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CCLXXXVI

Royat, 9 août 1871.

Ma Sœur,

Nous sommes mieux installés. Je ne voudrais pas jurer que nous sommes bien. Mais où est-ce qu'on est bien ? Nos chambres sont sur le devant de M. Imbert. On y voit passer des mariées précédées de quatre trombones. Celle de ce matin, par une chaleur qui ferait fondre l'ancien cœur de

Mllc Veuillot, portait un chàle en quatre des Indes françaises, sur sa robe de soie à queue, laquelle hersait la poussière et le crottin. Mais, dame! elle était belle !

Eugène besogne avec les eaux. Il les prend par le nez, à l'état de vapeur. Moi, je les prends sur l'œil, pulvérisées. Ça nous distrait. En inspectant mes yeux, on y saisit vaguement la promesse d'une amélioration lente. Je lis peu, je n'écris pas, j'évite la clarté du soleil. Cela me jette dans la dévotion. Je vais à la messe, je dis un chapelet, et l'heure passe, absolument comme si j'avais écouté Villemessant et entretenu le genre humain.

Quand la chaleur tombe un peu, nous allons du côté 'de Gravenoire, où il y a un ombrage de marronniers , sur un tapis de mousse, de serpolet, de genêts et d'autres herbes qui sentent bon. Là, nous parlons de l'Univers et des alentours.

Mon ennemi, c'est la gloire. J'en suis bien taquiné. Je préférerais les mouches : on les chasse plus aisément; quelquefois on les écrase, et le soulagement n'est pas petit. La gloire veut qu'on se laisse manger. Elle m'amène de vrais amis, mais qui ont besoin de savoir les nouvelles de l'an prochain. Il vient aussi de jeunes enthousiastes qui désirent une place dans la rédaction, ou tout au moins, en attendant, dans les bureaux. Les Lyonnais abondent ici. Ils m'ont vu chez Dugas : alors, il faut leur donner des nouvelles de Tan prochain. Plusieurs se disent parents de Mme Aubineau. Tu sens bien que je ne peux pas

leur prouver le contraire. Ça se termine par des nouvelles de l'an prochain. 0 chère madame Compatis1, vous m'avez toujours envoyé des cèpes, et vous ne m'avez jamais fait tirer la bonne aventure : que vous êtes aimable et que vous êtes aimée! Cependant, vous choisissez mal vos moments pour venir à Paris ; mais vous n'êtes pas cause si j'ai du gui gnon.

Enfin, ma sœur, je considère que notre frère aurait eu de la peine à gober ses eaux tout seul, et voilà ma grande consolation.

Du reste, très beau temps. Grand zèle du docteur Imbert. Bon somme. Passable appétit. La cuisine de Chabassières est grasse et molle; mais nous nous proposons d'aller dîner chez la mère Fournier, Au rendez-vous des artistes ! C'est un endroit pas très bien famé , disent les autres aubergistes ; mais elle sale.

Je t'envoie la lettre de notre ami Mgr Francesco2. Tu verras qu'il ne t'a pas oubliée, et sa politique te fera sourire. Je t'enverrais également une lettre de Mallac, si je savais où je l'ai mise. Il viendra ces jours-ci t'offrir son bras pour te mener en Beauce. Si ça te dit, tu t'y trouveras très bien.

Et moi, j'ai déjà vu le bon petit Adrien de Thuret, et il m'a promis de revenir.

Voilà, j'espère, une lettre! Mais je vais faire

1. Mme Compans, de Bordeaux, très fidèle amie de la famille Yeuillot.

2. Msr François Mercurelli, secrétaire des brefs aux princes.

dodo pendant un bout de temps. J'écris quasi sans tabac. Depuis Paris, je n'ai pas encore épuisé ma petite tabatière. Selon moi, c'est étonnant.

CCLXXXYII

Royat (Clermont-Ferrand), 11 août 1871.

Ta gazette est bien intéressante, chère sœur, et elle est arrivée fort à propos par ce jour lourd, orageux et maigre, où nous avons déjeuné d'un œuf de hasard et d'un peu de très méchant riz au lait. Sainte Mme Chabassières avait totalement oublié de nous faire faire du maigre, parce qu'il y en a toujours; mais aujourd'hui il n'y en avait pas. Tes quatre pages et la cinquième m'ont servi de régal, de dessert, et me servent de fraîcheur. Oh! que tu as du nez! car certainement tu savais hier que j'aurais une certaine disposition à m'ennuyer aujourd'hui!

Je ne prends pas de bains : les deux premiers m'avaient cassé bras et jambes. Elles (les eaux) agissent cependant sur ma toux. Mais la pulvérisation ou brouillard ne fait pas grand'chose sur mes yeux. Imbert attend davantage de ses globules1, et moi j'espère quelque chose du repos. C'est là, je crois, le remède. Par malheur, il est lent. Je

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