‹ CorrespondanceChapitre 54 sur 96 · Un employé du garde-meuble · texte numérisé non relu

Un employé du garde-meuble

Je badine agréablement, avec pourtant une cer taine inquiétude dans le cœur. Vous allez passer tout à l'heure par un petit chemin qui n'est pas absolument bordé de thym et de marjolaine. Je voudrais vous savoir arrivée, avec un gros garçon ou une grosse fille dans vos bras. Dans notre maison, nous avons une disposition à ne pas haïr les grosses filles. Pour faciliter l'entrée en scène de ce cher objet, formez la résolution bien prise de le donner au bon Dieu, à quelque usage qu'il veuille l'employer, même à être évêque de Pékin ou abbesse de Li-Gan-Fou, qui est une bourgade de sept à huit millions d'âmes chinoises. Dieu! que ça doit être laid et avoir besoin d'être débarbouillé dans les eaux du baptême !

Point de nouvelles politiques, ni de la maison. Je devais partir aujourd'hui pour le Mans; mais il m'est venu une lâcheté, et je reste à travailler. Je n'ai pas le cœur d'abandonner Du Lac, qui est, pour le moment, démuni de Rupert. Nous allons bien, n'est-ce pas, pour deux hommes, et le journal de ce matin vous a intéressée ? Ce Mayery, de Lyon, est un ami de Rupert, que Rupert veut manger, et qui veut manger Rupert : drôle de goût des deux côtés ! Rupert l'a déjà tué plusieurs fois, et s'étonne un peu, sans le dire, des avantages que je fournis à son adversaire.

Adieu, Madame. Il me semble que mes gens ne se déplaisent pas auxNouettes. Soyez donc assez bonne pour leur dire qu'il commence à faire froid rue du Bac, et que j'aurais besoin d'eux pour chauf-

fer un peu la maison. J'avertis Elise que je commence à fréquenter les cafés. Qu'elle avise. J'admire la bêtise de l'homme : il n'y a rien qui l'assomme autant que de n'être pas assommé. Renvoyez-moi mon tyran, pour l'amour de Dieu. Je suis, avec toutes les tendresses, tous les respects, tous les dévouements, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur,

Frère Louis.

Paris, 12 septembre 1858.

Il faut pourtant, Madame et très chère amie, que je chante mon cantique en l'honneur de Jeanne. Je Fai fait en moi-même, dès que j'ai connu l'heureuse descente de cette princesse. «Mettre la main à la plume » ne m'a pas été possible : vous voyez ce que j'ai sur les bras, et comme ma pauvre encre coule impétueusement d'un autre côté. N'est-il pas merveilleux que ce vieux bavard de Cicero, en français «pois chiche», se rencontre là tout à point, pour m'empêcher de saluer Jeanne de Pitray, qui sera la fleur des pois? Retire-toi, ci-devant, et laisse-moi faire ma révérence à l'avenir1.

1. Louis Yeuillot venait d'écrire dans V Univers ses mémorables articles sur le latin universitaire , à propos des discours de Sorbonne à la distribution générale des prix du grand concours. La discussion l'avait amené à faire une étude capitale sur Cicéron.

J'ai idée que cette Jeanne sera quelqu'un. On dit qu'elle a la bouche ségurienne. N'allez pas prendre du fil et des aiguilles pour rétrécir cette bouche : il en sort des paroles qui vont au cœur, et il y a des dents dedans pour mordre ce qu'il faut mordre. Oh! la bonne chose que la bouche des Ségur ! Et les yeux des Ségur, les a-t-elle aussi? N'y touchez pas. Des yeux de velours pour les amis, d'où s'élancent, d'où jaillissent des traits et des feux du Nord, capables de glacer la moelle dans les os des Falloux. Voilà de bons yeux! Quant au cœur, je n'en parle pas. Pitray et Ségur, cela ne peut être qu'excellent et surexcellent. Pitray ne gâte pas Ségur, Ségur ne gâte pas Pitray, et le bon Dieu ne gâtera ni Pitray ni Ségur. Tel est mon horoscope : vous verrez qu'il tiendra.

Pour le surplus, Madame, nous avons reçu Elise et ses filles en bon état, de quoi je remercie la reine constitutionnelle des Nouettes. Quelle reine débonnaire! et comme je suis étonné d'aimer les tyrans, lorsque je l'aime tant, cette reine qui l'est si peu (tyran) ! Le pâté était en bon état aussi, mais il ne s'est pas soutenu. Pour les pêches, on en a vu les noyaux. La limousine est magnifique, mais cela ne me regarde pas. Ah ! où est le bon temps où l'on donnait des culottes aux hommes de lettres ? A présent, on leur donne la croix d'honneur : faut-il être cancre ! Vous, du moins, vous avez encore quelques bonnes traditions, et vous faites passer de la nourriture dans le gosier du génie. Est-ce que vous croyez, Madame, qu'un

pâté de gibier me ferait mal? Moi, je ne le crois pas. Cette limousine a donc tenu si chaud à Elise, que cette fille d'esprit, trop curieuse d'être velue en ourse blanche, en a failli mourir; mais un pâté de gibier ne doit pas faire le môme effet. Avouez que c'est dégoûtant de demander à manger comme cela, et que je ne suis qu'un vil pique-assiette. Je vous assure que je suis bien malheureux d'aimer tant le pâté; je m'en humilie.

