Mm° Testas
Paris, 6 juillet 1868.
Ma Sœir,
J'ai été bien reçu, je suis content, mais c'est tout de même dur1. Enfin, m'y voilà ! et j'ai la main à la pâte. Point de nouvelles. Il fait très chaud, très lourd ; j'aurai peut-être un orage, et tu verras que ma tempête éclatera, pendant que je serai ici à faire gémir la presse. La tempête, la soie de Chine et moi nous ne pouvons nous rencontrer. Qu'est-ce que ça veut dire? Honorine2 m'expliquerait peut-être cela si je voulais, mais j'aime autant pas. Elle est Lien bonne femme ; elle roule et fait son œuvre en silence. Pour le coup d'oeil, ily a des objets plus flatteurs. Tu me diras que je suis bien maître de ne la point contempler. C'est vrai.
Elle se plaint des souris : il y en a dans toutes les chambres; comme des moutons ! Elle n'en a point peur, dit-elle; seulement, ce sont des moutons qui broutent le linge.
Comme je rentrais du chemin de fer, j'ai rencontré Seigneur3, qui m'a profondément salué; et c'est bien à lui, car chaque salut doit porter un terrible coup à son chapeau, qui est toujours
1. Après quelques jours passés au Tréport, Louis Yeuillot avait dû rentrer en hâte à Paris pour soutenir la polémique engagée très vivement à propos du concile.
'2. I ne servante.
o. Georges Seigneur, ancien rédacteur du Croisé.
son même chapeau. Il m'a fait grand'pitié. Le pauvre diable se refuse des vêtements, et peutêtre du pain, pour faire son journal. Voilà comment les passions nous dévorent, et comment nous devenons les martyrs du diable. Mais le diable permet l'orgueil, et le bon Dieu ne le permet pas. Voilà pourquoi le diable est si fort. Quelle canaille et quel mauvais maître ! Le dernier numéro du Croisé est tout en l'honneur d'Alexandre Dumas fils, célébré en lui-même et défendu contre moi. Il y a, comme toujours, du talent et quelques aperçus justes ; malheureusement, le mauvais l'emporte de beaucoup *.
Une lettre de Jean Lander, dame de Kéroman, m'attendait au débotté ; elle me demande comment il faut faire pour être traitée comme Mme Testas2. J'en attends une semblable de M***, et quelques autres. Notre amie ne sait pas combien elle me fait caresser et haïr !
Quand j'ai dit à Du Lac que j'allais peut-être te l'envoyer, il s'est illuminé. Toi et le grabuge sur le bord de la mer ; toutes les belles œuvres de Dieu et du genre humain à la fois, et du poisson frais sous la dent ! Mais Eugène veut qu'il fasse d'abord un certain article. Cet article risque fort d'être lestement expédié.
1. Il convient de dire que Louis Veuillot, malgré les défauts qu'il signale ici, aimait Georges Seigneur, qui est mort en bon catholique.
2. Louis Veuillot venait de publier dans l'Univers un article très élogieux pour les excellents livres de Mme Testas.
Adieu , sœur chérie ; adieu , filles chéries ; adieu , amie chérie. Je suis terriblement seul, allez ! Cependant le bienheureux Pierre est là.
Papa.
GGXXYII
Paris, 13 juillet 1868.
C'est vrai pourtant, sœur très sœur : à moins d'y crever un œil dont j'ai grand besoin, je n'ai pu, depuis trois jours, trouver le moment de t'écrire. Et je ne l'ai présentement que pour avoir renvoyé à demain la suite d'un article qui vient de s'envoler à rimpriinerie. Je suis au feu, comme tu vois. Et quel feu Ton respire ! Jamais il n'a fait si chaud. Si j'en. . .
Paf! un marquis espagnol, sourd! trois quarts d'heure ! 6 cruel !
Donc, si je ne craignais d'offenser les yeux d'Honorabline, je me mettrais en costume d'ange de mer !
