Ancien curé du Pouligucn
2. M. l'abbé Chevalier, ancien vicaire, puis curé du Pouliguen, mort depuis, était alors très malade.
de me faire faire de ces choses populaires et extravagantes? Je t'aimerai toujours, mais malgré moi.
Louis Cent Sous et Sans le sou, dit le Bourreau d'argent.
La dame dont vous avez le portrait veut que son fils soit grand musicien. Vous voyez bien qu'on lui a coupé la tête !
Pouliguen, 5 septembre 1872.
Ma sœur, votre plaidoyer contre le tabac est beau. Je doute qu'il soit sorti avec tant d'éclat des lèvres de S. -G. Ce docteur n'est pas malheureux de parler devant vous. S'il avait su ne se communiquer au monde que de cette façon, il occuperait un autre rang parmi les écrivains. Dites-lui cela, s'il demande des gages trop graves : jamais il n'aura été plus noblement payé. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il a travaillé sur saint Thomas, et que son éditeur le hait.
Pour moi, je viens de prêter mille francs à cinq pour cent, remboursables dans cinq ans, si je dois le croire. La personne qui me fait cet emprunt m'écrit qu'elle a foi en moi depuis Fàge de douze ans, que nous avions l'un et l'autre au temps de nos premières entrevues. Si elle a su dès lors que je lui prêterais mille francs, c'est une grande preuve
d'esprit prophétique, car elle était plus riche que moi. Ses parents m'ont été très bons; son frère m'a fait entrer dans la littérature, et par suite à Rome et dans l'Eglise. J'aurais encore répondu courrier par courrier, quand même il n'y aurait pas eu de 5 pour 100 ni de remboursement. Il faut d'ailleurs que la pauvre femme soit pressée. J'ai écrit à Desquers d'envoyer tout de suite le billet. Vous avez donc mille francs de moins : car, si le remboursement ne vient pas, je pense que vous ne ferez point vendre l'harpe dorée sur laquelle cette ancienne enfant me jouait la Dernière Pensée de ]Yeber. Ancien enfant moi-même, je me souviens de cette musique. Je l'aimais tant, que je me proposais de l'épouser dès que j'aurais acquis des lettres de noblesse et que je me serais fait douze cents francs de rente. Mais elle préféra M. X..., lorsque j'étais en Périgord ; et cette préférence vous fit gagner plus de mille francs, si je peux m'estimer à ce prix.
J'admire comme vos agents vous ont bien servi touchant l'emprunt furtif que j'ai fait moi-même à Saint-Louis de Garches, et je cherche en vain par quel art les traîtres remerciements de son trop reconnaissant trésorier sont tombés en vos mains. Puisque c'est comme cela, je vous passe ma dette: vous l'acquitterez, non de l'argent des pauvres, mais du votre. Gela fera toujours cinquante francs que je tirerai de mon humiliation. Elle les vaut bien, car elle est profonde. Voilà donc où me réduit l'impossibilité de ne point gaspiller ! Je fais
des emprunts détournés, on me prend la main dans le sac, et je suis tout à la fois un mineur et un vieillard interdit, opprimé de honte et de terreur. J'enrage silencieusement. Mais, quitte à vous voler un peu parfois, j'aime encore mieux cela que de reprendre mon indépendance, qui vous ruinerait.
La mer, qui m'a roué, commence à me moudre. Je m'en vais en poussière. Je me suis orné d'un rhume, à regarder trois chandelles romaines que l'on a tirées sur la plage en trois quarts d'heure ; d'Esgrigny tousse comme la grande marée ; Mlle Augusta est persécutée par l'incontinence des larmes. Digby, les bras ballants, erre dans le jardin, cherchant un sioujet de verss. La comtesse seule tient bon. Elle va et vient, soigne tendrement son comte, fournit des idées à Digby, et s'informe des succès de mon eau de Pulna, car je m'en suis donné moi-même. Oui, oui, Charles, la vie est amère ! ! ! Et je viens d'écrire à cette bonne comtesse que je recevrai avec plaisir Mme Ch., armée d'un manuscrit. Les bras me tombent.
