Préfet de police
blanc. Gela serait si juste, que même j'ai désiré mourir. Les deux grands fléaux de Hiomme sont la liberté et la vie. Déjà l'empereur m'a complètement débarrassé du premier. S'il me débarrassait encore du second, je ne pourrais plus me rendre coupable; je ne risquerais plus de mettre des sottises sur du papier blanc. Quel heureux sort ! J'ai demandé la mort à l'archange Billault ; je lui ai adressé l'équivalent de la mémorable et profonde supplique de Petrus Borel : Monsieur le bourreau, je voudrais que vous me guillotinassiez. Il n'a pas consenti ; je dois vivre encore. Je m'en console en criant : Vive l'empereur !
Adieu, Madame. Avant de décacheter cette lettre, examinez bien si le cachet est intact, et, dans le cas où vous auriez des doutes, rendez-la tout de suite à la poste sans l'ouvrir : c'est le seul moyen de n'être pas compromise. Si vous ouvrez la lettre, brûlez-la sitôt lue, jetez les cendres dans un puits, comblez ce puits, élevez sur le puits comblé une statue de l'empereur, vendez votre terre et allez vous établir en Russie. Je ne crois pas que mes sentiments soient coupables; mais j'ignore si notre sublime empereur veut être loué par moi, qui n'ai point le style délicat de Grandguillot et de Limacerac *, et je serais au désespoir de blesser sa sublime modestie.
Je signe d'un nom supposé, pour dérouter les anges. Celui que je prends en rougissant servira
1. M. Limayrac était alors, avec M. Grandguillot, rédacteur de l'officieux Constitutionnel.
mon dessein. Personne ne vous soupçonnera d'avoir des relations avec le misérable connu sous le
nom de
Louis Veuillot.
Paris, 17 avril 1860.
Madame et très chère amie,
Pendant que je vous écrivais hier cent farces indignes de mon caractère et de ma situation compliquée, la poste nous apportait votre lettre charmante. Si Rosalie, qui déjà méprise tant le style épistolaire des hommes, comparait cette lettre et la mienne, le côté des hommes serait décidément perdu dans son estime. Quant à vous, vous êtes si bonne, si sœur et si enveuillotée, que ma lettre vous amusera. Vous n'aurez pas même l'idée de la trouver bête. Il est vrai que je l'ai écrite pour vous amuser, et cette intention n'est point bête. Je voulais vous verser un petit coup de votre vieil ordinaire, afin de corriger les fadeurs du Monde, qui coule trop abondant.
J'y ai pourtant trouvé tout d'abord quelque chose d'énigmatique, dans cette lettre si jolie. Elise m'a fait comprendre que vous flambiez sur une provocation de maman Ségur, qui a conçu la pensée de me rendre riche1, c'est-à-dire, de changer mon his-
1. Mme la comtesse de Ségur voulait organiser une souscription pour faire don d'une propriété à Louis Veuillot.
toire en conte de fées. Voilà bien une idée de maman! Et vous, en véritable sœur, vous avez tout de suite cherché la baguette qui fait trouver les trésors, et vous avez tout d'abord fait surgir deux châteaux, les Nouettes et Livet. Et ce n'est pas plus difficile que cela, et allez donc ! Je vous reconnais bien à ce prodige. Mais, très chère et très charmante amie, — mais, Madame, veux-je dire, — tenons-nous-en là, n'essayons pas d'autre miracle. Pour le moment, deux châteaux, ceux-là surtout, peuvent suffire. Essayer davantage nous donnerait, sans succès, un faux air de Lamartine. Je n'ai pas à racheter les chenets de mon père, qui n'eut jamais de chenets ; je n'ai pas de dettes, et je viens même d'en payer une qui me tenait très fort au cœur. Notre situation financière, quoique sérieuse, n'est pas du tout désespérée. Si le bon Dieu nous laisse la santé, et si l'empereur nous laisse la littérature, nous pouvons marcher en assurance pendant une année, et même deux. En deux années, il arrivera bien quelque chose qui nous permettra de reprendre nos affaires. Alors, nous économiserons. C'est ignoble, mais il faut se conformer aux allures du temps. Nous mettrons de côté pour acheter une maison dans un pré, pas loin de votre parc, ce qui nous fera un parc à côté de notre pré. Vous nous vendrez du bois, pas cher. Jacques et la foule des autres, qui seront grands, nous aideront à transporter chez nous, sans frais, le bois que vous nous aurez vendu bon marché. J'irai pêcher dans votre étang, les jours maigres. Quand notre provi-
sion de cidre sera épuisée, je vous dédierai un peu de vers, et vous me donnerez un tonneau pour boire. Quand j'aurai besoin d'une paire de culottes et d'un pourpoint, je me rendrai utile : je rangerai votre bibliothèque. Mon goût devenant plus sûr à mesure que je vieillirai, je finirai par tout mettre au feu. Ce sera comme si j'avais bâti une chambre dans le château. Ainsi je vivrai, en véritable homme de lettres, aux frais du prochain, mais en nr acquittant par des services bien supérieurs à ceux qu'on a coutume de tirer de cette espèce, puisqu'au lieu d'accroître le nombre des livres, je le diminuerai.
