A la Tour, maison mère des Petites Sœurs des pauvres
Mes compliments à Mmc de Ségur. Compliment et madame sont des mots ce serins »; mais on sait ce que parler veut dire. Je donne une poignée de main très cordiale à M. de Pitray, Avec quel plaisir je lui communiquerais la fumée de ses cigares , dans n'importe quelle allée ! J'embrasse mon ami Jacques. A quoi pensez-vous de l'appeler Jacquot, ce pauvre petit ! Pourquoi pas Mirecourt? pourquoi pas Falloux ?
Adieu, Madame. Je vous remercie Lien d'avoir de l'amitié pour nous. Je vous assure que j'en suis très heureux et très honoré , comme chef de famille et comme individu.
Votre très humble et tout dévoué frère en N.-S.,
Louis Yeuillot.
Paris, 22 juillet 1857.
C'est une charmante charité que vous avez eue, Madame ma sœur, de m'envoyer une bouffée de l'air des Nouettes dans cet inepte Paris, empuanti de Béranger mort. Vous vous indignez bien, et en Romaine ; et, comme vous avez très bien l'esprit de vos sentiments, il en est résulté un chiffon de lettre fort éloquente. Je n'aurais pas cru que les pattes de mouches pussent porter l'éloquence ; mais vous me faites voir de plus en plus que le sexe faible est capable de toute force. Après cela, vous êtes Ségur et Rostopchine; et c'est un fameux sol, où il
ne faut pas s'étonner que tout pousse admirablement. Voyez comme le christianisme prend là- dedans ! Franchement, sœur Olga, votre style mériterait une autre écriture. Ces pattes de mouches ne sont plus dignes de vous. Ficelez-les dans l'excès des crinolines, et appliquez-vous à voler l'écriture de votre mère. Voilà quelque chose de beau, de franc, de ferme, qui n'a rien d'anglais, ni de féminin, ni de vulgaire. Prenez-moi cette écriture-là pour la passer à Jacques, et qu'il n'y ait plus un seul point par où vous ressembliez à tout le monde ! Quand une jeune femme, riche et pleine d'agréments, a la forte originalité de couvrir ses épaules, de lâcher les spectacles, de vouloir résolument être épouse et mère chrétiennes, elle doit abjurer les pattes de mouches avec les autres horreurs de ce temps-ci.
Pour revenir à la question Béranger, mon pauvre empereur m'inquiète, ma pauvre impératrice me fait de la peine. Ces deux-êtres-là commencent à justifier bien mal mon ex-amour. Je dois dire pourtant que j'excuse un peu l'impératrice : 1° elle n'était pas faite pour régner ; 2° je crois qu'elle n'est qu'un instrument. Pour qu'elle se soit privée des chevaliers du Brouillard1, il a fallu un ordre supérieur; et en tout, sans doute, elle n'a fait qu'obéir. Fâcheuse obédience qui lui a été donnée là ! Si l'on vient à croire un jour qu'elle a lu Béranger,
1. Allusion à un projet de voyage que l'impératrice avait résolu de faire en Ecosse, à la suite, dit-on, de certains chagrins, et qui fut abandonné.
son fils n'en sera pas fier. Ils diront ce qu'ils voudront : lire Béranger, c'est canaille ; l'avoir entendu lire par ses parents, archicanaille ; publier qu'on Ta lu, c'est cynique et c'est bête. Tout cela est mal porté, surtout en diadème. Sur un manteau impérial, les taches de sang versé pour le bien sont peu de chose, et peuvent même faire très bien comme ornement ; mais la crotte !
Tout le monde pense et parle comme vous de la farce de ces funérailles. C'est un dégoût général et une raillerie des plus méprisantes. Les honnêtes gens se disent : Si Béranger est un poète national, il y a donc deux nations, ou nous ne sommes plus de la nation. Les révolutionnaires se frottent les mains. La manifestation qu'ils voulaient faire a été beaucoup plus significative et en leur faveur, faite par le gouvernement lui-même, qui a sottement confessé toutes ses terreurs. Ils ne l'oublieront pas.