GGGVI
Pouliguen, 6 septembre 1872.
Ma chère Sœur,
Je crois que ma forte constitution a pris le dessus, et que j'ai vaincu la mer. Cependant je me promène tous les jours avec Digby le père; mais il
est si abruti de poésie, qu'on n'y fait pas attention. Je dors presque, j'ai quasi faim, et surtout je sens une ombre de repos. Ces tenailles qui me pinçaient à toutes les jointures, ces coups de bâton sur les jambes et sur les épaules, ces envies de vomir, ces sueurs, ce mal denier terrestre qui me tourmentait depuis deux mois et qui s'était exaspéré ici, ne forment plus qu'une fatigue qui n'est pas sans douceur : s'il n'y a pas de rechute, vous serez étonnées en me revoyant. Ce sera encore papa, mais ce sera aussi une rose.
Je suis d'ailleurs soigné admirablement. On me régale de tout, môme d'eau de Pulna et de timbresposte, dont je fais une grande consommation. Les domestiques sont très attentifs. Quand je viens pour me coucher, je trouve ma chemise de nuit en état, et mes pantoufles rangées en bon ordre au pied de mon lit. \J enfant du peuple n'est pas ennemi d'un peu de négligence ; mais ce bel ordre lui plaît aussi, parce qu'il a toutes les vertus. Je vois avec joie que le peuple, mon frère, qui fournit des pétroleux si fiers, produit aussi des valets de chambre très soigneux.
Je fais deux grabuges par jour; je n'en gagne qu'un, mais c'est parce que je ne suis pas assez cancre. Sous ce rapport, mon adversaire est prodigieux. C'est le cas de le dire. Je profite à son école : vous verrez du beau.
Je fréquente Mrae des Gars, qui est vraiment bien et du bon côté; je hante M. Foulon, qui veut me donner une galerie Louis XYI authentique; je lis
15i CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT
Fleurange, de Mmc Graven, et deux chapitres sont avalés. Elle sait son métier de romancière comme si elle l'avait fait toute sa vie, et ce que j'ai lu n'est pas mauvais. Il y a même des traces de bon sens.
L'homme-fourmi va arriver, et je vais le faire travailler. Je vous conterai cela. Je me munis de petites histoires pour me rendre supportable.
Je vous quitte pour aller déjeuner chez des Hollandais réfugiés dans les environs de Guérande. Oh! qu'il y a de jolis recoins dans ce pays, en apparence si nu ! J'ai vu M... C'est un paradis abandonné. La propriétaire est une vieille voltairienne, qui a mérité de ne venir jamais sous ces beaux arbres, et qui finit lentement dans une ruelle de Guérande. C'est bien fait.
Si votre sort vous paraît rigoureux, songez qu'il y a une créature humaine qui a été donnée pour femme à Hyacinthe!
Ma Sœur,
GCGVII
Pouliguen, septembre 1872.
On part pour la Breteche. J'aimerais autant rester; mais, dans l'entraînement du discours, j'avais demandé une carpe avec toutes sortes de choses dedans : il faut que j'en jouisse. C'est une petite affaire de deux jours. On couche, parce qu'à nos
âges ces expéditions-là ne se font plus du matin au soir. Le mal n'est pas de coucher; seulement, cela fait deux jours sans courrier.
La vue de la Bretêche ne vaut pas celle d'une enveloppe. La femme la plus bête du monde est venue ici en visite. Celle-ci se nomme ***. Elle tient jusqu'à onze heures, pour prouver que le général Trochu, Breton comme elle, catholique comme
elle, et soldat comme elle, ne saurait avoir
mérité d'être fusillé. — Eh bien! Madame, soit! alors il faut le pendre. — Ah! Monsieur, vous êtes bien bonapartiste !
Mais il faut voir la voix, l'œil, la mine, l'aplomb. J'en perds l'orthographe.
Et Henry d'Ideville, qui veut qu'on me mette à l'Académie! Tu l'as donc traité bien durement!