Honorine : — Monsieur est servi ! Cinq minutes d'arrêt.
Ma pauvre sœur, elle me fait quatre œufs à la coque pour moi tout seul, et elle me taille des mouillettes à proportion !
Je mange deux œufs, elle emporte les autres, mais elle me laisse les mouillettes, et je les consomme tristement. Il me semble qu'on me fait boire au biberon. Je ne me plains de rien, parce
que les intentions sont bonnes; mais, vois-tu, ma sœur, ces mouillettes ne sont pas des fleurs sur le chemin de ma vie.
Et mes radis, qu'elle me taille en rose entr'ouverte par le souffle des zéphyrs !
Enfin, au milieu de tout cela, je me sens très vaillant, ce qui prouve la force de ma constitution.
Sais-tu que saint Pierre, quand je croyais si bien travailler pour lui, me faisait travailler pour nous, et qu'il y a un renouvellement de 1200 au 15 juillet!
Il s'annonce d'une façon charmante.
J'ai dîné hier chez Louise avec Du Lac.
J'ai fait un grabuge, je l'ai gagné. Ça? un grabuge ! sans toi à droite, sans Agnès à gauche, sans Lulu en face! Non, ce n'est pas le grabuge, c'est le stupide assassinat du temps.
Mais il faut aller aux épreuves.
Je reviens du journal, et j'ai tout juste le temps de plier. La suite à demain, si c'est possible. Mon grand article réussit. J'ai la faiblesse de Renvoyer la lettre ci-jointe, qui te fera plaisir, — et c'est pourquoi je suis faible.
GCXXVIII
Paris, 16 juillet 1868.
Chère Sœur,
Voilà mon dernier article parti. Ouf! Celui-ci peut se vanter d'avoir été arraché par petits morceaux, et je crains qu'on ne voie les coutures. Mais on se fait vieux, et il fait chaud. A présent je pourrais partir, et deux ou trois brimborions que j'ai encore dans la tête y resteront sans aucun inconvénient. Je compte me mettre à la poste samedi. S'il y a contre-ordre, je le saurai demain. J'arriverai par Dieppe. Nous garderons Du Lac quelques jours. Il fera sa semaine complète. Mon enfant, mes enfants, j'en ai eu, de petites rages, pources dix jours de travaux forcés imprévus! Je ne te l'ai pas dit, à quoi bon? Mais, à présent que le service ne l'exige plus, je ne saurais tenir davantage, et décidément j'aimerais encore mieux la campagne. Au moins, je pourrais vous embrasser à la dérobée. Je pensais bien que tu avais tes rages aussi, va! et plus grandes que les miennes; et à cause de cela j'aurais encore eu l'air de faire le content, si j'avais eu le temps d'écrire.
En somme, que le bon Dieu soit béni de me donner ce grand amour! C'est un bon tourment, et il ajoute quelque petit prix à mon petit sacrifice, bien grand pour mon petit cœur.
T'ai-je dit que j'ai eu à déjeuner M. de Saint- Priest, de Rome ? Eugène a arrangé avec lui l'af-
faire du jeune d'A***, et son congé lui sera retiré. Tout passera en temps de service.
Quant à Honorabline, elle est parfaite. Elle me coupe aussi mes queues de cerises parle milieu. Où peut-elle avoir pris cela? Elle me Pexpliqueraitbien, si je voulais causer. Mais elle a bien chaud. Mon amie, ma sœur, ma bien-aimée, qu'il fait chaud!
On a payé ton terme. Le renouvellement est fait, et avec honneur. Quantité de lettres sont venues sur le gros article. Un gros article de temps en temps, ça fait bien.
Rien ne manque, que toi et nos filles. J'ai des boutons à mes chemises. J'ai des mouchoirs. J'ai de la place. Mais vous êtes trois fameux morceaux de moins.
