Les auteurs du pamphlet « l'Univers jugé par lui-mèuie
Quoi! vous m'enverrez des radis et des jambons ! Je reconnais là une affection vraie et intelligente. Mais il ne faut pas le dire. J'ai vu un article fresJieaulogique1 , dans lequel un monsieur que je ne connais pas assure qu'il suffit de voir ma tête, qu'il n'a jamais vue, pour reconnaître que j'ai tous les vices, et des creux à la place de toutes les qualités, et la bosse de la gourmandise par-dessus tout. Ce détail m'a fait réfléchir bien sérieusement. Je me suis rappelé mon attitude aux Nouettes, mes radis, mes œufs frais, mes jambons, ma fraise de Saint-Evroult, et j'ai baissé la tête. Oui, je me suis donné des bosses qui m'accusent et qui me condamnent. Que l'amitié les couvre d'un voile épais, qu'elle m'envoie des jambons et des radis ; mais qu'elle n(en dise rien et ne me force pas à la remercier : autrement, cela paraîtra dans l'Univers jugé par lui-même, et je suis perdu.
Adieu, très chère Madame. Vous êtes bien bonne, bien aimable; vous avez l'esprit joyeux, l'âme franche, le cœur droit: tout cela vous fera aimer de plus en plus le bon Dieu et tout ce que le bon Dieu vous a donné à aimer, et vous y puiserez contre les peines de la vie, s'il en vient, ce vaillant ressort qui fait qu'on monte droit au ciel. Votre garçon, quand même ce serait une fille, sera une bonne créature, qui vous aimera, qui fera la joie de son père et la vôtre ; et, après nous être débattus en ce monde contre lafalloupinerie, qui s'y rencontre
1. Au lieu de phrénologique. Jeu de mots sur le nom de M. Fresneau, aujourd'hui sénateur, allié à la famille de Ségur.
toujours et partout, nous arriverons bien contents dans les Xouettes éternelles, où les Falloux seront si changés qu'on ne les reconnaîtra plus, et qu'il n'y aura plus du tout de falloupinage. Amen! a ni en!
Faites bien mes compliments à M. Emile. Je vous serre les mains. Bon appétit. Ciel! que dis-je? Brûlez ce billet accusateur.
Louis.
Paris, 24 août 1856.
Bonjour, ma bonne petite dame. Gomment va la petite santé? et le bon petit M. Jacques? et le bon M. Emile? et tous vos bons parents? Bien mes compliments, s'il vous plait, à tout le monde. C'est un bien bon petit monde que vous avez là, et vous n'avez pas déjà tant à vous plaindre de la destinée : tous bons cœurs, tous bons esprits, pas tricheurs comme un tas que je connais. Y en a-t-il de ces gens pas francs sur cette malheureuse terre ! Vous me direz que vous avez mal au cœur ? Et moi donc ! Chacun a ses petits gargouillements. Voilà ce S**r : croyez- vous que ce soit agréable de se trouver en face d'une tête comme celle-là tous les jours? Enfin, bénissons le bon Dieu de ce qu'il ne nous envoie pas pire.
Je vous dirai donc qu'il n'y a rien de nouveau,
sinon que ce petit livre jaune serin1, que j'ai fait pour répondre à ce grand serin jaune de cocardier, s'envole «que c'est une bénédiction». Le tas baisse chez le libraire à vue d'œil, et Ton se dépêche de faire une seconde édition, craignant de ne pas arriver à temps. Ce sont des mains d'amis qui font décamper tout si grand train. Des mains d'amis, ça vaut encore mieux que l'argent des cocardiers.
Adieu, ma bonne petite dame. Mme la comtesse, qui est si douce au pauvre monde, me dit que vous m'aimez bien. Ma fine, je le crois. Vous tenez cela d'elle, et ce n'est pas ce que vous avez de plus méchant. Nous en sommes tout de même bien aises. Ça nous fait plaisir, ça nous fait honneur, ça nous dessissonne. Quïl est donc maladroit, ce S***", qui met dans son cerveau que son venin et ses coups vont faire du mal à des gens qui ont à leur disposition l'alcali et l'arnica Ségur! Mords donc, vilain mouron! Frappe donc, vilain bélier de chiffon! Je m'en moque, et j'écris aux Xouettes, où tu n'oserais pas te montrer.
Voilà !
J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux et les plus dévoués, Madame la vicomtesse, votre très humble et très obéissant serviteur,
Louis Velillot.
1. Louis Yeuillot venait de faire la vraie histoire du Parti catholique, pour répondre à l'écrit calomnieux publié sous ce titre par M. de Falloux. Les couleurs dont il est parlé étaient les couleurs des deux écrits.
Doué-la-Fontaine, 10 septembre 1856.