Le pire de tout, c'est que j'ai lu Fleur ange, de Mme Craven, et que j'en suis émerveillé. C'est insensé, sans doute, mais magnifique; et j'ai bien envie de l'enlever à certain personnage dont elle a donné le nom au plus grand scélérat de la pièce.
Adieu, toi; adieu, vous. Pour être aimées, vous
Têtes.
Louis.
Mardi matin.
Pouliguen, 8 septembre 1872.
Ma Sœur,
Ce qui m'ennuie, c'est d'être toujours collé : autrement je ne serais pas malheureux. Toujours collé, et quelquefois très bien, moi qui ai inventé M. Çollard pour amuser les enfants! et collé, pas par Mmc Collard, mais par une personne à qui j'ai tant voulu plaire, et que j'ai tant dressée à n'aimer pas M. Collard, qui est donc moi, toujours collé! Il est certain aussi, ma sœur, que je vous aime trop ; sans quoi je n'aurais que le chagrin, d'ailleurs insupportable, de ne pas vous aimer assez. Je ne peux dissimuler que je suis bien triste aussi de mes imperfections, qui me sont cependant précieuses, puisqu'elles me font d'autant plus honorer et chérir vos perfections, mais, en même temps, le spectacle troublant de ces perfections m'entretient trop dans l'humilité. Ce n'est pas que je n'apprécie l'humilité, et je me réjouis d'être repincé toutes les fois que j'en sors, et cadenassé de manière à ne jamais pouvoir m'en éloigner beaucoup; mais, en même temps, cette colle est si... si collante !...
Et vous collez si bien!
Voilà, ma sœur, pourquoi je blague et je ne blague pas. Pleurez d'avoir un frère à coller toujours; pleurez de coller toujours votre frère; gémissez de l'avoir reçu en garde, parce que c'est une vieille bête ; réjouissez-vous de savoir le gar-
der, parce que ce n'est pas tout à fait une mauvaise bête ; abandonnez-vous au désespoir, à cause de ses imperfections ; livrez-vous à la joie, parce que ses imperfections sont réparées grâce à vous; payez ses dettes, moquez-vous de lui, donnez-lui le peu d'amitié dont vous pouvez disposer, savourez la supériorité de la femme, et attrapez où vous pourrez, comme vous pourrez, assez d'humilité pour faire votre salut.
Quant à ma santé, c'est comme votre panaris. Ça va mieux, mais je m'en ressens. Je crois que c'est fini, ça revient; je crois que c'est revenu, ça passe. Le rhumatisme est dans mon pauvre corps comme les souris sont sous la peau de mon mur. Ah ! elles sont parties ! Pas du tout ! les voilà qui reviennent! Non, elles décampent... Et un moment après, on les entend à une autre place.
Nous continuons nos courses dans les environs. La voiture est restée, on s'en sert.
Hier, nous avons déjeuné chez des Belges de huit enfants, échelonnés de vingt-cinq à deux ans. L'endroit, non loin de la Turballe, est délicieux, plein de tableaux, d'arbres verts, de charmants enfants et de bonne nourriture. Les gens sont beaux et bons. Ils m'iraient. Il y a dix-huit ans, ils mangeaient leur saint-frusquin à Paris. Une bellemère hollandaise, qui a maintenant quatre-vingts ans plusieurs fois passés, ratatinée mais forte, les a campés en pénitence dans ce coin de Bretagne, qu'elle a acheté exprès. Ils y sont restés sans rien faire que des enfants, d'ailleurs très bien faits. Mon-
sieur est un du Val géant ; madame, une Champagne d'hors frontière ; les deux filles aînées, moins brillantes de tenue que les demoiselles M., seront mieux mariées. Elles te plairaient. J'ai je ne sais quoi contre l'écorce du Belge, qui est d'ailleurs un peuple chrétien, sensé et trapu. Dix-sept ans de pénitence à la Turballe, hiver comme été, et s'y trouver bien, malgré les arbres verts, c'est fort! Il faut que la vieille Hollandaise tienne bien. Elle était là. Je me suis plu à lui rendre hommage ; mais j'avais un désir supérieur d'embrasser ces pauvres collés.