Sérieusement, Madame et très chère amie, je vous remercie de tout mon cœur; mais il me semble que, si l'on vient à mon secours à présent, je manque ma meilleure affaire, que le bon Dieu me met dans les mains. Je perds le costume naturel de ma noble profession, qui est un habit râpé, et la seule décoration qui soit bien convenable sur cet habit-là : des trous au coude. Telles sont les vraies traditions de la littérature ; je dois les conserver. D'un autre point de vue, que peut-il m'échoir de plus glorieux que de finira l'hôpital, après avoir servi le pape et l'empereur? Si je meurs à mon aise, dites-moi ce qui me distinguera d'un épicier, d'un vaudevilliste, d'un mouchard, de toutes les espèces littéraires qui écrivent sous le nom de Grandguillot? Je termine sur ce point d'interrogation, qui me paraît sans réplique.
Faites, s'il vous plaît, mes amitiés au patriarche Emile. Nous avons chanté ses louanges jeudi, rue
de Grenelle, après boire, et, en somme, nous ne manquions pas d'échos. On reconnaissait la noblesse de ses sentiments, son bon sens, son amour pour sa femme. Diable! que demandez-vous de plus à un homme? — Mais il a une femme si parfaite ! — Pour cela, c'est vrai, et il n'en a que plus de mérite à l'aimer.
Nous embrassons les fanfans. Quand le nouveau sera venu, ne nous oubliez pas auprès de lui; nous ne l'oublierons pas ailleurs. Et vous, soyez toujours ce que vous êtes, et chrétienne et joyeuse, et douce
au pauvre monde.
Frère Louis.
Paris, 14 mai 1860.
Madame, ma très chère amie, ci-devant Olga, toujours Olga, même Olga ! personne vraiment aimarle et vraiment aimée !
Je viens de ranger mon bureau, et de couler, soit à la poste, soit au panier, une centaine de lettres qui m'emb...nuyaient. J'éprouve une joie extravagante : il faut que j'embrasse quelqu'un par le moyen de ce petit bout de papier et d'un timbreposte qui me restent. Ça tombe sur vous : je n'en suis pas très étonné.
Il est positif que je n'ai rien à vous dire, et que j'ai pourtant une démangeaison de vous parler. Voilà les effets baroques de l'amitié. Quand un
certain temps s'est écoulé, je me lève avec un vague qui est le besoin de vous écrire, afin que vous sachiez encore une fois ce que vous n'ignorez pas, qu'on est un ami fidèle et même tendre ; ce qui donne une certaine grâce à la fidélité, assommante de soi et contraire à la nature humaine, mais recherchée à cause de cela : car il est dans la nature humaine de rechercher les contraires, ce qui prouve qu'elle est bête. Et en même temps elle veut que ces contraires lui soient conformes, c'està-dire agréables, ce qui prouve qu'elle n'est pas bête du tout. Arrangez cela. Pour moi, je suis fidèle et tendre. Néanmoins, j 'haïs Falloux.
Nous complotons d'aller aux Xouettes bientôt. Y consentez-vous de bon cœur? Il nous tarde de faire connaissance avec cette Marguerite qui vient d'éclore dans le pré très fécond du sire de Livet. On fait courir des propos indélicats sur cette primeur : on dit qu'elle est laide comme cent diables. Je n'en crois rien du tout, je suis persuadé du contraire : je suis convaincu qu'elle est bien faite, et qu'elle aura l'esprit bien fait, étant Pitray-Ségur. Je proteste contre qui parlera mal de mon amie Marguerite. Laide, une fille à vous, une fille de bon mariage, née en bon air ! Monsieur et Madame, vous déraisonnez.
Je propose que, pour réparation, nous donnions son nom à nos fromages : les marguerites de Livet, voilà un nom de fromage qui ferait son chemin dans le monde ! C'est blanc, c'est frais, c'est printanier; on y sent la crème et le beurre.
Adieu, Madame. Tout ceci me paraît léger pour mon âge, et je souhaite que cette lettre ne passe point à la postérité.
Vive l'empereur !
Paris, 18 mai 1860.
Si vous croyez ne m'avoir pas attendri, très chère amie, vous ne connaissez pas la portée de vos armes. J'ai été si bien touché, que je m'en ressens encore ce matin, et il me serait aussi impossible de ne point répondre à votre lettre qu'il m'a été impossible, en la lisant, de ne point pleurer. Il est vrai que j'avais déjà essuyé de fiers ébranlements. Je venais d'assister à la première communion d'Agnès, aux Oiseaux1. C'était bien le lieu du monde où la scène pouvait m'émouvoir le plus profondément. Vous ai-jeditque, de vingtcinq à trente ans, j'ai, pour ainsi dire, passé ma vie dans la chapelle des Oiseaux? C'est là que j'ai pris terre en revenant de Rome, que j'ai formé mes premières amitiés chrétiennes, que j'ai mené confesser mes premiers prisonniers pour Jésus-Christ. J'ai fait en ce lieu toutes les prières qui peuvent entrer dans un cœur (j'entends un cœur naturellement passable, et en outre lavé à grande eau). Je connaissais et j'aimais tous les chants, toutes