Madame et très chère amie,
Me voici dans cet Anjou. Il y pleut, ce qui fait que ma muse n'est pas encore revenue, ce qui fait que je ne puis vous répondre sur le même air. Mais je ne veux pas l'attendre pour vous exprimer mes tendres sentiments. Bon ! voilà mon papier qui boit ! C'est égal : je n'en aurai pas le démenti, et je vous écrirai, quand ce ne serait qu'un mot. J'ai d'ailleurs la tête pleine de vous, attendu qu'Elise y a versé tout son cœur. Elle est venue au-devant de moi, sur la route, et aussitôt après : Comment te portes-tu? la voilà aux Nouettes. Elle dit, en propres termes, que vous êtes charmante ; mais ce n'est pas par souvenir de Mme de Grignan : elle estime de bien autres charmes que ceux de cette trop belle. Je vous félicite beaucoup d'avoir gagné ce cœur sévère; et, au fond, vous n'avez gagné que ce qui vous est dû. Moi aussi, je dis que vous êtes ce qu'elle dit. Vous êtes portée aux bonnes choses, et si vous vous laissez aller seulement, vous deviendrez une forte chrétienne. Voilà ce que nous appelons être une femme charmante, et ceux qui disent le contraire ne savent pas même ce que c'est. Une femme charmante, ce n'est pas une rose, encore moins un dahlia ; c'est la fleur aimable d'un bon fruit.
Ce que j'aurais à vous dire encore n'est pas bien important. Je vous prie donc de distribuer mes respects et mes compliments autour de vous. Nous allons à la messe; nous prierons pour le petit et pour les auteurs. Je ris dans ma barbe, quand je vois ce qui va arriver à M. de Pitray, qui se croit encore un citoyen libre, et qui se trouvera un beau matin père de famille.
Adieu, Madame. Conservez-nous votre bonne amitié. Je vous suis dévoue de tout mon cœur, et vous savez qu'il n'y a qu'un cœur pour tous les Veuillot.
Paris, 1er octobre 1856.
Madame et très chère amie,
J'avais médité un beau sermon pour ce grand jour; je voulais vous envoyer une pièce d'éloquence, qui vous rendit agréable l'entrée de l'âge mûr; mais cela se trouve être le propre jour de Fentrée de l'Univers dans le grand format, et il n'y a pas moyen de ciseler une phrase. Je garde mes idées pour l'époque où vous commencerez véritablement à vieillir. A présent, au fond, vous rajeunissez; et mon traité viendrait mal à propos. Si cependant vous voulez des choses très sérieuses, attendez un peu.
Dans quelques mois, Jacques ou Jacqueline (il
faut s'attendre à tout) vous parlera sur ce sujet beaucoup mieux que Bossuet,et même Louis Veuillot, ne le saurait faire. Vous aurez dans votre maison un berceau, un autel, près duquel se tiendra un ange gardien, qui vous soufflera des pensées que la plume ne rend pas, que la voix n'exprime pas, que l'oreille n'entend pas, et qui sont les plus douces, les plus fortes et les plus claires qui puissent arriver au cœur. Alors, on saura quel fruit devait être la fleur voltigeante qui a paru dans le monde sous le nom d'Olga de Ségur. Il n'y aura plus du tout d'Olga, il y aura Mme Emile de Pitray mère de famille, et ce sera encore mieux qu'on n'a vu et qu'on ne pensait. Vous verrez cela; vous verrez quel grand prédicateur sera ce poupon. Il prêchera aussi son papa, et le prêchera très bien.
Et voilà tout mon bouquet pour cette vingt-etunième année. L'heure de la poste me défend d'y rien ajouter. J'y mets seulement en hâte, pour ficelle, des compliments bien respectueux, bien affectueux, bien tendres, pour les uns et les autres.
Adieu, Madame et très chère amie. Soyez une heureuse mère, une heureuse épouse, une vraie chrétienne. Tout est dans ce dernier mot; et priez pour nous, qui prions pour vous avec des cœurs tout fraternels.
Louis Veuillot.
Paris, 19 novembre 1856.
Chère Madame et chère amie et rien-aimée sœur,
Je rougis en regardant la date de votre lettre. 29 octobre ! Oubliez cela, et ne me retirez rien de votre bonne amitié. Elise, au moins, vous a-t-elle conté mes malheurs, et comment j'ai dû passer douze jours à l'auberge, tandis que ma chambre était envahie par des plâtras, qui me portaient à ce comble d'infortune de désirer les maçons? Pour me consoler, j'employais tout mon temps et tous mes yeux à corriger de misérables copies de mes misérables articles, que je fais réimprimer misérablement, talonné sans relâche par deux archimisérables imprimeurs. Néanmoins, j'aurais tout envoyé promener, si Elise n'avait pas été là pour vous écrire ; et je vous aurais écrit, aimant bien mieux laisser les imprimeurs les bras croisés, que de vous laisser douter de la tendresse d'aucun Veuillot.