Note. — La dame qui ressemble à Mrae de Champagne, était simplement coiffée des onze cheveux blonds qui lui restent; et elle voudrait beaucoup, beaucoup te connaître. Les collés sont tous les mêmes : quelle bonne espèce, douce et raisonnable au fond !
D'Esgrigny est au lit. Il est plaignard. J'ai fait le grabuge du soir avec madame, et je l'ai perdu, conseillé par Mlle Augusta.
Le rhume a fait remettre le voyage de la Bretêche; ce sera pour cette semaine, qui se trouvera surchargée.
Si tu veux marier les demoiselles M..., tu leur feras plaisir. Elles auront chacune quatre mille francs de rente. Leur toilette du Croisic n'exige pas plus. J'aimerais de trouver dans une de tes lettres un mot à lire, en l'honneur de l'hospitalité du Pouliguen. Elle est parfaite, en dessus et même en dessous.
J'ai l'honneur d'être, ma sœur, la moins réussie de tes nièces et le moins consolant de tes neveux. Oh! ce curé de Garches, j'ai une N contre lui! Tu le payeras, n'est-ce pas, chère petite sœur?
GGGIX
Pouliguen, 12 septembre 1872.
Ma Sœur,
J\ai donc revu la Breteche. C'est toujours très beau et de bonne grâce ; on y fait toujours grande cuisine, on y voit toujours belle humeur. La jeune Caroline est très cultivée, elleparaît très heureuse. On ne voit pas ce qui pourrait lui manquer : rien n'est plus charmant que son beau-père; son mari est un garçon bien portant, sensé et de belle humeur; les belles-sœurs, le beau-frère, d'un château voisin, la grand'mère Charpentier, la tante chanoinesse, les oncles, rien ne dépare absolument le tableau. Ce qui l'orne beaucoup et solidement, c'est la prière du soir, faite par M. de Montaigu en personne, dans la très aimable et très riche chapelle du château. Un curé de Paris, M. Brazier, nous y a dit la messe ce matin. Tout cela forme un spectacle de gens de bien, bons chrétiens, et fort à leur aise.
J'ai couché clans une chambre sur le lac. Je me suis relevé la nuit pour voir « les astres », et ma bonne fortune a voulu que je fusse réveillé assez
tôt pour assister au lever du soleil. Ma foi, c'était très bien exécuté. Un poète peut se régaler. Quant à ceux qui aiment mieux la viande, je ne puis que leur souhaiter les aventures intérieures qui les mettraient plus en rapport avec ces dons plus choisis du bon Dieu. Il y a des choses qu'on ne voit comme il faut qu'avec des yeux qui ont pleuré. Alors elles deviennent plus belles et plus savoureuses que les fricandeaux les mieux réussis; mais c'est cher! Quant à M. Malpartout, comme le soleil ne se lève pas perpétuellement, et, une fois levé, fait ses affaires, M. Malpartout, fermant les volets, s'est dit : « Je voudrais bien m'en aller ! )> A présent, il aspire à être chez lui.
Je voudrais bien voir votre doigt, ma sœur, et votre mine, Agnès, et votre teint, Lulu. Je voudrais manger mon pot-au-feu, je voudrais coucher dans mon lit. Je vais bien, mais la mer me laisse toujours quelque chose de cassé. Deux grabuges par jour, c'est fort; et ne pas vous voir du tout, c'est trop fort. Voilà mon opinion. J'ai prié Desquers de m'envoyer mes passes, et je ne serais pas du tout étonné de partir mercredi.
Votre très humble et très dévoué, mais très
dévoué
Guérande, 13 septembre 1872.
Lis, ma sœur1, et vois ce que te dira ton bon cœur.
Je conviens que cette pauvre fille m'a assez coûté. Ce ne serait pas une raison; mais je n'ai plus le sou. D'un autre côté, elle me maltraite si fort, quand je refuse, que je n'ose m'y risquer. Si tu veux, ce que tu lui enverras sera pris sur le boursieot que je me fais en travaillant pendant les vacances à prix réduit. En somme, si tu n'avais pas de quoi porter mon deuil, ça te ferait plaisir qu'un journaliste t'envoyât du « grand noir », et ça te tiendrait chaud pendant l'hiver. J'ai fait un dernier Hyacinthe qui peut aller au moins à cinquante francs. Lâche cela. Un grand journaliste comme toi ne doit pas faire le cancre comme un millionnaire.