Je remercie ceux qui me font des compliments par vous ; par vous je les leur rends. Vous avez de ces petites mains où l'on aime à prendre et à mettre ces petites choses. Elles n'y perdent pas leur prix, lorsqu'elles en ont; elles en acquièrent, lorsqu'elles n'en ont pas. Je salue Monseigneur1, je salue M. de Pitray ; je me détourne discrètement de M. Edgard 2, qui est dans la phase des con-
1. Msr Gaston de Ségur, frère de Mme la vicomtesse de Pitray.
2. M. Edgard de Ségur, autre frère de Mme la vicomtesse de Pitray.
templations, et je prie Dieu dans mon cœur comme vous savez qu'il faut prier. Je baise les mains de Mmc de Ségur et de Jacques; je prends les vôtres comme je prendrais celles d'Elise, et suis, en tout respect et en toute affection,
Le frère Louis.
Erquy, par Pléneuf (Côtes-du-Nord), 9 août 1857.
Madame la Vicomtesse,
Je vousprésente mes très humbles respects; sœur Olga, bonjour très fraternellement. Nous voici dans la mer, une mer où il n'y a pas un Anglais d'aucun sexe. Élise vous décrira ce pays charmant, et la façon plus qu'étonnante dont il nous a été donné. Cela rentre dans la classe des événements surnaturels; et, pour moi, je tiens que c'est le bon Dieu qui a voulu payer son abonnement. Nous avons une maison munie de tout, même de livres, et d'encre, et de plumes d'oie. Je me sers d'un encrier quej'essayerai de me faire offrir pour vous le montrer. Il est fait en cœur, le trou à l'encre est au milieu, et tout autour il y a une belle peinturlure de fleurs et de feuillages, image de mon propre cœur et de mon style, quand je suis en Ségur. L'encre représente ce petit fond barbouillé d'où il sort quelquefois de bonnes choses, et les fleurs et les feuillages sont la joie et le rafraîchissement que procurent sans cesse les
loyales amitiés. En outre... mais c'est assez d'allégorie pour une fois.
Que vous dirai-je, Madame ma sœur, du sentiment d'orgueil avec lequel j'ai vu la belle écriture de votre dernier billet ? Gela m'a paru si gentil et si aimable, que je me suis senti tourner à l'attendrissement. Mais, quand je vois que vous repattedemouchez écrivant à Elise, je deviens fat. Quoi ! on a une écriture exprès pour moi ! Voyez-vous ce moi qui s'enfle comme un dindon ? Je vous supplie d'avoir une belle écriture pour tout le monde, afin que je continue de me tenir dans la classe des mortels ordinaires, distingués seulement par leurs talents, et non par les attentions particulières que leur accordent les vicomtesses.
Ce que je vous souhaiterais encore plus qu'une belle écriture, c'est une terre en Bretagne. Quel beau pays ! qu'il est frais, vert, honnête, doux même avec les aspérités de la mer ! Et si vous étiez près des Cuverville, cela n'en vaudrait que mieux pour l'agrément des relations et l'utilité des conseils agricoles; sans compter la chasse, qui est plantureuse. J'aurais voulu que M. de Pitray fût d'une promenade que nous avons faite avant de quitter la Porte-d'Ohain1. Nous avons vu un cercle de huit ou dix lieues de collines, vallons et bois très plantureux, où l'on peut choisir, les yeux fer-
1. Propriété de la famille de Cuverville, dont tous les membres se sont montrés de constants amis du rédacteur en chef de l'Univers, de sa famille et de son œuvre. M. de Cuverville père était alors député des Côtes-du-Nord.
mes, assuré démettre la main sur quelque chose de beau et de bon, et partout quelque chose à faire et à améliorer. Les terres, dans cette partie de la Bretagne du moins, ne sont pas finies : il y a à planter, à défricher, et ce que l'on achèterait aujourd'hui, Jacques l'aurait dans vingt ans deux fois plus beau, moyennant un travail qui est tout à la fois la plus morale et la plus agréable des occupations et la plus sûre des spéculations. M. de Pitray, qui a un si bon jugement, verrait ici qu'il vaut mieux de toute façon se mettre dans les chemins vicinaux que dans les chemins de fer.
