toute la fatigue, et même tout l'exercice qu'il me permet, doitjDorter sur les jambes. Je suis si penaud, que j'ai envie d'essayer ce traitement héroïque, certainement le plus héroïque pour moi. Ainsi, sœur, ne t'attends pas à beaucoup de lettres; et je suis tellement de flammes, que je vais à vêpres pour rester sans lire, sans écrire et sans priser.

M. Bayle nous attendait au débarcadère, et nous a menés coucher chez lui. Grande mangiata le lendemain, ce n'est pas la peine de le dire.

Imbert, très joyeux, très affectueux, et très fier de nous avoir arrêtés. C'est ce qui devrait, dit-il, lui valoir une statue à Royat; mais la commune du Mont-Dore lui coupera le cou. Nous avons vu un jésuite mourant ; Royat est plein de capucins ; Thuret y viendra; les abricots ne sont pas mûrs. Toute cette vie est mêlée de biens et de maux.

Royat me semble vraiment meilleur pour mon frère. Quant à moi, il ne m'est pas du tout indifférent de me voir où vous avez été. Je vous aime comme autrefois.

Louis.

Je ne me suis pas aperçu que rien me manque, sauf que j'ai emporté des souliers percés. Ils étaient à mes pieds. C'est ma faute. Je trouve juste de la réparer à mes frais. Que cela ne vous enrhume point !

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