J'ai renoué connaissance avec Marcoussi. Cinq
francs, hélas ! J'ai peur qu'il ribote ce soir avec
tout cela.
Je t'aime divinement bien.
Papa.
1. Louis Veuillot envoyait, en même temps que sa lettre. Ja requête d'une personne qui demandait quelques secours.
CGCXI
Pouliguen, 18 septembre 1872.
Ma Sœur,
Mes écritures publiques m'ont empêché de t'annoncer l'arrivée hier de l'évèque d'Angers avec deux secrétaires, le curé de Cholet et le P. La vigne. Il vient, dit-il, passer avec moi le temps que je devais, selon lui, passer avec lui, et nous partons ensemble vendredi matin. La question est de savoir si je filerai tout droit par Tours, ou si je m'arrêterai à Angers jusqu'à dimanche après dîner. Je combats pour filer, parce que je suis pressé; et j'ai peur d'être vaincu, parce qu'il insiste fort et veut me présenter a son clergé », y compris le curé du Tremblav. En attendant, il me secou ferme, et veille à ce que je ne meure pas de faim. Nous allons tout à l'heure déjeuner dans les grottes. Un déjeuner d'abbés dans les grottes! Il y a du changement. Ce soir, ils dînent tous en Esgrigny.
Tu ne saurais, avec toute ton imagination, te figurer notre cher prélat en présence de la mer. Il ne se contente pas de rester sur les bords ; il se précipite sur les escarpements les plus rapides et court sur les rochers, suivi de près par son secrétaire, tandis que le P. Lavigne et moi, du haut de la falaise, nous lui crions en vain : Casse-cou!
Il a bien voulu escalader le lion entouré d'eau ! Si nous avions une tempête, je tremblerais pour
son chapeau et même pour son petit corps. Il est d'ailleurs gai et charmant, et jusqu'au cou pour le inoins dans la bonne doctrine.
Quant à moi, j'ai vaincu la mer, et je me porte Lien pour un homme de mon âge. Je n'ai plus mes sueurs, mes courbatures et tout cet assommemcnt général et cette perpétuelle défaillance qui m'ont tant tarabusté. Depuis trois jours, je dors et je mange. Mon hôte n'est pas si bien, et j'ai peur qu'il soit plus qu'enrhumé. Il nous a voulu conduire hier à la grande côte, et il l'a fait avec un effort visible. Cet homme, en vérité, sortira du cercueil pour donner une carte de visite !
J'ai donc revu Marcoussi. Mauvaise rencontre. Il a un paletot boutonné par une ficelle autour du corps, et, sous ce paletot, un pantalon qui laisse trop voir sa peau boucanée. Cela l'enveloppe comme ces cloisons dont on enferme les murs à démolir. De vieux sabots aux pieds, sur la tète un chapeau qui n'est vraiment pas fait pour aller dans le inonde, car il parait impossible de l'ôter sans qu'il en tombe quelques morceaux. La chemise et les bas sont supprimés totalement depuis des années. Pour un costume d'été, cela passe encore ; mais, pour l'hiver, c'est aussi léger que peu décent. Ajoute que le pauvre diable est aux trois quarts aveugle et presque tout à fait sourd. Ajoute qu'il a perdu son si bon chien, qui se jetait à l'eau san^ marchander, sitôt que son maître avait tiré sur une lubine. Ce digne chien ne considérait jamais le danger, et ne s'inquiétait pas de la difiiculté d'at-
tenir. Son maître était là pour Faider, il le savait; et à eux deux, ils finissaient par avoir la lubine, en sorte qu'on vivait quelquefois. Mais le chien est mort, et le maître manque tous les jours une belle lubine, tantôt quoiqu'il tire, tantôt parce qu'il ne tire pas, craignant de perdre sa poudre. Ah! quel chien! ah! quel maître inconsolable de son chien! Et il est si malheureux et si en guenilles, que, cette année, il a bien fait ses pàques, « mais pas tout à fait », parce qu'il n'ose, dans le costume qu'il a. Tu me vois venir, ma sœur? Je suis venu. J'ai demandé à Marcoussi si ça lui ferait plaisir d'avoir une chemise. — Pour sûr! — Et un chapeau? — Ça me rendrait service. — Et un paletot? — Dame ! ! — Et une culotte? — Il s'illumina.