Je vous quitte, très aimée sœur. On sonne la messe, et nous y allons avec l'incertitude de savoir où nous trouverons une place. L'église est grande; mais personne n'y manque, et tout est plein. Cela fait plaisir à voir. Voilà un des charmes puissants de ce pays : on habite avec de bons chrétiens. Le pauvre voiturier qui nous a amenés hier soir a fait encore, la nuit, une course de trois lieues, et par d'effroyables montées, pour n'être pas exposé à manquer la messe ce matin. Nous rencontrons de pauvres gens couverts de haillons, décrépits, qui disent leur chapelet en gardant quelques vaches, au pied des croix qui s'élèvent partout. Je commanderai à Elise de vous faire une description qui vous charmera. Adieu, bon courage ! Vous verrez comme Dieu vous aime, vous qui voulez si fidèlement être son amie, et comme il aimera Jacques et tous ceux que vos prières mettront sous sa protection. Je m'inscris pour être de ceux-là. Vous
savez tout ce que vous avez à dire de ma part à la grand'maman, au grand cœur. Personne n'a plus de respect pour elle et pour vous que n'en ont les deux Veuillot qui sont ici.
Louis.
XYII
Paris, 17 août 1857,
Madame très amie,
Voilà ce que c'est que d'avoir de la vanité ! On connaît les Ségur, on s'en vante inconsidérément; cela court, cela tombe dans des oreilles trop attentives, et l'on reçoit des requêtes dont on est ensuite bien embarrassé. Daignez lire la ci-jointe, qui vient d'une très sainte femme dont je m'étais jusqu'ici félicité d'avoir obtenu l'affection. Vous verrez comme elle cherche à se poser sur un des chemins de fer de M. votre père. Monseigneur m'a dit que vous pourriez la transmettre à M. Edgard, attendu que les pétitionnaires sont dans son ravon. Transmettez-la-lui avec une très bonne apostille, je vous en prie : car ces pétitionnaires, sauf qu'ils sont pétitionnaires, me paraissent très intéressants. Je prie Dieu et vous, Madame, que Ségur leur soit l'urne du bien, comme pour moi.
Mme Clara-Marie de Gondrecourt, qui m'écrit, était, il y a vingt ans, une jeune et très belle chanoinesse de grande race lorraine, de plus grande vertu. Elle se donna aux pauvres, toute belle,
tout aimable, toute noble, toute jeune; elle ouvrit un atelier de couture pour les orphelines qu'elle nourrissait, logeait et habillait par-dessus le marché; par suite de quoi, l'honorable conseil municipal de Nancy lui fit bel et bien payer une patente de couturière. Il en résulta que Mme de Gondrecourt transforma son atelier en couvent, et ses sœurs et elle en religieuses. C'est un beau couvent; ce sont de belles religieuses bleues avec un voile blanc, qui font des broderies de fées, dont elles vivent.
Voilà pour la protectrice, et ce portrait ne vous dégoûtera point. Quant au protégé, vous remarquerez que l'homme est un garçon qui a eu l'esprit et le cœur de prendre pour femme une fille sans dot qui lui plaisait. Non, Madame, il ne faut pas que l'homme qui a donné un tel exemple en soit victime; il faut, au contraire, qu'il ait fait une bonne affaire, et que son orpheline se trouve, par vous, avoir une dot dans son pauvre petit tablier. Soyez la Providence de ce petit ménage. Je me sens porté à vous prédire que Jacques s'en trouvera bien. O Jacques de Pitray! commencez, cher enfant, à vous servir de votre main Ségur.
Adieu, Madame. Soyez assez bonne pour distribuer mes révérences : vous savez bien où il faut commencer et où j'en fais deux.
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Louis Veuillot.
A Madame la vicomtesse de Pitray, lectrice du Figaro, amie de l'Univers, enfant terrible, ma bienfaitrice , mon assassin, etc.
Paris, 18 décembre 1857.
Madame,
Je reconnais que je suis un sot et un monstre, que je perds l'Univers et que je me déshonore en écrivant dans le Réveil l.
Ma famille est désolée, mes amis n'osent plus se montrer dans les rues, le Siècle est radieux, l'Angleterre respire, on entend tous les scélérats du monde s'écrier : « Voilà Veuillot semblable à nous : il écrit dans le Réveil. »
Le Pape voit qu'une terrible épreuve menace l'Église; les lecteurs de l'Univers se demandent s'ils sont en sûreté de conscience, et songent à se désabonner.
Moi-même, j'ai horreur de moi. Je songe sérieusement à briser ma fatale plume et à me plonger dans un lieu de pénitence, où je ne lirai plus que des auteurs sérieux et majestueux, tels que Falloux et X***, qui n'ont jamais commis de crimes pareils aux miens.