Bonne année à Lulu1 ! J'ai eu le cœur gros de ne pouvoir lui écrire pour son centenaire. J'aurais aussi voulu écrire à Agnès, pour me féliciter d'un bon mot que j'ai fait en même temps qu'elle, sur le grabuge. «J'allais le dire ! » Je lui fais mille compliments de la part de Marie H.2, établie à Ch., sous le nom de Madame je ne sais qui, et "bonne chrétienne. C'est le curé qui m'a écrit cela. Il pèse sur le propriétaire, pour faire baisser le prix2. Ça cède un peu.
Adieu. Oh ! que je t'aime ! oh î que je vous aime !
Papa.
1. Le 16 juillet était l'anniversaire de la naissance de la seconde fille de Louis Veuillot.
'2. Mme Marie H., ancienne élève du couvent des Oiseaux,
occupait à Ch une propriété dont elle trouvait le [loyer un
peu lourd.
CGXXIX
Paris, 18 juillet 1868.
Ça y est ! Je prends le train à une heure et j'arrive par la voiture de Dieppe. Ah! ça fait déjà du bien î
J'ai mille choses à faire, mais je coupe tout, je lâche tout. Point de visites, point de congés, point de lettres, va te promener! Ma chère sœur, mes chères enfants, je vous aime. J'en mettrais la main au feu.
Quelqu'un est venu au journal pour me bien recommander de te faire bien ses compliments. Voilà qui est fait. Il ne dira pas que j'ai oublié sa commission. Par exemple, j'ai oublié son nom.
Papa.
ce XXX
En route pour la Normandie, lin juillet.
Mme de Pi. m'écrit dimanche matin qu'elle désire me servir jeudi au déjeuner de l'évêque; qu'il faut partir à six heures, arriver à huit, attendre le déjeuner Dieu sait où, causer, poser, errer, et revenir le soir. Grand Dieu! Avec une grâce, avec un esprit, avec une douceur que j'admirerai toujours, je refuse. Le diable se serait rendu, mais
une bàtisseuse d'église! Et nous voilà brouillés, ou peu s'en faut. Elle ne veut pas dîner ici , elle sera ailleurs les jours où l'on voudrait aller chez elle ; elle sait que je pars samedi, et elle s'annonce pour dimanche. Quelle tête ! Je ferai cependant une visite. Elle y sera ou n'y sera pas, et je ferai comme si de rien n'était, quoi qu'elle fasse ; mais c'est vrai qu'il est difficile de tenir cette anguille. L'autre personne dont tu me parles, s'entend bien mieux à laisser flâner l'amitié. Je crois bien qu'elle a aussi des dents, mais elle sait ne pas mordre , et elle hait assez sagement pour ne point le dire. Ah ! Seigneur, tout cela dans votre ciel et moi aussi ! Gomme il faut que vous donniez puissance à ce pauvre méchant peccavi, que l'imbécile créature humaine a l'esprit de dire de temps en temps !
Je ne sais rien du tout, ma mignonne. Je n'ai pas seulement ouvert mon portefeuille. Je lis Sainte- Beuve, je mange, j'erre, je digère, je dors. La belle vie! Si vous étiez ici, rien n'y manquerait. Vous n'y êtes pas, tout manque.
Oui, oui, il est difficile de vivre entre deux chèvres qui se sont l'une à l'autre un chou, et qui font chou tout ce qui se trouve entre elles , parce que chacune veut manger l'autre et le chou de l'autre : car Charles est chou, tu es chou, je suis chou, tout est chou.
Certes, nous sommes heureux! Ça finit là.
CGXXXI
Rouen, 8 août 1868^
Ma Sœur,
Ils étaient en retard (rapport à la pendule), mais ils sont arrivés; j'avais oublié mon paletot, mais tu me Tas envoyé; j'avais perdu mon sac, mais il est retrouvé. Tout va bien. J'ai déjà visité à fond trois églises, dont Bon-Secours, hors ville. L'abbé n'a-t-il pas eu le front de me proposer de monter à la flèche de la cathédrale ? Il avait même pris ses mesures. Je te l'ai fait descendre !