Alors, j'ajoute une cravate, et je t'offre Marcoussi requinqué, qui ne voit plus ce qui pourrait l'empêcher de faire ses pàques. Je te l'offre pour rien, de mon argent mignon qu'Eugène me doit pour mon travail des vacances, en expiation du vol de Garches. Mais si tu veux faire quelque chose, tu es bien libre.
Ta lettre, que je reçois à l'instant, m'apprend que tu n'as plus rien. Bravo! Alors, prends ma grosse veste à longs poils, ou ma couverture de pieds idem, et mets l'un ou l'autre, ou l'un et l'autre à la poste. C'est Marcoussi qui fera bien là-dedans ! Et je lui donnerai une tabatière que l'on m'a donnée à Solesmes, avec une demi-livre de tabac pour son hiver.
Je t'aime immensément, ma sœur. On dira ce
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que Ton voudra : c'est mon opinion, et plus que mon opinion. Mes respects, mes respects aux petites.
GGGXII
Pouliguen, jeudi, 1872.
Ma très excellente Sœur,
Ton ballot pour Marco ussi est arrivé. Le pauvre homme en est devenu tout bête. Je crains qu'il ne se marie. Je ne sais pas s'il pourra porter la veste. Je croyais en avoir une autre moins neuve, moins lourde et moins magnifique; mais, faute de pire, celle-ci fera l'affaire, et l'on peut bien une fois se risquer à donner à Jésus-Christ ce que l'on a de plus beau. Jésus-Christ, Marcoussi !... Et pourtant, c'est vrai !
Je pars tout à l'heure, c'est-à-dire demain matin, avec Monseigneur, qui me retient à dîner et à coucher. Je repars samedi pour Tours, où Lafon m'attend, naturellement pour savoir s'il y doit rester. Que veux-tu? Si je trouve un train favorable, je repartirai le soir ; sinon, le lendemain dimanche, à deux heures, et j'arriverai pour dîner.
Voilà ! On te fait bien des compliments. Le curé d'ici meurt d'un cancer à l'estomac. 11 le sait, et il dit qu'il eût aimé de vivre encore un peu, mais fiât!
Adieu, les trois chères.
Papa.
Saint-Laurent- sur- S èvre (diocèse de Luçon), 30 septembre 1872. Sœur,
Mon voyage est heureux. J'ai retrouvé à Angers M. Hamille1, de Loth, qui m'a fait passer une bien agréable soirée, en me contant quantité d'histoires sur la formation des évoques. La journée du samedi s'est passée en wagon, à table et en voiture. Hier c'était la cérémonie. Cent soixante-deux prises d'habit, premiersvœux et grands vœux. En somme, je n'ai rien vu de plus beau, et j'ai pleuré à perdre le reste de mes pauvres yeux. C'était très touchant, très aimable et très auguste. Ce vénérable Grignan de Montfort était un enragé de la bonne espèce, qui est mort à quarante-quatre ans, et qui a maintenant trois ou quatre mille filles de bonne tenue. Les garçons, moins nombreux et moins beaux, ne sont pas cependant méprisables. Cela sent son vieux inonde. Ils ont lâché le rabat de leur patrie, leur jardin est orné de vieux ifs taillés grotesqucment, leurs cellules ne manquent pas d'air.
Pour les soins, on m'en donne beaucoup. J'ai une bonne place dans les cérémonies, bien en vue. On me fait beaucoup parler, beaucoup manger, et on dit que l'évêque de Luçon2 sera bien malheureux
1. M. Hamille, ancien directeur des cultes au ministère, aujourd'hui député du Pas-de-Calais.