Si je n'avais fait qu'un seul article dans le Réveil,
1. Un journal littéraire que venait de fonder M. Granier de Cassagnac, avec le concours de M. Barbey d'Aurevilly, et qui n'eut point de longues destinées.
ce serait déjà trop; mais trois dans le court espace de cinq mois ! la raison publique s'y perd, la conscience publique recule d'horreur.
Fréquenter des gens comme ceux du Réveil, moi qui étais quelque chose de si grand et de si propre! Voilons-nous la face.
On dira à mes enfants : Votre père était donc bien canaille!
Tirons de ce malheur une leçon sévère : Voilà ce que c'est que de ne pas obéir aux esprits sages et mûrs ! voilà où nous conduit la présomption ! Arrivé à l'âge des rhumatismes, des dents branlantes et des cheveux tombants, j'ai cru que je pouvais me conduire moi-même, et j'ai fait ce faux pas, ou plutôt cette effroyable chute.
Vous et tous ceux que je désole, puisque vous êtes destinés à me survivre, faites graver cette triste histoire sur mon tombeau, afin que le spectacle de ma punition efface celui de mes scandales. «0 ma tante,» dit Luce lorsqu'on lui débouffe sa crinoline, «je vous aimerai toujours! » Aussi bête que ma fille, mais non moins sublime, j'aimerai toujours ceux qui déchirent mon cœur.
Et comme Luce, — ainsi que beaucoup d'autres, — reste attachée à sa crinoline, môme débouffée, je n'abandonnerai pas le Réveil.
11 faut de la constance !
Tout ce que je puis accorder à l'amitié gémissante, c'est de ne point offenser ses yeux, en mettant ici un nom qui s'est flétri dans la compagnie des rédacteurs du Réveil.
Élise m'a confisqué votre jupe, et j'ai donné votre chapeau à un rapin, en sorte que je perds mes habits et mes amis.
C'est bien fait.
Paris, janvier 1858.
Madame et amie,
Qui me dira jamais comment j'ai pu attendre vingt-quatre heures pour vous remercier? Je sais bien que j'ai voulu tout laisser et remplir sans délai un devoir si doux. Mais les inspirations que j'ai déjà puisées dans cette glorieuse tabatière ont été si fécondes, que je n'ai pu les abandonner. Malheureusement, tout cela s'est perdu en lettres; et la postérité seule, avide de ces autographes qui valent de cinquante centimes à un franc, connaîtra les admirables pensées que vous avez fait monter à mon cerveau. Hélas! Madame, pendant que je moissonnais les lauriers sur le terrain du premier-Paris1 , mes correspondances s'accumulaient; et maintenant il faut vider cet étang qui déborde, et qui a submergé hier môme notre tabatière.
Plaignez-moi, et soyez-moi toujours bonne et secourable. J'espère que demain j'aurai l'honneur
1. C'est le nom que l'on donne aux articles de tôte dans les journaux parisiens.
de vous voir. Je vous dirai combien passionnément, Madame la vicomtesse, j'ai l'honneur d'être votre très humble, très dévoué, très reconnaissant,
très obéissant serviteur,
Louis Veuillot.
Auch, 8 août 1858.
Madame la Vicomtesse et sœur et amie,
Vos infortunés bibelots ont été fracassés en route, avec la voiture et les chevaux qui les portaient; mais soyez sans inquiétude: ils étaient garantis, et il n'y aura d'autre mal pour vous qu'un peu de retard; ils arriveront en même temps que le petit bonhomme que vous attendez, et pour qui je vais demain prier à Pibrac, afin qu'il fasse son entrée aux Xouettes sans encombre. Si vous trouverez ces bibelots jolis, c'est ce que je ne saurais dire. Suivant moi, ils n'ont pas mauvaise grâce; par malheur, je ne suis pas brillant dans l'art des ameublements. Je ne suis sûr que d'une chose : c'est que, s'ils ne sont pas beaux, du moins ils ne sauraient être utiles. Puisse cette circonstance en relever le prix à vos yeux! A la place de M. de Pitray, je serais tenté de trouver cela « énormément » superflu. Tant pire! M. de Pitray est assez heureux en ce monde pour avoir droit à quelques désagréments. Quand vous verrez ces machines-là sur votre cheminée, vous pourrez vous dire : « Hum ! hum ! mon ami
Louis est un homme de mérite, un écrivain distingué; mais il a tout de mémo un goût tracassant. » Ces courtes réflexions prouveront que vous êtes une solide amie.