Élise me lit ou me raconte vos lettres; elles me charment et m'édifient. J'admire avec quel cœur vous marchez dans le bon chemin, tout en confessant que quelques épines vous y poussent. Mais, croyez-m'en, chère amie, le bon chemin est si bon, que tout ce qui peut nous y engager est bon. Elise raffole de vous, et moi aussi, parce que vous êtes du bois dont on fait les saintes. Oh! le bon
bois! Courage donc! Prenez dans vos petites mains jeunettes tout le fardeau de la vie sérieuse, toutes les aspérités de la vie chrétienne. Dieu vous donnera de grandes besognes, vous voyant ce grand cœur. Vous tirerez tout avec vous. Jacques (habituez-vous à penser que Jacques pourrait être Jacqueline) sera chrétien dès le sein de sa mère, ce qui est la plus sûre garantie de l'être toujours ; et, à son tour, Jacques poussera et tirera du côté du bon Dieu1. Vous serez honorée ; et quand même vos yeux devraient verser des larmes, la paix sourira dans votre âme. Il ne faut pas croire que le bon Dieu abandonne ceux qui veulent être à lui. Pour les joies du monde qu'ils lui sacrifient, il leur donne ici-bas les joies du ciel. Voilà ce que je vous promets (foi à1 Univers, et non pas foi de Falloux) ; vous verrez.
Et puis, vous êtes logée à Paris , et pas bien loin. Quelle chance! dit Agnès, qui voit, dans la rue Saint-Dominique, une perspective de goûters aux confitures. Moi, j'y vois de bonnes causeries, un bon voisinage ; et il me semble que j'y suis.
Adieu, chère Madame. Je prie pour vous de tout mon cœur; priez pour moi.
Votre très humble et tout dévoué
Louis Veuillot.
1. Jacques do Pitray est mort à vingt ans, dans les sentiments d'une grande piété, à Arcachon, où le médecin l'avait envoyé pour sa santé.
Paris, 21 juin 1857.
On est un vieux : on a des cheveux gris qui tombent et des yeux rouges qui larmoient; on épaissit, on souffle; on est accablé d'affaires, criblé d'injures en plusieurs langues; on n'a pas pour deux liards de vanité, — du moins on l'assure, — et on se prend à relire une petite lettre d'une petite femme, qui n'a cessé d'être une enfant que parce qu'elle est maman. Pourquoi relit-on cette petite lettre? Parce que cette petite femme vous dit que vous avez bien rivé le clou du roi des Belges, et que vous êtes un fameux écrivain. Un fameux écrivain est une vieille bête, de prendre plaisir aux compliments ; mais il faut dire aussi que la femme et la lettre sont Ségur, et que le tout est très aimable et bien tourné, et que d'autres compliments ne seraient peut-être pas relus. Enfin, quoi qu'il en soit, grand merci, chère Madame; et puisque votre gracieux souvenir m'a tant plu, je ne m'en cacherai point. Relevons-nous du moins par la franchise. Au fait, puisque les Ségur ont du goût pour mes sauces, c'est qu'elles valent quelque chose; et ceux qui prétendraient le contraire ne parviendraient qu'à me donner une mauvaise opinion d'eux-mêmes.
Ce qui me va tout à fait et sans scrupule, c'est ce qui me fait sentir votre bonne affection pour le particulier. Voilà où je me régale, et où je me sais
gré de mon personnage. Hélas! les écritures, quand même elles sont lisibles, doivent laisser toujours des inquiétudes, comme elles attirent toujours d'immenses ennuis; mais, d'être un brave homme à qui les bonnes gens donnent la main par-dessus tous les ruisseaux d'encre qui l'entourent, voilà de quoi se féliciter, de quoi bénir Dieu de la part qu'on a reçue. Alors, je me ((fiche» de mon beau talent , et je prends la ferme résolution de cultiver mes vertus. C'est cela qui est la nourriture, et la joie, et le solide. Tout le reste ne signifie rien, non seulement pour l'éternité, mais même pour le temps. On n'est heureux que par le succès qu'on a près des bons cœurs ; et ce succès, Dieu seul apprend à le conquérir. Il y a là-dedans des félicités qui payent de tous les ennuis, et qui consolent presque de toutes les horreurs. On ne le croirait pas dans les commencements ; mais on le sent bien, plus tard, et c'est une douceur souveraine. Vous seule, Madame, tout peu de chose que vous êtes politiquement, dans votre petit coin des Nouettes, avec vos petits griffonnages, vous êtes la compensation de cinq ou six Falloux. On dit que la grue mange les serpents ; pas du tout, c'est la colombe.
