‹ CorrespondanceChapitre 69 sur 96 · M. Arthur Murcier, beau-frère de Louis Veuillot · texte numérisé non relu

M. Arthur Murcier, beau-frère de Louis Veuillot

de ne pas devenir fou; et je sais bien que je ne le suis pas, puisque je ne travaille point pour la gloire.

Mais comment voulez-vous que j'ajoute à tout cela de chercher un logement dans les environs de Paris? Ce serait bien gentil pourtant de se trouver tous ensemble sous un arbre, dans une prairie, pas loin de la rivière.

Adieu, Madame et sœur. Il n'y a rien de si aimable que vous. Mais alors, que dire de la maman qui vous a portée et formée? Il faut se taire ou ne parler qu'à ceux qui savent prononcer : Ségur ! J'embrasse les minets, et je serre la main de cet homme de bien qui a la pensée de devenir Tourangeau ; non, non, il sera Normand.

Daignez agréer les sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur,

Fra Luigi,

de l'ordre du fromage ségurin.

Epoisses, 11 juillet 1860.

Votre honorée dernière, Madame, me traite à peu près de pas grand? chose, parce que je vous ai repris Élise. Hélas! si j'avais pu me donner avec elle, j'aurais bien mieux aimé cela que de vous la reprendre; mais il est certain que, quand je ne

l'ai plus, je suis très embarrassé, très empêtré, et je dirais même, si mon humble condition me permettait ce noble langage, très embêté. Vous connaissez ces serins d'oiseaux évadés de leur cage, qui ne savent que faire, tant qu'ils n'y sont pas revenus. C'est pour cela qu'on les appelle serins, car je ne soupçonne pas qu'on les ait nommés ainsi parce qu'ils sont jaunes; et la preuve, c'est que moi, qui ne suis pas jaune, je suis serin; et, quand ce tyran d'Élise est partie, emportant mes chaînes, j'ai besoin qu'elle revienne me renchaîner. Exécrable tyrannie, qui se fait chérir! Voilà mon excuse ; si elle ne vaut rien, mettez-la avec tant d'autres excuses qui ne valent rien, et pardonnez-moi sans motif.

Vous savez par quelle secousse nous avons passé, et comment nous en sommes heureusement sortis, grâce à Dieu, grâce à sainte Colette et grâce au très bon Tessier1. A présent, nous sommes en joie, et nous faisons des cabrioles dans les foins. Ce château d'Epoisses est charmant. Il y a des tilleuls en fleurs, des buis, des roses, et un tas de curiosités et de vieilles paperasses. Nous venons de lire une collection d'autographes de Mme de Sévigné, du grand Condé et d'autres anciens amis de la maison. Élise habite la chambre de Mme de Chantai, et moi, celle du grand Condé. Si Livet était tout proche d'ici, il ne manquerait

1. Célèbre médecin homéopathe, ami de la famille Veuillot. La secousse dont parle Louis Veuillot était une maladie de sa fille Agnès.

rien; nous demeurerions à Livet, et nous viendrions à Epoisses. Mais l'un des plus proches voisins de campagne, à quatre ou cinq lieues, est l'acariâtre Charlotte, plus connue sous le nom de « comte de Montalembert ». Si j'allais le voir, il me recevrait mal; et, depuis que je suis venu ici, il n'y vient plus. Ce grand homme est trop rageur : il s'attirera des chagrins.

Enfin, à tout prendre, on gruge la vie. La chambre du grand Condé n'est pas mal située pour un homme de plume. Il y fait frais, il y a du silence; et l'on y trouve à peu près ce qu'il faut pour écrire. J'ai déjà expédié ma correspondance arriérée. Cette lettre-ci est la dernière, que j'ai gardée pour la bonne bouche. Demain ou après-demain, je tomberai sur l'ami Dupin aîné, et j'ornerai de quelques fleurs nouvelles la couronne que je lui ai tressée, il y a cinq ans, pour le « droit du seigneur ». Quel vieux coquin ! Si je pouvais lui lâcher toutes les abeilles qui butinent en Bourgogne, je n'en retiendrais pas une, et je le verrais enfler avec plaisir !

Après le Droit dit seigneur, et quand nos campagnes seront finies, j'entamerai la vie de sainte Colette, pour nracquitter du vœu que j'ai fait pendant le danger d'Agnès1. Je pense que j'y travaillerai aux Xouettes. Quel joli automne je me propose là î et que j'y voudrais être !