Il n'a que des plumes de fer, c'est son second défaut. Je dîne chez M***, c'est le troisième. Qui est M***?... ni moi non plus2! Je te l'avais bien dit que la journée finirait mal. Enfin, c'est supportable, et il y a des gens plus à plaindre, quand ce ne serait que Pinaud, Mignot et Chalumeau. Mais ça durera trois jours, pas une centime de moins. Adieu, mes amours.
Écrivez-moi. Je meurs. C'est salé!!
Papa.
Ils disent que tu avais mal marqué l'heure. Ils n'en sont que plus inexcusables. Je me sauve chez M***.
1. Louis Veuillot, allant au Tréport, s'était arrêté à Rouen pour quelques jours, et y avait reçu l'hospitalité d'un jeune abbé de nos amis.
2. On devine que Louis Veuillot veut dire : « Tu ne le sais pas ? ni moi non plus. »
GGXXXII
Rouen, 9 août 1868.
Mk Sœur,
En attendant qu'on me vienne chercher pour la messe, je t'écris, toujours en plume de fer: c'est à ce point que je t'aime ! Je t'ai aimé jusqu'à la lâcheté et jusqu'à l'héroïsme. Je t'écris à la plume de fer et sous cloche. J'habite la plus belle chambre de la maison, comme tu penses bien. J'ai un tapis , une toilette en acajou , un verre d'eau mousseline dorée; mais il manque des rideaux, sous prétexte qu'il n'y a pas de voisins. J'ai eu toute la nuit la lune sur le nez, et j'ai depuis cinq heures du matin un rare soleil dans le dos. Il ne faut jamais demeurer chez un jeune abbé. C'est bête comme tout, et ça a des vieilles bonnes encore plus bêtes, excellentes seulement pour le discours.
Je commence à avoir peur de mon dîner. Les dents delà cuisinière n'y tomberont pas, vu qu'il y a beau temps qu'elles ont été cueillies par le cidre et par les orateurs des ports de mer; mais je crains ses larmes... Tu ne peux imaginer ce que cette plume de fer me fait souffrir, et ce soleil clans le dos ! Je jette un voile sur ma tête et je conlinue. L'amour est plus fort!
J'ai clone dîné chez M**\ Il y avait V***. Quand Y* n'est pas quelque part, on ne rit pas. Il y était. Il fait tous les vieux calembours. Et on était
quatorze à table clans un tuyau de plume , dont deux dames d'une puissance mignotique1. Mais, comme il m'a été dit, d'une des chambres de la maison l'on a peut-être la plus belle vue de Rouen.
Du reste, force nourriture et grande cordialité. Quand ça a été fini , ça a recommencé ; mais voilà V*** qui se met à lire deux cents vers (au moins) en l'honneur de V Univers contre le Correspondant. Les applaudissements furent nombreux. J'y joignis les miens ; et véritablement il y avait de ces vers qui n'étaient pas mal tournés, particulièrement ceux où l'on dit que j'ai du génie. Ils pétaient (ces vers) comme des groseilles à maquereau qu'on écraserait sur des pommes. J'ai dit quelques mots qui ont été fort goûtés.
J'ai entendu derrière moi que l'on vantait ma simplicité. La vérité est qu'il y a encore des distances, et que Rouen est aussi loin de Paris qu'autrefois. On admire! Y*** m'a admiré, j'ai admiré V***, et le public nous a admirés l'un et l'autre. Les daines ont gardé le silence : voilà ce qui n'est pas stupide. En somme, il n'y eut de bien que les daines et moi : elles, parce qu'elles n'ont rien dit, et moi, parce que je n'ai parlé que par devoir et pour payer mon repas.
Je suis rentré à dix heures du soir, ayant sur l'estomac mon diner et trois cathédrales.
Voilà !