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Allusion à une polémique au sujet de la Pologne

2. Louis Veuillot se sert ici, par ironie, d'un mot de la langue boulevardière, qui signifie « être en fonds ».

mon pauvre. Il faut que j'aille lui annoncer cette bonne nouvelle, et, par conséquent, que je ne sois pas à midi chez moi. Si je faisais attendre mon pauvre, Dieu me ferait attendre d'autant à la porte du paradis. Or, j'ai déjà bien assez de chances de faire queue à cette porte-là. Le pauvre, c'est Jésus- Christ souffrant : je ne puis remettre une visite à Jésus-Christ, môme pour recevoir celle d'un ange. Acceptez cette faveur, qui exprime assez bien le regret avec lequel je remplis mon devoir, et croyez-moi toujours l'un de vos plus dévoués vieillards, Louis Yeuillot.

Paris, 12 janvier 1856.

Chère Mademoiselle,

Vous ne venez pas quand on vous attend ; vous venez quand on ne vous attend plus. Sans vos beaux yeux et sans votre bon cœur, vous seriez semblable à la Fortune. Mais la Fortune n'est que capricieuse, et vous avez bien d'autres mérites. Vous griffonnez des billets en trois mots qui font du bien au cœur. Je gagerais la perruque de fin de mois de M. P... contre une coquille d'œuf, que notre ami Jacquot 1 n'a jamais trouvé sur son bureau de pareils autographes.

1. Jacquot, dit de Mirecourt, qui avait écrit contre Louis Veuillot, sous prétexte de biographie, un ignoble pamphlet, dont il se repentit plus tard.

Or, je vous avais promis quelque chose, et je vous l'envoie, puisque je n'ai pas l'esprit de me faire rencontrer. C'est une petite image à regarder en carême, par une demoiselle chrétienne qui ne sait pas trop ce qui l'attend après Pâques. Contemplez cet enfant qui aime les cœurs purs, et qui peut tout et veut tout pour ceux qu'il aime. Demandez-lui d'arranger toutes vos affaires, sans y mettre d'autre condition que de vous aimer toujours, et d'être toujours le premier dans votre cœur. Vous verrez comme il s'en acquittera bien.

Il m'est très agréable de vous offrir ce petit présent aujourd'hui. On m'a dit tout à l'heure, à Saint- Thomas-d'Aquin, que je n'étais que cendre, et je m'avoue que rien n'est plus vrai. Alors, pourquoi garder des richesses ? Il y a des raffinés qui disent que l'on doit aussi dépouiller son cœur. Je ne dis pas non ; mais, franchement, je ne trouve pas grand' chose à ôter du mien. J'ai vidé quelques cases mal habitées ; je laisse les autres telles qu'elles sont, surtout celle des Ségur.

Adieu, chère Mademoiselle. Je vous aime si fort et si bien, que c'est un plaisir et un honneur.

J'ai l'honneur d'être, Mademoiselle,

Avec les sentiments les plus respectueux et les plus dévoués,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Louis Veuillot,

âgé de quarante-deux ans.

Paris, février 1856.

Chère Mademoiselle,

Me voici de retour, et je veux avant toute chose vous souhaiter le bonjour. Je suis parti avec un vrai chagrin de n'avoir pu vous dire adieu; et durant toute ma course, qui s'est faite bride abattue, je n'ai eu d'autre chagrin que de ne pouvoir vous écrire. Je ne vous ai pas oubliée pourtant, ni vous ni lui1, puisqu'il n'y a plus moyen de penser à vous sans penser à lui, et de prier pour vous sans prier pour lui. J'ai donc dit au bon vieux saint que j'allais voir, qu'il ne s'agissait pas seulement de politique, et que, tout en faisant la guerre aux loups, il fallait encore prendre soin des agneaux et des colombes ; que je lui demandais en conséquence une bénédiction toute spéciale pour un mariage qui me tenait extrêmement au cœur. Il m'a demandé si c'était le mien. J'ai répondu : «Mieux que cela! Priez comme s'il s'agissait de ma sœur ou de ma fille. » Il me l'a promis, et il l'a fait. Quant à moi, dans toutes les églises que j'ai visitées pour la première fois, la bénédiction dudit mariage a été une des trois choses que j'ai demandées au bon Dieu. C'est une de mes grandes affaires, parce que nous vous aimons tous vraiment