1. A son grand regret, Louis Yeuillot n'a jamais pu remplir ce vœu, bien qu il eût réuni à ce dessein des matériaux qu'il comptait mettre en œuvre à ses moments de loisir.

Je vous prie, Madame et très chère amie, de faire mes compliments autour de vous, à madame mère d'abord. Ah! il y a ici beaucoup de souvenirs et de portraits de grandes femmes; mais ils ne la remplacent que très imparfaitement. Daignez saluer ensuite M. de Livet, le gentleman farmer . Louez-le de bâtir pour longtemps. Gela est d'un homme. Pembrasse les enfants. Elise m'a rendu le meilleur compte de Jacques et de Jeanne, et de mademoiselle numéro 3, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que j'aime très sérieusement. Que tout cela vienne bien, que tout cela aime Dieu et vous aime, et que Dieu vous aime en tout cela comme le méritent vos bons cœurs et vos bonnes volontés!

Votre très humble serviteur et ami,

Louis Veuillot.

Arcachon, 8 août 1860.

Madame, ma très chère sœur,

Je suis bien vexé. J'allais vous écrire, lorsque j'ai reçu votre billet. J'allais prouver que je n'ai pas besoin qu'on me provoque, et queje sais venirsans être appelé. Vous me réduisez à répondre, et je perds l'espérance que j'avais conçue de me montrer sous un jour avantageux. Après cela, c'est une chose bien douce d'être prévenu, et vous tournez agréa-

blement vos reproches. Je reconnais que je n'en suis pas digne, et j'avoue que je les mérite. Depuis combien de temps ne vous ai-je pas écrit? Il y a bien un mois. C'est trop; mais durant ce mois, je n'ai pas été l'homme le plus heureux de la terre : j'ai dix fois emballé, déballé, découché ; j'ai roulé sur vingt chemins, j'ai subi cinquante représentations et vingt dîners solennels, et raconté vingt fois l'histoire de mon mouchard. Je la raconte encore en ce moment ; deux fois, rien que pour aujourd'hui, et ce n'est pas terminé. Quand je me suis embarqué sur la mer orageuse de la gloire, c'était bien le cas de chanter : « Partant pour la scierie. » Je suis scié, c'est le mot; je suis agacé, je me sens désagréable ; je voudrais être dans un désert. 0 mes chères Livettes! il n'y a que vous qui m'offriez un vrai repos. Si la curiosité continue ici sur le pied où elle s'est mise dès le commencement, je décamperai avant la fin du bail.

Elise vous a sans doute dépeint Arcachon. Je ne le vois pas sous un jour séduisant. Si j'étais gai, ce lieu me semblerait drôle. On est ici dans une boîte de joujoux chinois. Tout est neuf et tiré de diverses parties du monde. Les enfants s'y amusent : c'est l'essentiel. Jacques et ses sœurs en approuveraient l'ordonnance et l'architecture, et peutêtre que je verrais par leurs yeux. On dit qu'il y a des promenades dans les sapins ; reste à savoir si les sapins sont des arbres : je ne suis pas fixé làdessus.

Il y a une chose qui me rendrait content, même

en l'absence de mes amis et de mes curieux : ce serait de ne pas lire les journaux, ou de pouvoir dire ce que je pense, les ayant lus. Il est certain que j'ai la maladie de l'article rentré, et qu'elle est particulièrement dure en ce moment. Quelles horreurs de tous les côtés ! horreurs de crimes, horreurs de lâchetés, horreurs de mensonge, de trahisons, de bassesses, d'infamies ! Pour peu que cela continue, il y a bien quelques honnêtes gens qui voleront les bourreaux en mourant de colère. Vous me parlez de la lettre du « cher;) Persigny : c'est du vieux. Nous avons aujourd'hui la lettre du sieur Rouland sur l'archiconfrérie de Saint-Pierre, instituée à Lyon. Notez que cette association a déjà été dissoute il y a quinze jours, par une regrettable complaisance du cardinal de Bonald, et que ces floueurs de Paris, qui montrent les dents, n'ignorent pas qu'ils n'ont rien à dévorer. Si le cardinal avait été moins docile, M. Rouland serait moins fier : car il se verrait obligé de procéder contre une vingtaine de personnes considérables, qui ne reculeraient point.

Il faut baisser la tête, mais que c'est dur! Adieu, Madame et très chère amie.

Je désire la mort.

Paris, vendredi 21 décembre 1860.

