ENVOI
Au grand cœur, à l'esprit complet, Qui charment sans fard ni manège ; Au bon sens gai, même follet, Qui vit dans le bien, qui s'y plaît; A la fleur rose de la neige ; A. . . Mais qu'importe le nom? n'ai-je Pas écrit où va ce poulet?
Dictée à Elise Veuillot par Louis Veuillot1, 5 juin 1859.
Charmante inconnue,
Tout Paris s'est pressé à ma porte, comme vous le verrez par le feuilleton ci-joint, demandant pourquoi j'avais interrompu mon feuilleton. C'était un deuil public, et l'Univers, le misérable Univers a pu s'en réjouir, la religion en a frémi. Qui était éploré? Lam***, il voulait s'appeler Lamentatout. Qui était sot? S***. Le couteau des charcutiers l'épouvanterait moins que la disparition de ma plume. Mais, charmante, dans cette gloire qui environne ma modestie, votre inquiétude, à vous, a été pour moi plus que de la gloire : c'était un ravissement, une auréole, un rayon de feu , un cercle de diamants, une guirlande de fleurs. Dans cette splendeur disparaissaient les lamentations de Lamentatout et les saisissements de Sots***. Vous me direz : Mais, puisque je suis inconnue, comment me connaissez-vous? Ah! Olga! il n'y a qu'une Olga, comme qu'une Volga. Mon concierge, qui a de la mémoire et de l'observation, ainsi que j'ai eu soin d'en avertir le inonde, vous a décrite, et j'ai dit : « C'est Elle ! c'est la perle de Moscovie, couronnée des feux du soleil italien ! C'est la fleur de Normandie, qui n'a qu'un
1. Cette lettre, dans l'original, est, en effet, de la main de M»« Veuillot.
défaut: c'est d'aimer les Veuillot. » Ah! Olça ! fleur du Volga, corrigez-vous de ça ! Vous y viendrez, je l'espère; j'en suis sur, puisque déjà vous aimez le « Flambez-la » ! Oui, adorable connue, vous serez à nous, et Lamentatout redeviendra Lam***; et S*** ne sera plus sot: comment fera-t-il? Pour vous attacher par des liens plus forts et, — je le crois modestement, — tout à fait invincibles, je vous envoie mon dernier feuilleton. Il vous est secrètement dédié. Goûtez -le, jouissez-en, vous qui aimez la belle littérature et qui appréciez le Scribe et le Legouvé : vous serez certainement ravie. Gomment, chère, pouvez-vous lire l'Univers? Il vous reste donc encore du russe, du cosaque, du tatar, du baskir? Je me suis appliqué à ce feuilleton (comme je m'applique, bien entendu et sans sortir démon aisance naturelle: car je suis de ces heureuses créatures qui naissent avec trente aunes de crinoline et pas mal d'autres chiffons). Pour être plus à vous, j'ai quitté les chevaux de mon foyer; j'ai cessé, un moment, de m'adjoindre aux mères qui pleurent et de faire le charme des abbés qui rient. J'ai voulu vous gagner. O Olga ! ditesmoi que c'est fait, et prenez un abonnement d'un an.
Flambez-la.
Paris, 11 septembre 1859.
Madame et très chère amie,
Je fais le mort, mais je ne le suis pas ; mon cœur veille, toujours très tourné vers vous. Vous pensez bien qu'Élise n'a pas beaucoup de secrets pour moi, et que je sais quelles pensées et quelles sensations vous apporte la mère agitée. Je m'en afflige un peu; ce serait bien autre chose, si je vous savais moins forte et moins constante. Vous aurez bientôt vu le meilleur parti à prendre dans cette bourrasque : c'est de ne pas permettre aux flots de nous enlever la boussole, et aux amis qui nous tracassent, de nous ôter la joie de nous aimer. Soyez tranquille, votre barque ne sera pas submergée par ce coup de vent; il est dû à l'influence d'an astre errant, par conséquent à une influence errante : elle passera nécessairement, puisqu'elle erre. Le patron Emile a bonne tête et bonne main ; les passagers Jacques et Jeanne se moquent des astres, et n'auront pas envie de se jeter à la mer : le mal donc n'est pas grand. Je dis plus : comme tout cela oblige de vous aimer éperdument, tout cela est un grand bien. Ainsi, réjouissez-vous toujours, suivant le bon et grand conseil de saint Paul.
Je vous envoie un livre. Si je voulais vous jouer un mauvais tour, je vous laisserais croire qu'il est
de la façon de M. B., et je vous laisserais embarquer à m'en dire franchement votre avis. Mais vous risqueriez de le trouver bête, et vous seriez trop attrapée. Il est de moi, quoique non signé1 : ayez donc soin de lui trouver quelques qualité-.
Adieu, mon autre sœur. Faites mes compliments très tendres au frère Emile. J'embrasse les petits. Si le troisième est tel que je le souhaite, ce sera un beau gars. Vous savez que j'ai un neveu nommé Pierre ; il est très fort, et je le trouve très beau. J'ai cru revoir ma chère Marie qui est au ciel, et ma joie n'a pas été sans une rude pointe d'amertume. Quand nous attendions Marie, elle devait porter ce nom de Pierre. Puisse le cher enfant tenir ce qu'elle annonçait, et Dieu me rendre en lui ce qu'il m'a ôté ! Que Dieu bénisse vos enfants, mon amie, et qu'il vous les garde. Toutefois, adorons d'avance sa volonté toujours très sage et très miséricordieuse.
Votre ami, Louis Yeuillot.
12 septembre 1859.
Mlle Yeuillot ajoutait à cette lettre :
J'ai reçu votre lettre, ma très chère, et je n'ai que le temps de vous embrasser. Maman Ségur, un peu étonnée au fond, malgré ses airs braves, me répond que j'ai de l'orgueil; elle ne dit pas le mot, mais c'est cela. Je la remercie en lui disant qu'elle a bien raison ; que ce défaut sera, cette