Voulez-vous avoir la bonté de dire à notre Élise que j'ai reçu sa lettre à Auch, où je ne devrais pas être en ce moment-ci. Mais il faut dîner partout, partout voir des curiosités, et, quand on est curiosité soi-même, partout se faire voir. Ah! Madame mon amie, si j'avais plus d'agréments de visage, que deviendrais-je? et que Dieu est bon de m'avoir fait cette beauté d'écumoire qui amuse tant le Charivari! Je frémis en pensant à mon sort, dans le cas où les daines viendraient à m'admirer autant que les curés. On mettrait du sucre dans mes poches, et des pots de confitures dans celles de mes diligences, et je finirais par être épousé. Croyez-moi, c'est embêtant d'être aimé comme ça, et il y a même des moments où c'est cruel!
Dites, s'il vous plaît, à la même Elise que je suis invité à descendre à l'archevêché de Bordeaux, et qu'il faut obéir. Elle en sera surprise, mais tel est le mouvement. Je ne comprends pas ce bon cardinal, qui, il y a deux ou trois ans, s'est arrangé avec un journal de son endroit pour me faire abîmer, et qui se met ainsi dans le cas de recevoir l'abbé Sisson et l'abbé Cognât pour prouver son impartialité. Le pire est que je crains d'être obligé d'acheter un chapeau pour cette rencontre. Faites comprendre ma situation, et obtenez qu'Elise m'accorde un crédit supplémentaire. Ainsi encore
vous prouverez que vous êtes une solide amie.
Adieu, très chère Madame. Je me suis distrait à vous écrire, en attendant un gros diner de grand séminaire, qui se mijote depuis hier soir pour me récompenser de mes travaux. Ah! la gloire! c'est plus pénible à manger qu'à faire cuire, et plus dur à digérer qu'à manger. Je m'abonnerais bien à ne rester à table que deux heures, répondant à des questions auxquelles, depuis quinze jours, je n'ai encore répondu que cent fois. Je vais faire le portrait d'Eugène, puis d'Elise, puis de Du Lac, puis de Coquille, puis d'Aubineau, puis de Rupert; je vais dire ce qui arrivera d'ici à la fin du monde; je vais donner mon sentiment sur l'empereur, sur l'impératrice, sur le prince impérial, sur Jérôme.
Et le pire est que tous ces questionneurs sont fort bons, fort respectables, et que je les aime de tout mon cœur.
On vient me chercher. J'ai tout juste le temps de baiser les mains de Mme de Ségur, de serrer les vôtres, de presser les autres. Ayez la bonté d'em brasser ma sœur et mes filles de ma part. Je suis, très chère Madame, votre ami dévoué, votre serviteur fidèle, votre très humble frère en Xotre- Seigneur,
Louis Veuillot.
Paris, samedi 21 août 1858.
Très honorable et très honorée sœur,
Ils sont en route, ces bibelots : puisse le roulage avoir des ailes ! J'ai déployé une activité qui fait bien voir mon cœur. Arrivés hier à Paris, ils ont été aussitôt déballés, vérifiés et réemballés. Je n'ai pas pris de relâche qu'ils ne fussent à l'adrese laissée par Eugène, et que je tenais sans cesse sous mes yeux. Que j'ai déployé d'énergie, de courage et de prudence! Dieu, qui vous protège, a voulu que Berthaud1 se trouvât là pour m'aider. Demandez à Elise ce que c'est que Berthaud. Un homme que j'ai formé; la modestie m'empêche d'en dire davantage. Mais que pourrait-on ajouter, si ce n'est que, l'ayant formé, je l'ai donné à mon empereur, « monarchique, catholique et soldat»?
Il y a deux vases à mettre sur la cheminée (une petite cheminée), un petit pot creux pour tenir du beurre, un autre petit pot, pas gentil, pour mettre des violettes ou une rose cueillie par Jacques, et d'autres petits objets dont j'ignore absolument l'usage : au besoin, cela peut recevoir la cendre des cigares d'un mari qui fume à la maison. C'est cent huit francs, ma chère petite dame du bon Dieu, que vous devez à l'archevêque d'Auch, à qui je les ai empruntés. Que Dieu les lui rende!