Il ne faut pas cependant que je vous laisse oublier mon écriture, Madame ma très chère amie. Il y a plus que longtemps que je ne vous ai dit le gros secret de mon cœur, qui est que je vous aime, vous, votre Emile, vos enfants, votre maison et tout ce que vous aimez. J'hésite à écrire ; je trouve que mon écriture se détériore, par l'effet de la névralgie, et que mon esprit va cahin-caha, par l'effet de la neige et de la politique. La neige me rappelle les anciens programmes de Boniface. Ça tombait blanc, et pur, et joli; mais il n'en est résulté qu'une boue plus froide et très hideuse. J'ai froid, je me sens crotté. Mais ce n'est pas une raison pour cesser d'aimer ce qui reste noble, bon, parfait et charmant, ou pour cesser de dire qu'on l'aime. Voilà l'objet de ma déclaration, et la voilà faite; je reviens à la neige. Vous êtes la vraie neige, vous, la neige pure et bienfaisante qui couvre la terre d'un beau manteau, qui retient la lumière et qui égayé les jours sombres et les rend moins noirs; la vraie neige du bon Dieu, qui, après avoir paré la terre, s'y enfonce pour la rendre plus féconde, et, sans s'être jamais ternie, laisse après elle la belle verdure, les belles fleurs, les beaux fruits.

Nous parlons souvent de vous dans notre Paris boueux; nous en parlons toujours avec la même

tendresse, avec les mômes vœux, pour que votre sagesse, qui deviendra la félicité en haut, soit icibas le bonheur. Nous nous disons que ce serait un beau temps pourvoir les Nouettes, en attendant de voir Livet. Vous savez pourquoi nous restons. Je veux tâter M. de Persigny *, et voir le fond de ses idées libérales. J'attends qu'il soit revenu d'Angleterre, pour lui demander l'autorisation de faire une toute petite feuille. Ce serait peu de chose, mais peu de chose est quelque chose à côté de rien. On ne veut pas de moi au Monde 2. Je me suis offert : on m'a fermé la porte. Voilà ce que c'est que de nous ! Je ne compte pas sur plus de succès auprès de M. de Persigny. J'aurai toujours essayé, et parla soulagé ma conscience, qui ne me permet pas d'accepter purement et simplement l'inutilité. Si elle m'est imposée absolument, alors j'offrirai mon inutilité au bon Dieu, et j'irai jouer de la guitare sur les ponts pour gagner ma vie. Ne me plaignez pas: un de mes ponts sera Livet. Nous sommes assez contents de votre photographie. La stupide machine a moins manqué qu'elle ne le fait ordinairement la grâce de la physionomie. Elle avait tant à prendre qu'elle n'a pu tout perdre. Vous êtes vraiment une aimable fleur du

1. Louis Veuillot, prenant texte d'une circulaire libérale, faisait alors une vaine tentative pour obtenir l'autorisation de faire reparaître l'Univers.

2. Le gouvernement avait autorisé M. Taconet à acheter la Voix de la vérité, journal à peu près inconnu, et à lui donner le titre le Monde, pour servir les abonnés de l'Univers et sauver ainsi sa propriété.

bon Dieu. Passez ce compliment très sincère au vent de la cinquantaine, qui commence à souffler fortement sur moi. Je me connais mieux en beauté, à mesure que j'y vois moins; je vois ce que les pensées et les mouvements de l'âme mettent sur le visage. Que les femmes seraient belles, si elles voulaient qu'on le vît ainsi ou qu'on ne le vît pas du tout!

Adieu, très noble et très chère amie. Je serre avec grand cœur et grand respect votre main qui débarbouille des marmots et qui plante des arbres; je serre la main du gentleman fariner; j'embrasse les marmots, débarbouillés ou non.

Votre très fidèle ami,

Frère Louis.

Paris, 25 décembre 1860.

Je saisis la plume avec indignation. Que ce ne soit pas une plume, que ce soit la flèche la plus âpre, la plus glacée, la plus tartare qui soit jamais sortie de l'œil de maman Ségur! Quelle écriture, Madame, et à moi, qui vous ai tant recommandé votre main ! Voilà donc le fruit de mes leçons et de mes prières! voilà donc les exemples que vous voulez laisser à vos enfants! Jamais, jamais ni montagnes de fromages, ni flots de cidre, ni aucun aliment ne me fermera la bouche devant des caractères si mal formés. J'en parle tout haut, et per-

sonne ne vous défend. Elise môme baisse la tête, et Annette1, devant qui vous avez trouvé grâce, seule entre tous les êtres vivants, tant vous êtes charmeuse! Annette, à l'aspect de ces broussailles vertigineuses, sent le charme tomber et reconnaît que vous avez vos défauts. Je vous dis, Madame, que cela vous donne l'air d'une femme pressée et qui sort sans avoir fait sa queue. Pardonnez-moi ces propos amers. On me dit toujours que c'est en nous disant nos vérités et en tapant sur nous à tour de bras que nos amis nous prouvent leur tendresse. Etant certain que je vous aime beaucoup, je dois donc vous abîmer, et je vous abîme.