1. Mlle Olçra de Ségrur venait d'être fiancée à M. le vicomte de Simard de Pitray.

et fortement, d'une de ces affections bien plantées et bien cultivées, qui poussent leurs racines dans le fin fond du cœur, et qui sont toujours en fleurs et en fruits. Je vous assure que, de la façon dont nous sommes faits, cela n'est pas mauvais signe pour vous. Dans notre condition, il n'y a pas de caprice, et nous n'aimons que les gens vraiment aimables, c'est-à-dire, en dehors de toute considération de crinoline, et parce que nous sentons en eux bonne grâce, bon esprit et bon cœur. Voilà où je puise mes espérances pour le mariage. Vous et votre « homme », vous me faites l'effet de deux bonnes récompenses que le bon Dieu donne à de bonnes âmes dont il est content, vous à lui, lui à vous. Vous vous aimerez bien : ce qui veut dire beaucoup et longtemps, ce la chrétienne. Vous serez sages, vous aurez des pauvres autour de vous, vous aimerez vos âmes. C'est le grand secret du bonheur, quoi qu'il arrive; c'est le charme profond qui reste encore et que l'on sent éternel, même quand le bonheur n'est plus. On dit que le bonheur n'est plus, quand la mort a frappé sur ces cœurs qui n'en font plus qu'un et les a séparés. Mais c'est une erreur : le bonheur que Dieu a fait, et que l'on a voulu comme il le veut, est ajourné, il n'est pas détruit; la mort sépare, et ne désunit pas. La douleur, c'est l'amour, et cet amour-là est le bonheur. Je vous le dis, parce que je le sais ; et je ne crains pas de vous le dire, très chère amie, parce que vous êtes chrétienne. Au milieu de vos joies si légitimes et si douces, vous ne craignez

aucune pensée sérieuse, et je sais par Elise que les fanfreluches cle la situation vous amusent sans vous enivrer. Vous nagez clans les bijoux et dans les dentelles sans vous laisser submerger, et il n'y a pas de magasin de nouveautés qui vous empêche de monter chez vos amis du troisième étage. J'en suis bien content pour nous, et plus encore pour vous, et immensément content pour lui.

J'ai eu un sentiment de joie des plus vifs, quand j'ai su que vous vouliez venir diner chez ces mêmes amis de bas étage (qui demeurent si haut), avec votre inséparable. J'y avais songé; mais je crois que j'aurais eu la sottise de ne pas oser en faire la proposition. On a beau être un homme de talent, on a toujours un côté bête. Vous avez bien plus d'esprit que moi, et je vous en remercie. Ne tardons pas. Adieu, chère Mademoiselle; à bientôt. Vous vous êtes placée bien ingénieusement dans ma vie, dernière 'amie de ma jeunesse, première amie de ma vieillesse: en sorte que je vous aime tout plein, et qu'il ne faudrait pas que l'on

fît des articles contre vous.

Louis Veuillot.

Mardi de Pâques 1856.

Chère Mademoiselle,

Je me hâte de vous envoyer mon pauvre petit cadeau. Il est encore bon pour une jeune fille ; quelques heures plus tard, il serait indigne d'une

grande dame. Recevez-le comme il est offert, et que le cœur y mette le véritable prix. Remarquez la coïncidence et l'allégorie. Coïncidence : Vous recevez V Introduction à la vie dévote au moment de vous introduire dans la vie de ménage ; c'est pour dire que ces deux genres de vie peuvent et doivent marcher ensemble. Allégorie : La susdite Vie dévote est reliée en chagrin, mais en chagrin de couleur gaie et tendre, ce qui signifie qu'elle a ses joies; et le tout est encadré d'or, pour exprimer que ce chagrin et cette dévotion sont le moyen d'acquérir une couronne, non plus de vicomtesse, mais de reine et d'impératrice, et encore mieux. Je pense que c'est mon relieur qui a trouvé ces belles choses, et elles font bien honneur à son imagination. J'en ajouterais d'autres non moins agréables, si je n'avais pas assez d'esprit pour me taire, dans un moment où mes radotages de vieux doivent nécessairement perdre de leur attrait.

Adieu, chère Mademoiselle. Nous allons prier pour vous; et, après vos familles, personne ne le fera de meilleur cœur que

Votre très humble et très dévoué,

Louis Veuillot.

Paris, juin 1856.

Madame et très chère amie,

Quoique Elise connaisse parfaitement le fond de mon cœur et puisse très bien vous dire ce qu'il y a là pour vous, je veux vous remercier moi-même de votre bonne lettre de l'autre jour. Vous avez une mauvaise écriture qui me plaît plus à voir que les plus beaux tableaux du monde, et qui me dit des choses raphaëlesques. Quel bel instrument qu'un bon cœur ! Que M. de Falloux me montre des lettres comme celle-là! Il est trop maigre. Je le laisse un moment pour vous écrire, comme un pauvre homme, qui casse des cailloux au soleil, s'écarte pour aller boire un peu d'eau fraîche à la source qui coule dans le gazon, sous l'ombre des beaux arbres. Il y gagnera quelque chose, mais pas grand'chose, car il est trop traître, et il faut lui lier les mains.

Je n'ai pas la sottise de vous recommander les trois personnes que je vous confie1. Vous avez là mon cœur et mes prunelles. C'est à présent que je suis de votre tribu. Me voilà l'hôte des Ségur. Je vous dois fidélité et vous me devez protection. Pacte indissoluble, Dieu soit béni !

Adieu, très chère Madame. Faites, s'il vous plaît,

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