‹ CorrespondanceChapitre 70 sur 96 · Vn des ouvrages de Mm0 la comtesse de Ségur-Rostopchine · texte numérisé non relu

Vn des ouvrages de Mm0 la comtesse de Ségur-Rostopchine

2. Capitaine de vaisseau, ami de Louis Veuillot, qui avait été sollicité de donner son concours à une entreprise dont il s'était vite retiré.

flambé, tout est coulé. Les inventions se sont trouvées en partie chimériques, et les résultats sont hors de toute proportion avec les attentes; et, de plus, les inventeurs et les associés ont insensiblement pris des physionomies de fripons, qui ont décidé le commandantàmettre toutes voiles dehors, et à filer avec une vitesse de plusieurs millions de nœuds, non sans lâcher par tous les sabords tout ce qu'il y a d'imprécations maritimes connues et pas mal d'autres, qu'il a créées pour la circonstance; et je vous assure que celles-ci, pas plus que les autres, ne manquaient de sel marin. Le cher commandant demande à hisser le grand foc pour quitter au plus vite cette Cayenne. S'il va dans des mers un peu drôles, il nous rapportera force bibelots.

Du commandant à Agnès et à Lulu il n'y a pas si loin qu'on le pourrait croire : les caractères et la connaissance du monde se rapprochent beaucoup. Lulu demande toujours à rentrer au port, Agnès ne s'y oppose pas. Cette chère Agnès vient de me donner une preuve de sa piété filiale. Je lui avais écrit d'Époisses. On a voulu voir ma lettre au couvent; mais, avant de la livrer à l'administration publique, elle y a corrigé une faute d'orthographe qu'elle y avait remarquée. Qu'est-ce qu'on a vu de plus beau depuis les enfants de Noé?

Il me semble qu'il est temps de finir. Je prends un air modeste, et je vous demande pardon de vous envoyer une si longue lettre. C'est indiscret, c'est affreux; vous n'aurez jamais le temps de tout lire ;

on n'impose pas à ses amis de pareilles pénitences, etc., etc. Mais aussi pourquoi vous faites vous tant aimer? pourquoi écrivez-vous des lettres si chargées de nourriture? Voilà pour vous apprendre à envoyer des fromages.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute!

Adieu, adieu, Madame et ma très chère amie. Vous savez tout ce que je vous dis et tout ce que vous avez à dire. Mettez-en plein, plein; jamais vous ne passerez la mesure de la très tendre et parfaite amitié avec laquelle j'ai l'honneur d'être

Votre frère, Louis.

P. S. — Je viens de recevoir une lettre qui m'indique audience du ministre pour demain, cinq heures. Je vous demande un bon Ave à cette heure-là.

Paris, 27 décembre 1860.

Impossible ! vous avez beau être saintement avide de mépris, vous n'en aurez point de moi. Arrangez-vous, cherchez ailleurs. Ce que je possède de cette denrée précieuse, je le garde pour moi d'abord, et ensuite pour quelques grands hommes de ce temps-ci et de tous les temps. Quant à vous, amie et daine, on vous estime et on vous aime, voilà le fait. Vous êtes une aimable personne et une bonne campagnarde; vous torchez vos en-

fants, vous chérissez votre mari, vous aimez le bon Dieu, vous ne méprisez pas les pauvres, vous envoyez du fromage aux proscrits, vous ne voudriez point paraître à la cour : vous êtes sur un tout autre chemin que celui du mépris. Je ne dis pas que vous ne puissiez vous en servir un peu de votre propre fonds, puisqu'après tout, vous êtes une créature mortelle. Faites-vous votre part, mais ne demandez rien aux autres, et, si vous m'en croyez, traitez-vous modérément. Ma parole d'honneur, vous auriez tort de vous regarder comme une canaille. En ce genre, il y a trop mieux que vous parmi les gens comme il faut.

Ce que vous dites du Monde est bien gentil. Cependant, vous devriez vous adoucir sur le pauvre Taconet. Il est ce qu'il est, et, pour ce qu'il est, il a fait des choses supérieures à lui-même. Tant d'autres n'en font que d'inférieures! Rien n'est injuste comme de demander au lièvre d'aller à la chasse: il n'est pas chasseur. Faut-il l'abîmer pour cela? Cet animal plein de coliques a une peau qui est souveraine contre le mal de ventre. Durant de longues années, Taconet m'a prêté sa peau pour guérir les coliques du prochain; durant de longues années, contrairement à sa nature, il a battu le tambour, tiré des coups de pistolet, flairé la poudre et fait aboyer les chiens. Croyez-vous que cela lui allait beaucoup, et qu'il y prenait plaisir? Je vous affirme qu'il crevait de peur. Oh ! si maman Ségur voulait écrire les Mémoires d'un lièvre guerrier, je lui donnerais de bonnes notes. Taconet

tenait bon par un sentiment de l'honneur, bien rare chez les lièvres, et parce que je lui jurais que je lui rendrais sa peau sans aucune déchirure, et au contraire très embellie. La vérité est que le poil poussait « que c'était merveille », et que la queue s'allongeait à faire envie à maître Renard. Mais voilà qu'un jour l'ennemi prend la peau et la veut garder, et coupe la queue. Mettez-vous à la place du lièvre. La nature est revenue, d'autant plus impérieuse qu'elle avait été plus violentée, et mon lièvre veut enfin entrer aux Invalides pour raconter en paix ses campagnes ; il ne peut faire autrement. Ajoutez qu'il a près de lui une conseillère qui ne ressemble en rien à Olga de Ségur, et tout à fait incapable de brûler Moscou. Elle tient à ses bibelots.

Voilà une lettre pour la neige. Huit pages hier et quatre aujourd'hui, ça fait douze. Et dites que des amis qui se plaisent tant à vous écrire, malgré une mainéclopée, ne vous aiment pas ! et comment ces amis, étant ce qu'ils sont, n'ayant jamais mérité aucune décoration ni aucune place, n'étant point aimés deBoniface, en étant même haïs, pourraientils vous aimer tant, si vous n'étiez très estimable? Sortez de ce raisonnement sans nous faire injure, je vous en défie.

Donc, Madame, j'ai l'honneur d'être, avec une profonde estime, votre très humble et très obéissant serviteur, Louis Veuillot.

Corrigez les fautes d'orthographe, s. v. p.

LU

Paris, 31 décembre 1860.

Il s'agit d'avoir un cœur ferme et d'exercer une critique sincère. O Mazure, prêtez-moi vos vertus et votre bien dire !

Le fromage, chère amie, n'a pas été jugé sans défaut. On critique premièrement le nom : chose importante ! « Roquefort de Livet » , cela sent bien le roquefort, mais cela sent aussi le plagiat. Qu'estce que c'est qu'un roquefort de Livet? C'est un roquefort qui n'est pas de Roquefort, et un livet qui n'est pas de Livet, puisque c'est un roquefort. Donc, ce n'est pas clair; ensuite, ce n'est pas original; enfin, c'est long. Il faut trouver autre chose. Je propose fromage normand, ou, si votre contrée a un ancien nom, ce nom-là. Etes-vous percherons? Fromage du Perche ferait très bien. Venons aux défauts de la personne.

Notre Eugénie1, qui est Havraise, trouve que le fromage a la chair courte : elle entend par là qu'il est cassant et un peu sec. C'est vrai.

Nos convives, qui étaient Nanon2, Desquers et sa suite, Eugène et Louise, Du Lac, Segretain, ont poussé des exclamations sur l'odeur. Mais il n'y a pas de fromage qui n'ait le droit de faire re-

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