Adieu, Madame. Cicéron me rappelle. J'embrasse père, grand'mère, Jeanne, Jacques, tout le monde. Quant à vous, je vous salue plus bas que de coutume, mère de deux enfants, dont un

garçon.

Frère Louis.

Paris, 22 septembre 1858.

Très hoxorée sœur, Madame !

Je viens de vous abîmer un peu tout à l'heure, en écrivant à Mme de Ségur. N'y faites pas attention, c'est une pure frime. Nous avons raison : vous, d'aimer les tartelettes , et moi, les pâtés; seulement, n'y attachons pas notre cœur. Aimez davantage Jacques, Jeanne, Emile et d'autres. Moi, j'aimerai toujours incomparablement plus Élise, Eugène et vous. Après cela, quel mal y a-t-il de considérer la bonne nourriture? L'homme prouve

ainsi qu'il est le roi de la terre, et que les perdreaux, tout en volant sur sa tête, n'ont cependant qu'un semblant d'indépendance aux alentours de ses chaudrons.

Vous m'avez écrit une bien aimable et charmante lettre, et il a fallu que j'eusse de la force dame pour n'y pas répondre immédiatement. J'avais mon «pois chiche)) à assaisonner; et le cuisinier des esprits doit être aussi attentif que celui des estomacs, quoique la besogne n'ait pas la même importance. Ce contre-temps est très heureux, parce que je me serais livré à mon enthousiasme ; ce qui eût pu vous donner une trop haute idée de vos moyens, vu la trop haute idée que vous avez de moi. La vérité est que vous tournez bien vos billets; que cela est gracieux, affectueux, vif, bon enfant, avec ce qui passe tout : l'air de nature. Là, franchement, vous le dites et vous avez bien raison, vous avez fameusement et solidement gagné depuis Rome. On démêlait bien en vous un fonds excellent, on voyait de la droiture et de l'esprit; mais vous vous exerciez à la simplicité, ce n'était plus simple, et vous preniez une physionomie lioncelle, qui m'aurait fait jurer, à quiconque se fût mêlé de me prédire l'avenir, que vous n'étiez pas une amie qui poussait pour les Yeuillot. Le bon Dieu a eu soin de vous, ma sœur la vicomtesse : ce qui montre qu'il y avait du bon en vous; et le bon est devenu excellent, et l'excellent deviendra parfait, si vous continuez de marcher dans la voie où vous vous êtes si sagement et si coura-

geusement engagée. Prenez confiance: il aime ceux qui font gaillardement les premiers pas , et, lorsqu'il se trouve des endroits difficiles devant eux, il ne se contente plus de leur donner la main, il les porte. Vous voilà avec deux anges gardiens et un bon compagnon de voyage. En avant! S'il fait chaud, s'il fait froid, si le chemin est rude, vous trouverez partout des tartelettes accommodées de main de maître. Je vous laisse sur l'espérance de ce régal, et je fais mes paquets, ou plutôt je les fais faire par ma tartelette à moi, cette Elise que je suis si heureux d'avoir pour sœur et si content de voir votre amie. Je vous présente mes respects, très chère Madame; j'embrasse Jacques et Jeanne, et je serre bien cordialement la main de M. de Pitray. Élise et Eugène sont de plus en plus ses amis, et, s'il le permet, je fais

nombre.

Louis Veuillot.

Paris, 2 octobre 1858.

Madame la Vicomtesse, très honorée sœur.

Il est positif qu'on me marie mon frère. C'est mardi matin. Je dois suivre la victime à l'autel ; je dois assister au oui fatal. Ah ! qu'il y a de mauvais moments dans la vie! Mais je pars le lendemain avec Elise, en garçons, et nous filons sur les

Nouettes. Bonne Providence, que la vie a d'heureux moments ! Or, Madame et très chère sœur, il

faut être complètement heureux Hélas ! j'ai

assez besoin de me consoler; je veux que vous écriviez avec trois joies, avec trois sourires : première joie et premier sourire pour Élise; seconde joie et second sourire pour Louis ; troisième joie et troisième sourire pour la nourriture. Porter de la nourriture aux Nouettes, c'est drôle. Voilà sans doute pourquoi l'idée m'en est venue. Qu'est-ce que vous voulez manger ? Dites-moi cela dans le dernier secret, et je vous en ferai la surprise. Bien que Jeanne vive à part, vous devez avoir quelque reste d'envie. Je le saurai; je me précipiterai dans la boutique où vous transportez vos rêves, et, transporté moi-même, je transporterai aux Nouettes, dans mes bras, le nanan qui deviendra l'objet de nos transports. Voulez-vous du hareng fumé? voulez-vous de la morue? voulezvous de l'impossible ? Parlez, ô ma sœur! et vous verrez si je vous aime, à condition que vous m'en donnerez.