Cependant, si vous voulez connaître le fond de ma pensée là-dessus, je n'aime plus du tout, pour mon compte, que l'on m'abîme; j'aime bien mieux que Ton me flatte. Ainsi, ne vous piquez pas de remplir votre rôle d'amie comme je viens de remplir le mien, et, au contraire, caressez mes défauts, comme vous en avez la bonne habitude. A supposer que je sois gourmand, je vous demande s'il ne vaut pas beaucoup mieux me donner de la nourriture que de me dire : Fi ! le gourmand!

Vous allez donc m'expédier du fromage, et ensuite du cidre? Ah! mon amie, votre cœur est fameusement bon, si votre écriture est mauvaise. Mais est-il vrai que votre écriture soit mauvaise? Une mauvaise écriture est celle qui donne de mauvaises nouvelles ou qui fait d'ennuyeux sermons.

1. La seconde sœur de Louis Veuillot, mariée à M. Desquers, morte depuis.

Or, vous me dites que vous êtes mon amie et que vous m'envoyez des fromages. Eh bien! là, entre nous, votre écriture est charmante; elle a un négligé délicieux. On dit au premier abord : Voilà un gribouillis terrible, voilà des broussailles formidables ; et puis on cherche, et sous ces broussailles on trouve des fromages ; ces herbes échevelées et battues par la tempête cachent un charmant ruisseau de cidre : surprise délicieuse ! Véritable écriture du cœur! Dans ces jambages incomplets, dans ces entrelacements désordonnés, dans ces fautes d'orthographe (il y en a), reconnaissez, froids et malheureux critiques, la hâte délicieuse de l'amitié qui jette ses bras, qui jette ses sourires, qui jette ses paroles, qui jette ses fromages, qui veut tout dire et tout jeter à la fois.

Merci du portrait, don encore supérieur au fromage. Cependant, ce n'est pas ce portrait que j'aime le plus : je le trouve trop photographique, et l'autre est préférable ; la physionomie y est davantage; le soleil, cet indigne barbouilleur, en a moins mangé.

J'attends toujours mon audience de M. de Persigny. Cette affaire m'agace, et je suis bien heureux d'avoir à vous écrire, pour étaler un peu mon cœur froissé et comprimé. Cela fait respirer de causer avec vous. Si vous saviez comme vous êtes secourable à ceux qui vous ont véritablement vue et qui vous connaissent véritablement ! Vous êtes le charme des tête-à-tête de notre vieux ménage. Nous parlons de vous, de votre persévérance, de

votre ressort; nous nous redisons vos mots, que nous nous sommes redits cent fois et mille fois, et tous les joyeux rayons qui peuvent jaillir du cœur viennent éclairer nos fronts plissés.

Les Ségur m'ont bien aidé toute cette semaine. J'ai passé un jour à lire les Mémoires cPunâiie1, toute affaire laissée pour cela. Savez-vous que c'est très joli? Il y a une imagination aimable, une bonne morale, une verve de récit très soutenue et très naturelle ; les enfants, comme toujours, causent délicieusement ; le principal personnage se tient dans une mesure parfaite. J'en ai fait mon compliment à l'auteur, et je n'ai pas tout dit, pour n'avoir point l'air de vouloir exagérer. Voilà donc maman Ségur en train de mettre une gloire toute nouvelle sur ce vieux nom politique et militaire. Elle enfoncera joliment le grand-papa ouïe grandoncle qui a écrit tant d'histoires, et même aussi l'académicien aujourd'hui vivant; ses livres auront une bien autre durée et une bien autre popularité. Ils vivront par la grande qualité littéraire, celle qui fait vivre, le naturel.

Puisque j'ai encore du papier, allons toujours.

Perdez vos vues sur les affaires du commandant2. Hélas ! elles ne le tracassent plus que comme un souvenir importun. Tout est manqué, tout est

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