Pour conclusion morale et pratique, il faut élever ce beau et charmant Jacques à être un homme bon, dût-il être aussi un bonhomme. Donnez-lui la bonté. Toutes les fois que vous lui présentez le sein, priez de préférence le Dieu de bonté de faire passer en lui votre bonté encore
plus bonne, votre bonté plutôt que votre gracieux esprit, plutôt que votre vive intelligence. La bonté communique l'essentiel de tout cela, et tout cela ne communique pas la bonté. Qu'il soit bon, ce cher petit! qu'il soit compatissant, afin d'être heureux !
Adieu, chère Madame. J'ai reçu hier une lettre d'Elise, toute remplie de vous. Elle vous aime tendrement, mais elle n'a plus besoin de vous faire aimer. Ma pauvre sœur est dans un cruel anniversaire l, mais avec tout le courage d'une chrétienne, et nous nous sommes mutuellement exhortés, en pleurant, à bénir le bon Dieu. Il est vrai pourtant que nous le bénissons de tout notre cœur, en même temps inconsolables et consolés. Priez pour nous; nous prions pour vous de tout notre cœur. Xous demandons que vous deveniez une sainte, et nous l'espérons.
Chargez- vous de tous mes compliments , Madame. Vous savez par qui il faut commencer, quelle main chère il faut baiser deux fois, et après cela la main sainte, toutes deux avec un profond sentiment de tendresse et de respect. Vos mains, à vous, qui écrivent des lettres, comment dirai-je? corruptrices? non! mais vanitrices (le mot doit avoir été créé par M. Lacroix, clerc national2) ; vos
1. L'anniversaire de la mort de Marie Veuillot, une enfant qui, dès le bas âge, montrait les qualités d'une personne accomplie. *
2. Ms1" Lacroix, alors clerc national à Rome, prélat de cœur charmant et d'esprit très fin, mort depuis.
mains, dis-jc, je les serre amicalement. Passez-en quelque chose à M. de Pitray, père de Jacques.
J'ai Plionneur d'être, Madame la vicomtesse, votre très humble et très obéissant serviteur,
Louis Veuillot.
Paris, 11 juillet 1857.
Que puis-je vous dire, chère Madame et chère sœur, des gracieusetés qu'échangent notre impératrice et notre Béranger1? Béranger a fait quelques-unes des choses les plus sales qui existent dans la langue française, et des plus impies ; notre impératrice a fait une des plus déplorables platitudes que l'on puisse reprocher aux têtes couronnées. Il est vrai que c'est une impératrice coiffée en cheveux par Félix. Gela montre que, pour bien occuper un trône, il n'est pas inutile de prendre des leçons de très bonne heure. Marie- Antoinette admirait beaucoup Rousseau et voulait faire la cour à Voltaire. Louis XVI ne le permit pas. La princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin était fanatique de Hugo et de Lamartine. C'était un peu moins sale que Béranger. Je veux croire que l'impératrice n'a pas lu ce poète qu'elle vé-
1. A propos de la maladie de Béranger, l'impératrice Eugénie avait pris l'initiative d'une démarche qui, étant donné le passé du chansonnier, fit scandale, et parut aux plus indulgents à tout le moins inconsidérée.
nère. Si elle l'a lu, tant pis ! Je vous avoue que je commence à craindre le fiacre de Louis-Philippe, et je crois môme que mon ami Damas-Hinard1 l'a retenu en se rendant chez Béranger.
J'ai des nouvelles d'Elise. Elle est bien arrivée, et vous ne tarderez pas à le savoir. Je ne sais si elle aime quelqu'un plus que vous, et certainement vous me suivez de bien près dans ce cœur plus sauvage qu'il ne semble. Je lui en sais très bon gré, et à vous aussi. En vous consultant l'une l'autre, vous n'arriverez jamais à vous faire inscrire chez Béranger. Vantez-vous de cela.
Vous me parlez des Nouettes comme si je ne les connaissais pas. J'en sais plus long que vousmême sur leurs charmes, et je m'en dis davantage. Mais, hélas ! si j'en puis goûter cette année, ce ne sera pas demain. Il faut finir les Mélanges, et attendre à Paris la fin de juillet. Ensuite, je file en Bretagne. Je fais un pèlerinage de quinze jours dans le Finistère ; je me rabats à l'auberge d'Elise ; je passe avec elle chez les Petites Sœurs2 : voilà le mois d'août dévoré. Il faut donner septembre à Paris. On pourrait trouver une huitaine en octobre, le beau moment des feuilles d'automne , au risque de faire des vers. Mais y aura-t-il de la place? S'il ne s'agissait que d'élargir le cœur, tout irait bien ; mais les maisons sont de pierre.
1. M. Damas-Hinard, secrétaire des commandements de l'impératrice, avait été chargé, comme tel, d'aller s'inscrire chez Béranger.