Voilà tout ce que j'ai à vous dire ; mais que pourrais-je ajouter qui ne parût pâle, si je voulais dire autre chose? Je vous laisse donc au tumulte de vos aspirations. Pour moi, je me distrais du triste spectacle que j'ai sous les yeux, en songeant aux Nouettes, à l'appétit, à la digestion, aux mélancolies de l'automne. Je causerai avec la grand'mère ; je fumerai avec le bon époux, je ferai chanter la jeune épouse ; je serai le dada de Jacques, je sui-

vrai les regards errants de Jeanne et ses sourires chargés de fromage. Quelle belle vie ! Si je travaille plus de six ou sept heures par jour, je veux qu'on me traite de mercenaire.

Adieu, très chère Madame. Vous voyez que les Nouettes me portent à la tête, et que je n'ai plus du tout la gravité de ma condition et de mon âge. Savez-vous que mes quarante-cinq ans sonneront aux Nouettes? C'est lugubre, mais je n'entendrai pas.

J'ai Hionneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux, Madame la vicomtesse,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Frère Louis.

Paris, 14 décembre 1858.

Rien ne doit déranger l'auteur qui compose. Que de fois je l'ai dit à mes servantes ahuries, avec des roulements d'yeux plus que russes, et des gestes frénétiques qui, malheureusement, ne servent de rien ! C'est donc à vous que j'écrirai, sœur Olga; je ne me permettrai pas de pénétrer, même en papier, dans ce sanctuaire devenu écurie, ou dans cette écurie devenue sanctuaire, où se parachèvent les Mémoires de Pane. Maman Ségur se faisant âne î Dieu, qu'elle doit avoir de difficultés! Comment avoir l'air lourd? comment braire ? Je crains que le naturel ne manque beau-

coup dans ces mémoires-là! Si elle était ici, elle pourrait prendre des leçons. Je tâcherais de lui indiquer le café où les rédacteurs du Siècle vont se refaire et s'inspirer; je lui communiquerais des journaux, je lui indiquerais un moyen de se mettre en relation avec l'abbé S***. Il y a mille ressources à Paris ; on y trouve des hommes ; mais aux Nouettes, je n'y connais qu'un véritable âne, et il a quatre pattes : ce n'est plus ça.

Ce n'est pas moi qui songerais à faire les mémoires d'un âne, dût-on me donner cinq cents francs de sa peau, et dussent ces cinq cents francs me servir à donner des étrennes, ce qui est certainement le plus bel usage que l'on puisse faire de cinq cents francs. Je vois trop l'espèce ânière. Le seul dessein que sa vue m'inspire est de prendre une trique, et de taper à me démancher les bras. Cela fait, j'en écarte le souvenir. Rien ne la rappelait hier dans notre grenier. Le P. Ventura, et autour de lui cinq Ségur et quatre Veuillot, c'était bien gentil ; il y manquait maman Ségur et vous. Sœur Ségur, inclinant au Veuillot, quelle belle composition que cela ! Votre Emile était charmant à voir, écoutant le P. Ventura. Je vous assure qu'il n'en a rien perdu, et que le père, qui se prodigue volontiers, n'était pas notablement au-dessous de lui-même, malgré uno retur de la conzestione cérébrale qiCil a oue Vannée dix-houit cent cinquante sei zouste lou treize dé dissembr'. On a ri, on a causé ; et la nourriture n'était pas mauvaise, pour un si petit endroit.

Nous faisons nos paquets. La joie en serait troublée, si vous ne veniez pas le 20, de manière qu'on ait le temps de vous embrasser. J'aurai plaisir à revoir ces lieux où nous échangeâmes le premier regard qui nous fit amis, à travers l'abbé Lacroix1. Est-il possible que nous ne soyons amis que depuis six ans ? Il me semble que cela date de tout temps, puisque c'est pour tous les temps.

Vous vous arrangerez avec Élise pour ce qu'elle rapportera de Rome. Moi, je vous rapporterai certainement quelque chose que vous ne payerez pas. Adieu, très chère sœur. Si l'àne donne un moment de répit, profitez-en pour présenter mes très humbles et très tendres respects.

Frère Louis.

Sapristi, n'allez pas croire que j'oublie Jacques ni Jeanne ! !

Paris, 30 décembre 1858.

Ma chère petite Dame du box Dieu,

Si quelqu'un prétend que vous n'avez pas un grand esprit et un grand cœur, ce quelqu'un-là ne peut être qu'un talmudiste2. Envoyez-le-moi; je

Page 1